HISTOIRE DU DOGME DE LA NAISSANCE VIRGINALE DE JÉSUS - CHRIST
De quelque facon que la croyance en la Vierge-Mère ait pris possession de la conscience chrétienne, sielle ne répond à rien de réel, il va de soi qu’il fut un temps où l’on pensait par toute l'Eglise que Jésus était né de Joseph et de Marie; plus tard l’idée de la conception surnaturelle aura conquis peu à peu les esprits et éliminé les données primitives : celles de l’histoire.
Le mythe, comme aussi l’exaltation du sentiment religieux, ont besoin de temps pour se produire et encore plus pour se faire accepter. Strauss en convenait bonnement. Aussi bien, déclarait-il que son système du mythisme évangélique succomberait si l’on venait jamais à démontrer que les évangiles ont été écrits par des témoins oculaires ou du moins
par des hommes voisins des événements!.
La concession ne lui semblaitguèrecompromettante, à une époque où il était de mode parmi les critiques de retarder la composition des évangiles jusque vers le milieu du 11° siècle et même plus bas encore. Mais les temps ont changé. Aujourd’hui on convient assez généralement que les évangiles synoptiques datent du premier siècle, entre l’an 60 et l’an 80; et encore, beaucoup prétendent-ils que les évangélistes se sont servis de sources écrites : ce qui reporte le document dont ils dépendent immédiatement, à une époque bien proche des faits eux-mêmes.
Aux termes de la déclaration expresse du premier et du troisième des évangélistes, la conception du Sauveur a été miraculeuse ; elle - s’est faite en dehors des lois ordinaires de la “nature. Et ici, la vertu divine ne s’est pas + bornée à rendre féconde une femme naturelle-
ment stérile, comme dans le cas de Sara, b d'Anne et d’Elisabeth ; Jésus a été concu, il Lest né d’une vierge par un effet de l'opération
himmédiate de l’Esprit-Saint. Le juste Joseph, uni à Marie par le lien d’un légitime mariage, reste le témoin du mystère de Dieu, le protec-
Lieur de la Vierge-Mère et le nourricier de
1 Vie de Jésus, 1, p. 69.
l'Enfant. Les évangélistes font le récit de ce prodige avec la sérénité d’une foi, qui est sûre d’elle-même. On sent, en les lisant, que leur croyance possède tranquillement.
C'est à peine si l’on surprend dans saint Matthieu une légère préoccupation d’apologétique à l'adresse des Juifs; en tout cas, elle n’est pas plus sensible ici que dans le reste de son évangile. Il fait observer, mais comme en passant, que la merveille de cette naissance avait été prédite par Isaïe : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils; et on l’appellera Emmanuel, c’est-à-dire : Dieu avec nous (1, 23) ».
A s’en tenir au témoignage positif de l’histoire, le premieradversaire que nous connaissons à la croyance enregistrée dans les évangiles est Cérinthe, le précurseur des Gnostiques judaïsants, qui dogmatisait vers la fin du.
premier siècle. Il enseignait que jusqu'à son baptême Jésus n'avait été que le fils de Joseph et de Marie; c'est dans les eaux du Jourdain qu'il devint Messie, parce que le Christ (d’après saint Irénée), ou le Saint-Esprit (d’après saint Hippolyte), descendit sur lui et y resta jusqu’à sa Passion exclusivement. Cette! position est en somme celle que devaient prendre les judaïsants de Palestine, désignés sous le nom assez vague d’'Ebionites par les
hérésiologues orthodoxes des premiers siècles.
Mgr Duchesne? voit dans l’ébionisme du 11° et du rr1° siècle une survivance, à l’état arriéré, du judéo-christianisme des premiers temps ; mais il ajoute que sur le point de savoir si le Sauveur était ou non le fils de Joseph, il yavait parmi eux des opinions différentes.
D'après Origène, suivi par Eusèbe et Théo-
1 On lit dans la traduction latine de saint IRÉNÉE, I, xxvi 2, — le texte grec est perdu :— (Qui autem dicuntur Ebioncæi, consentiunt quidem mundum a Deo factum: ea autem, quæ sunt erga Dominum, non similiter ut Cerinthus et Carpocrates ». Des critiques ont proposé de lire consimiliter au lieu de non similiter. D. Massuetretient cette dernière leçon, il estime que saint Irénée entend parler de ceux d’entre les Ebionites qui admettaient la naissance virginale du Seigneur. Je préfère penser qu'il s'agit ici des Ebionites en général et que, conformément à ce que l’antiquité nous apprend sur leur compte, saint Irénée les range parmi les adversaires de la naissance virginale. (Cf. Eusèse, Æ. E., III, cap. xxvu; S. Eripx. Adv. Hær., xxx, 2; Tueopor., Her. fab., W, cap. 1; etS. IRÉNÉE lui-même, III, xxr, 1; V, 1,3.) Pour mettre le présent texte d'accord avec tous ces témoiguages, il suffirait de ponctuer comme il suit: ea autem quæ sunt erga Dominumnon similiter, [sed] ut Cerinthus et Carpocrates. Le texte grec pourrait seul montrer ce que vaut ma conjecture. Le Rév. Sanday, Duct. of the Bible (Hastings), Il, 640, arrive à la même manière d'entendre le texte de saint Irénée, mais par une autre voie. En rapprochant Ady. Haæres., 1, xxvi,2, des Philosophumena, VII, xxxv, 1 (que ne connaissait pas D. Massuet), il propose d’omettre non devant sémiliter, comme une altération du texte authentique.
2 list. anc. de l'Eglise, t. 1, p. 124.
doret!, la naissance virginale était admise par une portion des Ebionites.
Ces mitigés, que les uns confondent avec les Nazaréens, tandis que d’autres les en distinguent, ayaient-ils échappé à l'attention de saint Irénée et de Tertullien, qui n’en parlent pas ; ou bien leur secte n'est-elle née que plus tard d’un rapprochement avec les orthodoxes, notamment en ce qui concerne la conception du Christ? Le R. P. Rose? incline à penser, et
1 OriGEN., Contra Celsum, V,61; Euses., Æ. £., II, xxvu; Tusopor., Hær. fab., c. 1. En plein u' siècle, saint Jusun, Dial., 47, connaît encore des judaïsants, qui sont orthodoxes ; c’est du moins son sentiment personnel. Or, en comparant ce passage avec le paragraphe qui suit dans le Dialogue, on acquiert la conviction que ces judaïsants devaient professer la naissance virginale du Christ. Quant à saint Epiphane, Adv. H:ær., xxx, il envisage l'ébionisme comme un Protée; et, en effet, il n’a pas réussi à le fixer avec précision. Cf. Harnack, Dogmengeschichte, 1, p. 283.
2 Etudes sur les Evangiles, pp. 80, 81. Un peu plus bas (p. 82), le même auteur conclut : &« Quoi qu’il en soit, la valeur de cette petite secte, pour l’histoire, nous parait bien secondaire, Elle n’est qu'un membre sans importance, détaché de la grande communauté judéo-chrétienne. Si sa foi a jamais été la foi primitive, elle est coupable pour ne pas l'avoir complétée et vivifiée par les richesses évangéliques, qui peu à peu venaient à la lumière. Peut-être et plus probablement son erreur n’est-elle qu'une déchéance et un retour vulgaire aux conceptions messianiques du judaïsme pharisien ». Il faut cependant convenir que saint Epiphane, Ady. Hær., xxx, 3, semble moins favorable à cette dernière hypothèse. De son côté, saint Jérôme écrit à saint Augustin, epist. cxxu, 13, au sujet des Nazaréens : « Qui credunt in
non sans raison, qu'ils sont plutôt les survivants authentiques des judaisants de la première heure. Hégésippe, un judéo-chrétien, qui écrivait vers le milieu du n° siècle, semble favorable à ce sentiment, quand il affirme que l'Eglise de Jérusalem est restée pure dans sa foi jusqu'aux temps de Trajan (de 98 à 117); ce qui nous ramène à l’époque de Cérinthe.
Comment concilier le sentiment des Ebionites hétérodoxes, sur l’origine purement humaine de Jésus avec le fait, attesté par saint Irénée!, qu'ils recevaient l’évangile selon saint Matthieu, dans lequel la conception surnaturelle se trouve expressément racontée?
Saint Epiphane nous a fait, je crois, la réponse, quand il dit que le texte reçu des Ebionites ne portait pas les deux premiers chapitres ?. Nous aurons à rechercher plus loin les origines de cette divergence dans les textes, nous en apprécierons la portée; qu'il suflise de faire observer ici que nulle part il n’est dit que ces judaïsants se soient opposés à la croyance commune au nom d’une tradition primitive.
Leur sentiment à ce sujet était une conséquence de l'attitude qu'ils avaient prise vis-à-
Christum filium Dei natum de virgine Maria, in quem et nos credimus ».
MO Hzer., I) x, 1.
2 Adv. Hzær., xxx, 13, 14.
vis de la messianité et de la divinité de Jésus. Puisqu'il n’était devenu Christ qu'au jour de son baptême, il n'avait été jusque là qu’un homme ordinaire. Saint Epiphane en fait la remarque expresse : les Ebionites dépendaient sur ce point de leurs opinions erronées, concernant la préexistence du Christ et le rôle qu'il avait joué dans la création du monde.
Cérinthe poussait plus loin encore les exigences de son système. L’impureté essentielle de tout ce qui est corps, d’après les Gnostiques, lui interdisait d'admettre en Jésus une union intime entre la nature divine et la nature humaine; il distinguait donc en lui, au point de les séparer, l’homme et le Fils de Dieu. Si celui-ci était né de Dieu, l’autre ne pouvait être que le descendant de Joseph et de Marie, parce que, dit saint [rénée, « Le contraire lui semblait impossible? ».
Au n° siècle, et dès ses débuts, la masse des chrétiens croit à la naissance surnaturelle de Jésus-Christ. Le fait de cette croyance repose sur des témoignages catégoriques, qui
1 Jbid., 16.
2 C. Hær., 1, xxvi1, 1. (Jesum autem subjecit non ex Virgine natum, émpossibile enim hoc ei visum est; fuisse autem Joseph et Mariæ filium.:. »
sont relativement nombreux, vu la rareté des documents écrits de l’époque. Ce n’est pas en passant que les apologistes d'alors touchent la question, ils y insistent. Leurs explications donnent à comprendre qu'il ne s’agit pas d’une opinion pieuse, plus honorable pour le Christ, mais d’un point nécessaire, étroitement lié à cet ensemble de doctrines, sur la personne de Jésus, que nous appelons aujourd’hui la christologie primitive.
Il est vrai que les orthodoxes ont rencontré des opposants, mais si l'unanimité absolue était requise pour avoir le droit d’aflirmer qu’une croyance fait partie intégrante du dogme chrétien, quel est l’article du Symbole qui résisterait à l'épreuve? Du temps de saint Paul, il y avait déjà des hérésies, et elles portaient sur des points capitaux. Loin d’en être déconcerté, l’Apôtre déclare que c'est là un état de choses, qui entre dans le plan divin!. Le doute ou la négation se seront d’autant plus aisément attachés à la naissance virginale que, par sa nature même, l'attestation historique du faitse heurte à des difficultés spéciales.
Vers l’an 106, un disciple immédiat des Apôtres, saint Ignace, évêque d’Antioche, la
PINCOr- xt, 19:
Vite UE
métropole de l'Orient, met sur le même rang la parthénogénèse et la mort rédemptrice du Fils de Dieu.
« La virginité de Marie, son enfantement et de même la mort du Seigneur : ce sont là trois mystères, aujourd'hui hautement proclamés, mais qui se sont accomplis dans le silence de Dieu‘ ». Saint Ignace veut dire qu’au moment où Marie concevait et enfantait, le mystère de la Vierge-Mère n'était connu que de Dieu et de la seule créature qui devait nécessairement y être associée ; les hommes et les démons crurent qu'avec Jésus un homme ordinaire entrait dans le monde; le juste Joseph lui-même ne fut initié qu'un peu après au plan divin. Et pareillement, quand Jésus expirait, bien peu nombreuxétaientceux qui savaient que sur cette croix infâme mourait le Fils de Dieu.
Il est impossible de faire planer le moindre doute sur l’authenticité de ce texte qui a été célèbre dans toute la haute antiquité?.
1 °H raphersiu Maupius noi à vorstès wbr7e, éuoims xai à Bévuros TD ZUpéoU" Tpie MUTTÉPUL A PUVJTS drwe à» pouyia 0:00 Èrpéy0n, ad Ephes., xix. Dans le chapitre précédent le saint martyr affirme que : « Notre Dieu Jésus-Christ a été conçu dans le sein de Marie, suivant la dispensation divine, de la race de David et de l'Esprit-Saint ». Au chapitre vu, », il le proclame « issu de Marie et de Dieu », xx x Mapius xai &x 020 ; cf. ad Trall., 1x. Dans l’épitre ad Smyrn., 1, il écrit 7er d)r06s à2 ruphéros, factum vere ex virgine.
2 Voir F. X. Fun, Patres apostolici, 1, p. 187.
Pendant le séjour que l’empereur Adrien fit à Athènes, vers l’an 125, — peut-être quelques années plus tard, — le philosophe Aristide lui présenta une apologie en faveur des chrétiens. Cette œuvre, que l’on croyait irrémédiablement perdue, vient d’être retrouvée en son entier dans une version syriaque!. Or, parmiles points essentiels de la doctrine chrétienne qui s’y trouvent énumérés, figure la naissance virginale à côté de l’Incarnation, de la mort sur la croix, de la Résurrection et de l’Ascension. « Les chrétiens reconnaissent que leur religion a commencé avec Jésus-Christ, qui est appelé le Fils du Dieu tout-puissant; etils disent que Dieu est descendu du ciel, etqu'ila pris pour s’enrevêtir une chair d’une vierge juive, et que le Fils de Dieu a habité dans une fille des hommes? »
On estime généralement que ce passage de
1 Renpez Harris, The Apology of Aristides, Cambridge, 1891, dans la collection Texts and Studies, t. 1, fase. I.
? Op. cit., p. 36. À peu de choses près, ce passage se retrouve dans un fragment de la version arménienne. « Il est le Fils du Dieu Très-Haut, et il nous a été révélé par [ou avec] l’'Esprit-Saint: il est descendu du ciel en naissant d’une vierge juive, il a pris chair d’une vierge; et ayant de la sorte pris la nature humaine, il s’est révélé lui-même comme Fils de Dieu. Il est le Verbe qui, de la race juive, selon la chair, est né de la vierge Marie, mère de Dieu » (op. cit., pp. 29et 32). A rapprocher le fragmentpublié dans les Anal. sacra de D. Pirra, 1882, t. IV, pp. 8 et 284.
l'apologie d’Aristide a été emprunté à un symbole de foi, recu dans les églises de l’Achaïe. Des critiques ont même essayé d’en rétablir la formule originale au moyen du texte entier ; tous s'accordent à y faire figurer en bonne place l’article qui concerne la conception surnaturelle du Christ par l'opération du Saint- Esprit.
Après Aristide, un autre philosophe, originaire de Palestine, entreprit à nouveau l’apologié du christianisme. Il l’adressa à l’empereur Antonin le Pieux (138-161). Cette suscription date la première Apologie de saint Justin, c'est une œuvre de la moitié du n° siècle.
Après y avoir développé l'argument ad hominem, qui consiste à dire aux Grecs qu'ils ont grand tort de blâmer dans la religion chrétienne certaines croyances, alors que leurs propres théogonies offrent des traits semblables, il ajoute: « Si nous tenons que le Christ a été engendré par une Vierge, vous en dites tout autant de Persée? ». En réalité, il y a une
! Voici la restauration proposée par R. Harnis, p. 25: «Nous croyons en un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ son Fils — né de la Vierge Marie, — il a été transpercé par les Juifs, il est mort et il a été enseveli ; letroisième jour, il est ressuscité, il est monté au ciel; — et il va revenir pour juger ». On peut voir un autre essai de restauration dans Rescn, Xindheitsevangelium, p. 295.
? I Apolog., 31.
différence essentielle entre la naissance miraculeuse de Jésus et la légende sur l’origine des héros grecs. La première a été prédite des siècles à l'avance par les Prophètes des Hébreux, notamment par Isaïe. Quant aux fables des poètes, que dans les écoles on débite à la jeunesse, sans leur en donner des preuves, elles ont leur origine dans l’artifice des démons, qui se sont appliqués à égarer le genre humain. Comme ils savaient d'avance, par les écrits des Prophètes, que le Christ devait naître d’une vierge, ils inventèrent une fable, celle de Persée, pour enlever de la crédibilité à la véritable prophétie; mais ils n’ont réussi que médiocrement dans leur œuvre de falsification!.
Gette explication vaut ce qu’elle vaut, et ce n’est pas à cause d'elle que nous avons cité le passage de saint Justin. Quoi qu’on en puisse penser, elle reste une preuve que la croyance en la naissance virginale du Christ avait franchi le cercle intime des églises, puisqu'il fallait la défendre contre les attaques du dehors.
Mais, c’est surtout dans le Dialogue avec le Juif Tryphon que le polémiste insiste sur le dogme de la Vierge-Mère. La chose était
1 Ibid., 32-33; cf. 46.
nécessaire en Palestine, où se trouvait le foyer des sectes judaïsantes qui, sur ce point, donnaient le démenti au symbole orthodoxe.
Après avoir rappelé la prophétie d’Isaïe (vur, 14), saint Justin fait observer que le Christ est le seul des descendants d'Abraham dont on ait prétendu qu'il fût né d’une vierge!. Et, comme les hellénisants de cette époque, juifs et judéochrétiens, ne lisaient pas dans la version raphäoc (vierge) mais vez (jeune fille), et qu'ils entendaient tout le passage du roi Ezéchias, l’apologiste promet une démonstration à ce sujet?; il la fera, en effet, un peu plus bas®. Tryphon objecte que les Juifs n'attendent qu'un Christ homme, et né des hommes‘; Justin s'attache à prouver directement que la prophétie d’Isaïe convient au seul Christ?. A cette occasion, il établit un élégant parallèle entre Eve et Marie. L'une ayant conçu le verbe du serpent, alors qu'elle était encore vierge et intègre (yes), engendra la désobéissance et la mort; tandis que Pautre reçut la joie et la paix, quand l’ange Gabriel lui apporta la bonne nouvelle que l'Esprit du
4 I Apolog., 67-70.
2 Dial., 43.
3 Jbid., 6.
4 Jbid., 48.
5 Jbid., 49.
Seigneur descendrait sur elle, et que la vertu du Très-Haut la couvrirait de son ombre; en conséquence, celui qui devait naître d’elle serait le Fils de Dieu. Alors, elle répondit: « Qu'il me soit fait selon votre parole. Et c’est d’elle que naquit celui.que tant d’Ecritures représentent comme le vainqueur du serpent! ». Comme Tryphon accusait les chrétiens d’avoir renouvelé les fables ridicules des Grecs, notamment celle de Persée, naissant de la vierge Danaé et de Jupiter, saint Justin reprend la théorie de la falsification des mystères divins tentée par les démons*.
Nous venons au paragraphe du Dialogue, qui a le plus fixé l'attention des critiques modernes. Le voici à peu près en son entier.
« Cependant, à Tryphon, ce que j'ai démontré, à savoir que Jésus est le Christ de Dieu, ne perdrait rien de sa force, alors même que je ne pourrais pas établir qu'il a préexisté, en qualité de Dieu, comme Fils du Créateur de l'Univers, et qu’il s’est fait homme en naissant d'une vierge... Car, mes amis, il y en a quelques-uns (rwé:) parmi nous (à +05 ueréoou Jéms) qui le reconnaissent pour le Christ, tout
1 Jbid., 84. s 2 Jbid., 100; cf. 113, 120, 127, où il revient incidemment sur le même sujet.
en le tenant pour un homme, né des hommes!. Je ne suis pas de leur avis, et je n'en serais pas, quand même le plus grand nombre, qui en effet se trouve être de mon côté, dirait de même. C’est que nous n'avons pas recu du Christ l’ordre de croire des doctrines humaines, mais celles qui ont été prêchées
1 Nous avons cité et traduit d’après le texte de D. Maran, reproduit dans MiGne, P. G., VI, 581. Le savant éditeur a préféré la leçon psrépou y#0x, generis nostri, en rapportant le pronom aux chrétiens, mais à ceux qui étaient d’origine juive, à savoir les Ebionites, En note, il essaie de faire voir que saint Justin prend ailleurs le mot 7: en un sens large, non seulement pour eeux d’une même race, mais aussi pour les gens d’une même catégorie. CF. Dial, 35, 82 et I Apol., 26. — M. Harnack, Dogmengeschichte 3, 1, p.282, not, 1, quia collationné les éditions imprimées avec le codex paris., pense qu'il faut lire dusrécos yo, generis vestri, en rapportant le pronom aux Juifs. D'ailleurs, les adversaires de la naissance virginale, dont il est ici question, restent, aux yeux du critique, des judéo-chrétiens. — La question estsans importance pour l’usage que nous entendons faire présentement du passage de saint Justin. Quelle que soit la lecture authentique, il est certain qu’au milieu du second siècle la croyance en la naissance virginale ne compte qu'un petit nombre d'adversaires. Du reste le texte de saint Justin ne donne pas le droit d'affirmer, comme fait M. Herzog, La conception virginale du Christ, dans la Æevue d'Hist. et de Litt. religieuse, 1907, p. 132, que « seuls les Ebionites avaient recueilli la doctrine consignée dans les listes généalogiques». Origène, beaucoup mieux placé que nous pour savoir ce qu'il en était, assure que ce dogme comptait quelques adversaires parmi les chrétiens venus de la gentilité. Comm. in Matth.,t. XVI, 12; Micne, 2. G., XII, 1413.
par les bienheureux prophètes et enseignées par lui-même! ».
Ge texte fait voir jusqu’à l'évidence que pour saint Justin la naissance virginale n’est pas une opinion, mais un point certain et nécessaire de la foi chrétienne; que cette doctrine n’est pas la conclusion d’un raisonnement, une exigence de système, mais une donnée de la tradition, tant celle des anciens Juifs que celle des chrétiens; enfin, que la majorité, on peut dire la presque totalité (mkisre) des chrétiens, même en Palestine, professe cette croyance. IL est vrai que certains (rw) pensent autrement ; mais on peut négliger leur sentiment, ils sont en dehors de la véritable tradition?.
On a dit de saint Irénée, qu’il est le premier théologien de la Vierge-Mère. C'est que, en effet, il a marqué, mieux qu'aucun autre de ses contemporains, le rôle de Marie dans le mystère de l’incarnation du Verbe.
Dans l’abrégé de la foi catholique qu’il propose au début de son grand ouvrage contre
4 Dial., 48.
2 Fred. C. Conybeare, dans le Standard, 11 mai 1905, traduit +wé: par many ; c'est forcer la portée du terme. Cet écart de traduction est encore aggravé par M. Houtin, Za
question biblique au XX° siècle, p. 248, où many est rendu en français par beaucoup.
les Hérésies, l'enfantement de la Vierge figure à la place qui lui convient, entre l’article qui concerne l’Incarnation en général et celui sur la Passion du Sauveur!. Aux yeux d’Irénée, ce point a une telle importance qu'il ne le sépare pas de sa foi en la divinité de Notre- Seigneur. « Je le répète, écrit-il, eeux qui disent que Jésus n’est qu’un homme, engendré par Joseph, persévèrent dans la désobéissance première et restent frappés de mort; ils ne sont pas encore intimement unis au Verbe de Dieu le Père, ils n'ont pas été affranchis par le Fils, selon qu'il a dit lui-même : « Si le Fils vous affranchit, vous serez vraiment libres ». -Ignorant celui qui, né de la Vierge, est notre Emmanuel, ils sont privés du don de la vie éternelle? ».
Quelques lignes plus bas, saint Irénée insiste sur la prophétie d’Isaïe (vir, 14), avec une allusion manifeste au quatrième Evangile? (1, 13); puis il ajoute : « S'il était le fils de Joseph, en quoi différerait-il des autres hommes? Comment Pierre l’aurait-il proclamé le fils du Dieu vivant? Ceux qui espèrent en
1I,x, 13 Qui ri àx ophvou yémmou ).
2 III, xux, 1.
3 Nous aurons à revenir sur cette leçon singulière « qui ex Deo natus est », au lieu de « qui ex Deo nati sunt };
HI, xx, 2. Voir p. 106.
4 III, xx, 8.
un Jésus engendré par Joseph sont sous la malédiction qui pèse sur Jéchonias et sa descendance. De même qu'Adam a été fait par Dieu d’une terre vierge, ainsi le Christ a été fait par Dieu d'une mère vierge! ».
Le parallèle entre Eve et Marie, que saint Justin n'avait fait qu'ébaucher, est repris ici avec des développements tels qu'on peut le regarder comme un trait distinctif de la conception irénéenne. « De même que Eve, ayant un mari, mais vierge encore, devint par sa désobéissance, cause de mort pour elle-même et pour toute l'humanité ; ainsi Marie, ayantelle aussi un époux prédestiné et étant néanmoins vierge, devint par son obéissance, pour elle et pour toute l'humanité, cause de sa-
-lut.. Comme Eve se laissa séduire par le discours d’un ange et abandonna Dieu en transgressant sa parole, ainsi Marie recut de la bouche d’un ange le joyeux message qu’elle devait porter Dieu, en se soumettant à sa parole. Si la première fut désobéissante à Dieu, la seconde se laissa persuader de lui obéir, afin que Marie la Vierge füt l’avocate de la Vierge Eve. Et comme le genre humain fut
1 Nous venons de résumer tout un long passage qui est à lire en son entier : III, xxr, 1-10.
entrainé à la mort par une vierge, c’est par une vierge aussi qu'il a été sauvé! ».
Voilà comment, vers l’an 180, la tradition apportée de l'Orient dans les Gaules représentait le dogme chrétien. Il n’est pas jusqu'aux explications théologiques qui laccompagnent qui ne soient déjà traditionnelles, du moins étaient-elles courantes dès la première moitié du 11° siècle, puisque nous les avons rencontrées dans saint Justin?.
Une preuve décisive qu'à cette époque on regardait déjà la croyance en la naissance virginale du Christ comme une tradition d’origine apostolique, se prend du fait qu’elle figure dans les divers formulaires de foi ayant cours alors, et qui se rattachent tous à un type commun, appelé couramment le symbole des Ap6tres. La formule qui semble avoir prévalu dès la seconde moitié du 1v° siècle, du moins en Occident, « conçu du Saint-Esprit et né de la Vierge Marie », n’est que le développement légitime d’une autre plus ancienne : «né du Saint-Esprit par la Vierge Marie», ou encore : « né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie ».
1 V, xx, 13 cf. IV, xxur, où il résume le premier chapitre de saint Matthieu.
2 Sur l’origine et l’histoire de ce symbole, comme aussi sur sa teneur au ue siècle, voir le Diction. de Théol. cath., de M. Vacanr, I, col. 1660-1680.
3 On emploie à de préférence à êvi, contre les Valentiniens,
Autant qu'on peut le conjecturer par les écrits du n° siècle, la formule primitive aura été «né de la Vierge Marie ». Réduit à sa plus simple expression, cet article énonce en sa substance le dogme chrétien, que les variantes postérieures viendront préciser, à l'encontre des négations ou des ruses de l’hérésie.
La foi du n° siècle passe entière et sans conteste aux générations suivantes. La grande querelle de l’arianisme laisse intact le privilège de Marie. Au 1v° siècle, Helvidius et les Antidicomarianites, qui nient la virginité perpétuelle de la mère de Dieu, ne contestent pas qu'elle ait concu surnaturellement le Christ. Les Juifs eux-mêmes ont alors senti qu'il fallait compter avec une croyance si bien affermie, au lieu de s’obstiner à faire de Jésus le fils légitime de Joseph et de Marie, ils préfèrent maintenant le représenter comme le fruit de l’adultère. C’est du moins sur les lèvres d’un juif que Celse, qui écrivait entre 177 et 180, met cette grossière calomnie; une pure injure, dit Origène!, n'ayant pas même la vraisemblance des premières dénégations. Ce qui donne à penser que le juif introduit dans le
1 C. Cels., 1, 28, 32-37. Après avoir discuté dans le détail toutes les allégations de Celse ou de son juif, Origène ajoute qu'une pareille invention est plus digne d’un bouffon que d’un écrivain qui se respecte : Toùre fopoldys ërpene 7e Éipure, 2 cd sncuddSore à TA GroyyEhg.
« Discours véritable » n’est pas une fiction littéraire de l’auteur, c’est que la légende qu’il y débite se retrouvera plus tard dans des écrits juifs, notamment dans le Talmud! et le pamphlet intitulé Toledoth Jesu?.
Le bas conte des Juifs ne sortit guère du ghetto, l'opposition des judaïsants disparut bientôt ou se modifia avec la secte elle-même ; tellement qu'il faut sauter du milieu du r° siècle à la fin du xvin*, pour entendre mettre en question la naissance virginale de Notre-Seigneur Jésus-Christ?.
1 Cf. Sanh.,f. 67, 1 ; Schabb., f. 104, 2; Chaghiga Jérus., f. 97, 4; Babyl., f. 4, 2. Le Dr. Sam. Krauss, Das Leben Jesu nach jüdischen Quellen, p. 214, vient de rééditer toutes ces vilenies. Cf. Laigce, Jesus Christus im Talmud ; Her- FORD, Christianity in Talmud and Midrash.
2 C’est une œuvre du x siècle.
3 L'histoire de la croyance chrétienne en la conception surnaturelle du Christ, pendant les premiers siècles, a été écrite par Swere, The Apostles’ Creed, ch. 1v; et plus récemment par T. ALLeN HoBen, The Virgin Birth, dans American journal of Theology 1902, juillet et octobre. — On peut voir les définitions de l'Eglise à ce sujet dans DenzinGer, Enchirid., 113, 132, 204, 229, 880.