CHAPITRE PREMIER
On s’en prend tout d'abord au caractère des
événements qui se trouvent rapportés dans
l’Evangilé de l'Enfance. Des apparitions angéliques, des mages venus de l'Orient dans des circonstances merveilleuses, le roi Hérode faisant massacrer à Bethléem tous les enfants de deux ans et au-dessous, la fuite en Egypte, enfin, et surtout, la Vierge-Mère : autant de traits qui ont une saveur légendaire très prononcée; ils seraient tout à fait à leur place dans les évangiles apocryphes.
Et puis, comment a-t-on connu les origines et l'enfance de Jésus ? À une époque où l’attention publique n’était pas encore attachée sur lui, quand ses proches eux-mêmes étaient loin de prévoir les destinées réservées au fils du charpentier, sa vie s’écoulait à Nazareth, solitaire et obscure. Au moment où le premier et le
Ébatv, ju 2108 VOTE |
troisième évangéliste écrivaient, vers l’an 70, il devait rester bien peu de témoins de l’enfance de Jésus. Les personnages que Luc met én scène : Zacharie, Elisabeth, Joseph, Siméon, Anne, les bergers avaient disparu depuis longtemps. On peut douter si Marie elle-même vivait encore.
A ces conjectures viennent s'ajouter des indices positifs, qui tendent à discréditer l’autorité historique de l’évangile de l’Enfance. Saint Matthieu et saint Luc sont ici en désaccord d’un bout à l'autre; on relève dans leurs textes des incohérences qui ne s'expliquent bien que par des retouches successives et tendancieuses. La manière tout artificielle de saint Luc, particulièrement dans ses cantiques, laisse l'impression qu’il a entendu écrire un poème religieux bien plus qu'une page d'histoire.
Enfin, la comparaison de l’évangile de l’'Enfance avec le reste du Nouveau Testament donne la conviction que tout ce récit, y compris la naissance virginale, ne représente pas une tradition primitive. Aussi bien, est-elle absente des épiîtres de saint Paul et de l’évangile de saint Marc, qui sont le type franc de la prédication apostolique. Nous avons ici un produit postérieur du sentiment religieux, en quête d’une expression plastique et populaire
de la croyance, tout d’abord assez vague, en l’origine divine du Christ.
Cette création du sentiment religieux, Strauss Vappelait mythe, parce qu’il y voyait la proposition d’une idée sous la forme d’un fait d'apparence historique. Ses successeurs préfèrent parler d’une réaction de la foi sur l'histoire, mais en définitive ils disent la même chose. En tout cas, cette réaction, du moins en ce qui concerne la naissance virginale ne s’est pas bornée à embellir le récit, elle l’a créé de tout point. Tandis que Strauss avouait ingénument que son premier et principal motif de nier l’historicité de ces textes était Le caractère surnaturel qu'ils ont et veulent avoir‘, on affecte aujourd’hui d’en appeler exclusivement à la critique des textes et à la critique historique?.
1 Vie de Jésus, trad. franç. de E. Littré, 1839, 1, pp. 25- 113. C'est à cette traduction que nous emprunterons toutes nos citations.
2 M. Hounin, La question biblique au XXE siècle, 1906, p. 241, écrit à ce propos: «Si les critiques hétérodoxes rejettent cette interprétation, ce n'est pas parce qu'ils nient la possibilité d’un fait plus ou moins extraordinaire de « parthénogénèse » ou même d’un miracle unique; c’est qu'ils trouvent dans les récits des témoignages, des marques de retouche qui leur enlèvent leur valeur, ou même qui les font formellement déposer à l’encontre des desseins de leurs correcteurs ». C’est pousser bien loin le
souci de l’impartialité à l'endroit des critiques incrédules, surtout en un livre d'où toute sympathie pour les catholi-
A ce réquisitoire d'ensemble, dont nous n'avons pas affaibli la force, les critiques orthodoxes, ou simplement conservateurs, n’ont pas manqué de répondre.
Les récits de l'Enfance font corps avec le reste des évangiles, et on n’a pas le droit de les en séparer. Ils doivent bénéficier du crédit général, dont jouit, à présent surtout, l’'histoire évangélique. Les évangélistesne donnent nulle part à entendre qu'à leurs yeux cette portion de leur récit n’a qu’une valeur contestable. On peut même penser que le dessein expressément avoué par saint Luc de reprendre toutes choses depuis le commencement, avec ordre et exactitude, avait surtout pour objet ces faits qui ne figurent que chez lui.
Que si nous consentons à donner à cette partie du texte canonique le nom d’Evangile de l'Enfance, ce n’est pas que nous lui reconnaissions une valeur moindre qu'au reste de l’histoire évangélique; seulement cette déno-
ques semble avoir été bannie de propos délibéré. Pour mon compte, je suis persuadé que la négation philosophi-
que du surnaturel a influé, beaucoup plus qu'on ne l'avoue,
sur la critique textuelle et surtout sur la critique historique. A l'occasion, j'en fournirai la preuve. Au reste, le procédé est conforme à la méthode historique, telle que l'entendent des maîtres écoutés en Sorbonne, (Cf. LanGLois et SEIGNOBOS, /ntroduction aux études historiques, 2° édit.,
1899, pp. 159, 176-179.)
mination est d’un emploi commode, et, d'autre part, elle caractérise exactement le contenu des passages en question.
Ce récit est sans doute un tissu d’'interventions surnaturelles; mais y en a-t-il beaucoup plus qu'ailleurs dans les Evangiles ? On a accumulé ici, en deux pages, l’histoirede trente ans; et il est naturel de penser que seuls les événements les plus merveilleux ont été retenus.
Des apparitions d’anges ou de personnages disparus depuis longtemps d’entre les vivants, on en trouve en plein récit de la vie publique, et jusque dans les Actes des Apôtres qu’on se plait à déclarer le livre le plus historique du Nouveau Testament. L'étoile des Mages, est-elle donc un phénomène beaucoup plus merveilleux que des voix venues du ciel pour glorifier le Christ, et dont l’une produisit des impressions si diverses sur les assistants que certains disaient : « C’est un coup de tonnerre, tandis que d’autres pensaient qu’un ange venait de lui parler! »? Des miracles comme celui des pourceaux de Gérasa, ou encore le statère trouvé par saint Pierre dans la bouche d’un poisson, ont une saveur légendaire pour le moins aussi prononcée que les merveilles dont fut entouré le berceau de Jésus.
\ Luc, 1x, 35; Joaw., xu, 28, 2g.
Ces rapprochements n’ont que la valeur d’un argument ad hominem; du moins portentils contre ces critiques croyants qui paraissent assez disposés à faire la part du mythe dans les récits concernant l'enfance du Seigneur. De ce point de vue, qui est celui de la vraisemblance historique, l’on a singulierement exagéré la différence entre les origines et la suite de l’histoire évangélique.
Au reste, pourquoi s'étonner que Jésus ait eu une enfance merveilleuse, si sa vie a été ce que nous disent les évangélistes ; —et nous ne la connaissons que .par leur témoignage?
Il n’est pas surprenant qu'un prophète, qu'un thaumaturge qui a parlé et agi comme pas un homme n'avait fait avant lui, soit entré dans le monde accompagné des signes précurseurs de sa mission. Le contraire eût mis de l’incohérence dans cette vie. Or Dieu a coutume de fonder ses œuvres sur la continuité et l’harmonie.
On a dit que les récits de nos évangiles canoniques sur l’enfance de Jésus seraient à leur place dans les évangiles apocryphes. C'est là une prétention expressément contredite par d’autres critiques qui ont fait ressortir la mesure et la vraisemblance gardées ici par saint Matthieu et saint Luc. Ce que les évangélistes ont écrit sur Nazareth, Bethléem, Jérusalem,
l'Egypte, Hérode, Archélaüs, César-Auguste, etc., réfléchit très exactement la lumière du temps et les mœurs du milieu. Il n’est pas jusqu’au recensement de Cyrinus, malgré la difficulté que soulève sa date précise, qui ne se trouve en bonne posture vis-à-vis de l’histoire.
Les données des évangiles canoniques ont été reprises en sous-œuvre dans des apocryphes, notamment dans le Protévangile de Jacques, l'Evangile de Thomas et l'Evangile arabe de l'enfance! ; il est facile de constater avec quelles surcharges de mauvais goût on la fait. Sans parler des nombreux démentis que l’histoire y recoit, le merveilleux, un merveilleux inutile, puéril, vide de portée morale, en est l'intérêt principal. Saint Luc se borne à dire que « l'Enfant croissait et se fortifiait, plein de sagesse; la grâce de Dieu était sur lui ». Ce renseignement a paru trop sobre aux amateurs de miracles, ils ont préféré faire de Jésus enfant un thaumaturge qui répand la vie et la mort sur son passage. Recherché pour lui-même, le surnaturel n’est plus un signe du divin, mais un moyen d’étonner et même de récréer le lecteur. Le Jésus des
1 Sur l’origine de ces Évangiles, voir M. Lei, Evangiles canoniques et Evangiles apocryphes, dans la Revue pratique d’Apologétique, 1°* décembre 1905, p. 199.
10 L'ENFANCE DE JÉSUS-CHRIST récits apocryphes est celui qu'Hérode Antipas aurait souhaité de voir!.
Nous accordons volontiers qu’il convient de faire à l’art une assez large place dans la forme des Cantiques qui se lisent dans saint Luc; cependant le fond reste vraisemblable, et nous n'avons aucun motif plausible de le révoquer en doute. Ilétait tout à fait dans l'habitude des Juifs pieux de ce temps de rendre sur-le-champ les émotions religieuses de leur âme au moyen de formules empruntées à l’Ancien Testament.
La dernière parole du Christ expirant est prise du livre des Psaumes. Les sentiments exprimés dans le Magnificat, le Benedictus, le Nunc dimittis se trouvent à l’unisson des préoccupations religieuses et des mœurs littéraires du milieu où saint Luc dit qu'ils ont été composés. Et ici, la forme est d’autant moins de nature à discréditer le fond qu’au jugement des meilleurs critiques l’évangéliste dépend étroitement, dans ses deux premiers chapitres, d’un écrit araméen; ce qui place la composition des Cantiques à une époque bien proche des événements.
Que les textes concernant l’enfance de Jésus diffèrent entre eux, c’est un fait incontestable; mais une divergence n’est pas nécessairement
1 Luc, xx, 8.
une contradiction irréductible. Les catholiques et les protestants conservateurs ne sont pas les seuls à avoir tenté d’harmoniser les récits du premier et du troisième évangile, des critiques indépendants eux-mêmes sont contraints d’avouer qu'il n’est pas impossible de les additionner en les complétant l’un par l’autre. On peut marquer dans saint Luc le joint où la fuite en Egypte aurait dü figurer, si son récit avait prétendu être complet.
Quelle que soit l'explication de cette divergence, — et on n’en a pas encore proposée qui s'impose de préférence à toute autre, — il faut bien convenir qu’elle constitue une preuve solide en faveur du fond même de l'histoire, identique dans les deux récits.
Jésus, Messie et Fils de Dieu, a été surnaturellement conçu du Saint-Esprit, il est né de la Vierge Marie, l’épouse du juste Joseph.
Le Christ vint au monde à Bethléem de Juda, sous le règne du roi Hérode, il passa sa jeunesse à Nazareth, en Galilée. Si ces données essentielles ne se fondent pas sur une tradition primitive et uniforme, comment expliquer qu’elles se retrouvent tout uniment dans des récits qui diffèrent pour le reste ? La critique radicale n'a pas encore fait de réponse satisfaisante à cette question.
Si la conception surnaturelle de Jésus n’est
que le symbole de la croyance en son origine céleste, comment se fait-il que, pour les orthodoxes, cette croyance se soit uniformément traduite sous la forme précise d’une action physique de l’Esprit-Saint pour soustraire l'être humain du Christ aux lois ordinaires de la génération? Il y avait bien d’autres manières d’écarter du Saint de Dieu les souillures de la chair. Les Valentiniens, et en général tous les Docètes, ne furent pas embarrassés pour expliquer sa pureté originelle, sans recourir à l'hypothèse d’une naissance virginale. Ils ont imaginé que le Christ était descendu du ciel tout incarné, que son corps n'avait fait que passer par le sein de Marie, sans y avoir été engendré.
La foi orthodoxe s’est toujours tenue à égale distance de deux doctrines, qu’elle a jugées pareillement erronées : celle de ces Judaïsants, qui prétendaient que Jésus était né comme le reste des hommes, et celle des Docètes qui lui refusaient toute nativité humaine proprement dite. Or, cette position intermédiaire ne s’imposait pas & priori, comme si elle eûtété une condition nécessaire ou la conclusion rigoureuse du dogme fondamental de la Rédemption. À envisager les choses du point de vue des pures possibilités, on pouvait concevoir un Christ, même en le supposant Homme-Dieu,
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engendré d’après les lois ordinaires; ou, au contraire, comme un second Adam qui serait entré dans le monde à la facon du premier, grâce à l'acte créateur. Si la presque totalité des chrétiens a invariablement professé que le Christ était devenu membre de la famille humaine en naissant réellement d’une mère vierge, c’est que cette croyance reposait sur une tradition apostolique avérée. En dépit de l'opposition que certains lui ont faite dès le commencement, elle est restée partie intégrante du dogme chrétien; tous les Credo la formulent en termes identiques.