CHAPITRE III
Jusqu’aux enclyclopédistes inclusivement, l'incrédulité n’a fait que répéter, en les rajeu- | nissant à peine, les attaques de Celse, de Porphyre et de Julien l’Apostat contre l’autorité kdes Evangiles. Elles reviennent à dire que le hiémoignage des évangélistes n’est pas consktamment recevable, ils se trompent ou nous trompent sur nombre de points. On fait deux | parts de leur récit : tout ce qui est de nature | à rabaisser le Christ à la taille d'homme est retenu comme véridique; quant à ses œuvres } merveilleuses, elles sont déclarées mensonge Lou légende. Origène n’a pas manqué de relever, à l'adresse de Celse, ce que le procédé a d'arbitraire et d’injurieux pour le fondateur du christianisme.
Cependant, les plaisanteries de Voltaire ne
1 Contra Cels., u, 33, 37.
tardèrent pas à paraitre trop peu de chose pour tenir en échec des textes aussi vénérables que les Evangiles. Les déistes, qui se piquaient de méthode en matière d'histoire et de philosophie, souhaitaient de se débarrasser plus correctemeni du surnaturel. Leur porte-parole fut tout d'abord Gottlob Paulus!. Le principe fondamental de sa critique consiste à distinguer, dans l’histoire évangélique, les faits des jugements qu'on y porte sur leur nature. Au temps de Jésus, la disposition dominante était d’assigner à tout événement frappant une cause invisible et surhumaine. Ecrivains et lecteurs croyaient au surnaturel, c’est-à-dire à l’intervention immédiate de la cause première ; et, de la sorte, ils pensaient pouvoir ramener à l'unité le jeu infiniment varié de la scène de ce monde. Une fois mises à part les appréciations relevant du préjugé religieux, on devait obtenir le résidu de l’histoire véridique de Jésus : sa vie purement naturelle, telle qu’elle s’est passée en effet. |
Ce que devenait l'Evangile dans ce système d’exégèse, on peut le voir dans tous les ma-
1 L'œuvre de Paulus, commencée vers 1800 avec des
études exégétiques sur les Evangiles, se résume dans une «
Vie de Jésus, qui parut en 1828, sous le titre significauf: Leben Jesu als Grundlage einer reinen Geschichte des Urchristentums.
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nuels bibliques!; nous ne remettrons ici sous les yeux du lecteur qu’un seul point, qui touche au cœur même de notre sujet. Il suffit à faire constater la pauvreté et la gaucherie de cette critique naturaliste, qui voulait garder les évangiles sans les évangélistes.
Dans saint Matthieu, l’ange, — qui, du reste, n’est qu'un personnage de rêve, — n'a pas voulu dire à Joseph que Marie était devenue enceinte sans la coopération d'aucun homme ; mais seulement que, malgré sa grossesse, il fallait la considérer comme exempte de toute souillure. Le dialogue entre Gabriel et Marie, dans saint Luc, était plus rebelle à l’exégèse fantaisiste. Aussi, renonce-t-on ici à toute demimesure: Paulus introduit hardiment dans la scène de l’Annonciation une tierce personne; seulement l’ange Gabriel est un homme en chair et en os. Marie a été trompée. On soupconne Elisabeth d’avoir été la cheville ouvrière de la pieuse intrigue. Venturini va plus loin ; il croit savoir que le héros de toute cette aventure est Joseph d’Arimathie?. Pour fortifier sa conjecture, ilnarre avec complaisance une frasque d’opéra-comique, qu’il a lue dans l'historien
1 Voir Vicouroux, Les livres saints et la critique rationaliste, 3° édit., Il, p. 436.
2 Dans son Histoire naturelle du grand Prophète de Nazareth (Natürliche Geschichte des grossen Propheten von Nazareth).
Josèphe!. Nous voilà de nouveau en présence
du vieux blasphème juif, rencontré pour la
première fois dans Celse et le Talmud.
Des théologiens protestants, tels que Olshausen et Hengstenberg, ne manquèrent pas de révéler, dès l’abord, au public allemand de sens droit les vices irrémédiables de l’hypothèse de Paulus. Vouloir ramener à des proportions naturelles une histoire conçue perpétuellement d’un point de vue surnaturel, c’est entreprendre de dessaler la mer. On ne tarda pas à s’en apercevoir. L'attaque avait été si extravagante qu'au lieu de ruiner Pautorité du texte évangélique, elle l'avait plutôt affermie.
C’est alors que David Frédéric Strauss proposa d'interpréter la Bible, y compris le Nouveau lestament, d’après la méthode mythologique que l’on appliquait déjà aux histoires anciennes d'ordre profane. Le titre de Vre de Jésus, qu'il donne à son ouvrage (1835), n'est pas exact; l’auteur s'applique à préciser la valeur historique des évangiles, bien plus qu’à raconter la vie du Christ. Ses devanciers dans cette direction avaient payé tribut au sentiment religieux?. N’osant pas mettre les
1 Antiq. jud., XVNII, an, 4.
2 Notamment Gabler, Bauer, Schelling, Schleiermacher, de Wette et l’auteur anonyme de l'ouvrage sur la Révélation et la mythologie (1799).
Écrituressur le même pied quelesautreslivres, ils parlèrent de mythe historique; on entendait par là le récit d'événements réels, mais colorés par l'opinion antique, qui mêlait volontiers le divin avec l'humain. Ils admettaient encore le mythe poétique, une sorte de poème à fond historique, dans lequel le fait primitif s'altère, sans disparaitre tout à fait, sous les inventions d’une riche et jeune imagination.
Mais on écartait de l'Evangile le mythe proprement dit, — philosophique ou religieux, peu importe le nom, — qui consiste à exposer une idée, une doctrine sous une forme historique ; à lui donner l'allure d’un événement, bien que le récit, comme tel, ne réponde à rien de réel. La plupart préféraient parler de légende plutôt que de mythe, et encore confinaient-ils les récits légendaires au seuil des évangiles, ne les faisant guère intervenir que pour expliquer les origines de l'enfance de Jésus.
Toutes ces tentatives faisaient à Strauss l'effet de cotes mal taillées; il leur reprochait de retomber en définitive dans l'hypothèse de Paulus, puisque encore ici le rôle de l’exégèse se bornait à séparer le fait plus ou moins défiguré de ce que l'imagination populaire y avait ajouté. Quant à lui, il sera radical, il parlera du mythe évangélique, comme d’autres ont parlé du mythe grec. Il le définit « un récit qui se
Lo L'ENFANCE DE JÉSUS-CHRIST
rapporte immédiatement à Jésus, etque nous pouvons considérer, non comme l'expression d’un fait, mais comme la traduction d’une idée de ses partisans primitifs! ».
Le mythe évangélique est-il le résultat d’une conception individuelle, ou bien une création du sentiment populaire ? Strauss admet que la tradition enregistrée dans les évangiles s’est formée peu à peu sous cette double influence; il parle même d’additions plus tardives, qui seraient le fait des évangélistes, et auraient pour but de rendre les objets présents au lecteur, de les enchaïner, de les amplifier. Mais, il avoue qu'il n’est pas facile de tirer une ligne de démarcation entre la fiction volontaire et la lécende spontanée.
On le voit, le caractère merveilleux du récit des évangiles ne tient plus, comme le voulait
1 Vie de Jésus, 1, p. 105. Mème entendu de la sorte, le mythe ne se confond pas avec la parabole. Celle-ci se donne pour une fiction, n'ayant qu’une valeur didactique; tandis que le mythe emporte essentiellement une sorte d'équivalence entre l’idée et le fait, qui lui sert d'expression plastique. Jésus-Christ dit un jour par manière de fiction le sort qui attendait la Synagogue infidèle : c’est la parabole du jardinier et du figuier stérile (Luce, xur, 6); des mythologistes soutiennent que l'imagination populaire a transformé de bonne heure cette parabole en un fait, celui que rapporte Marc, x1, 13. À les entendre, nous aurions ici un mythe proprement dit. C’est là une conjecture insuffisamment fondée;
du moins a-t-elle l'avantage de faire saisir la différence entre la parabole et le mythe.
Paulus, au jugement des contemporains, qui auraient essayé de rattacher les événements à une cause surnaturelle; c’est la croyance des générations suivantes qui s’est projetée en arrière sur le terrain de l’histoire. Au reste, Strauss convient qu'il y a çà et là dans les évangiles des traits qui rejoignent la réalité; ils représentent tout ce qui nous a été transmis de la vie vraie de Jésus.
Comment distinguer ces données historiques des conceptions mythologiques qui les compénètrent? C’est à cette question capitale que l’auteur de la Vie de Jésus consacre le dernier paragraphe de son introduction; il y formule des règles dont il a senti lui-même l’imprécision. J'en cite le passage le plus saillant. « Dans les cas où non seulement les détails d’une aventure sont suspects à la critique et son mécanisme extérieur est exagéré, etc., mais encore où le fond même n'est pas acceptable à la raison, ou bien estconforme aux idées des juifs d'alors sur le Messie; dans ces cas, dis-je, non seulement les prétendues circonstances précises, mais encore toute l'aventure, doivent être considérées comme non historiques. Au contraire, dans tous les cas où des particularités seulement dans la forme du récit d’un événement ont contre elles des caractères mythiques, sans que ie fond
même y participe, alors du moins il est possible de supposer encore un noyau historique au récit. Ajoutons pourtant que, même dans un cas pareil, on ne déterminera jamais avec certitude si ce noyau existe réellementet en quoi il consiste, à moins qu’on n'arrive à cette détermination par des combinaisons tirées d’ailleurs! ». Pour appliquer correctement ce système d’exégèse au Nouveau Testament, il y a une difficulté très grave à lever. Elle se prend du fait qu’à l’époque de Jésus, les siècles mythiques sont passés depuis longtemps; on se trouve alors en pleine lumière de l’histoire : la littérature juive est considérable ; celle des chrétiens compte, en moins de cinquante ans, vingt-six livres, que l’on dit écrits par des contemporains. « Cet argument, dit Strauss, serait décisif s’il était prouvé que l’histoire biblique a été écrite par des témoins oculaires ou, du moins, par des hommes voisins des événements? ». Aussi bien, les tenants de la théorie mythique furent tout heureuxde profiter du courant d'opinion créé, à ce moment même, par un docteur de Tubingue, Christian Baur, qui placçait à une époque tardive la composition des évangiles. Une autre circonstance, dont Strauss crut pouvoir tirer bon parti, tient |
1 Vie de Jésus, 1, p. 112.
? Ibid., p. 69.
à la nature même du mythe messianique. A l'entendre, ce mythe existait déjà au premier siècle de notre ère, et il n’était besoin que de l'appliquer à Jésus de Nazareth. Une exégèse, erronée d’après Strauss mais courante parmi les Juifs, entendait du Messie à venir la meilleure partie de l'Ancien Testament. C’est la source principale de la légende messianique qui se révèle dans les opinions populaires.
« Le Messie devait sortir de la race davidique et en occuper le trône, comme un second David; c’est pourquoi l’on attendait, du temps de Jésus, que le Messie naïtrait, comme le fils de Jessé, dans la petite ville de Bethléem..
L'époque du Messie était surtout envisagée comme un temps de signes et de miracles.
Les yeux des aveugles devaient voir, les oreilles des sourds entendre; le boiteux devait sauter et la langue du muet louer Dieu (IsaïE, XXXv, 5; cf. xzir, 73 xxxII, 3, 4). Ces expressions qui n'étaient que métaphoriques, furent prises au pied de la lettre (Matra, x1, 5; Luc, vu, 21); et, de cette facon, l’image du Messie, dès avant l’apparition de Jésus, se trouva dessinée avec des traits de plus en plus détaillés. Ainsi plusieurs légendes sur Jésus n'étaient plus à inventer; elles étaient fournies par l’image du Messie, vivante dans l'espérance du peuple ; elles y avaient été pour la plupart, après de nom-
breux remaniements, transportés de l'Ancien Testament; il n’y avait qu'a les appliquer à Jésus et à les modifier d’après son caractère personnel et sa doctrine; et jamais peut-être application ne fut plus facile, puisque celui qui le premier transporta quelques traits pris à l’Ancien Testament dans l’annonciation de Jésus, crut sans doute lui-même à la réalité de son récit, et il le crut d’après l'argument suivant : Telle et telle chose appartiennent au Messie; or, Jésus a été le Messie; donc ces choses sont arrivées à Jésus ».
Telles sont les lignes générales du système mythique proposé par Strauss, il nous reste à faire voir comment il entend l’appliquer au texte de l’évangile sur l’enfance de Jésus-
Christ?.
La naissance miraculeuse du Précurseur n’est qu'un doublet de ces récits de l'Ancien Testament, où il est question de couples stériles, devenant féconds dans une vieillesse avancée, par une bénédiction spéciale de Dieu. Jean-Baptiste est un «tard-né » de plus, après Isaac, Samson et Samuel. Tout le morceau qui
1 Vie de Jésus, 1, pp. 100-102.
? Cette application remplit toute la seconde partie du premier volume, de la page 117 à la page 336.
se lit dans saint Luc, a été composé par un chrétien judaïsant, à l’époque où il existait encore de purs disciples de Jean; le but de l’auteur est d'attirer ceux-ci au christianisme, en représentant leur Maitre comme le plus grand des Prophètes, divinement envoyé pour préparer les voies au Messie. La seule réalité historique que l’on puisse conserver avec certitude, se réduit à ceci : Jean-Baptiste, par son austérité et ses prédications, fit une impression si puissante que la légende chrétienne fut amenée à glorifier sa naissance et à l’unir à celle de Jésus.
Les généalogies du premier et du troisième évangile ne sont pas historiques, on les à for- gées toutes deux, à l'effet de revendiquer légalement pour Jésus de Nazareth le titre de fils de David, couramment donné au Messie dans la littérature juive. — La naissance de plusieurs hommes illustres de l'Ancien Testament avait été annoncée à l’avance par une apparition céleste; pouvait-on faire moins pour le Messie? Et ici on s’est souvenu que, d’après Isaïe, l'Emmanuel devait naître d’une Vierge. Tout le récit de Matthieu et de Luc a été construit de ce point de vue. Seulement, ajoute Strauss, « cette croyance est inadmissible, car il y aura toujours à tenir compte de la phrase de Plutarque : Jamais on na entendu dire
qu'une femme ait enfanté sans le concours d’aucun homme; c’est le cas de répéter l’impossible de Cérinthe ».
Notre auteur sait que l’on a accumulé des exemples de naissance virginale tirés de la mythologie gréco-romaine; Hercule, Castor et Pollux, Romulus, Alexandre, surtout Pythagore et Platon ont passé pour être issus d’un dieu et d’une mère mortelle. Quelque besoin qu’ait sa thèse d’être étayée, Strauss n'attache que peu de prix à ces rapprochements, tant il sait les différences radicales qui séparent la religion judéo-chrétienne du paganisme.
Saint Luc ne mène Joseph et Marie à Bethléem de Juda que pour faire bénéficier Jésus de la prophétie de Michée (v, 3). D'où il suit que «nous n'avons ici ni un terme fixe pour la date de la naissance de Jésus, ni une explication (historique) de la cause qui amena sa naissance à Bethléem. Si donc, on ne trouve pas d'autre raison que celle de Luc pour admettre que Jésus est né à Bethléem, nous n'avons absolument aucune garantie que ce soit bien là le lieu de sa naissance! ».
«Les anges ont apparu, non à Jérusalem, aux Pharisiens et aux Scribes, qui étaient
1 Vie de Jésus, I, p. 242.
pleins de malice; mais dans la campagne, à des bergers, à cause de leur simplicité, de leur innocence, et à cause qu'ils étaient par leur genre de vie les héritiers des patriarches. C’est aussi dans la campagne et auprès des troupeaux que Moïse avait eu l'apparition céleste ; pareillement, d’après le psaume LxxvInt, 70, Dieu avait tiré David, l’ancêtre du Messie, des huttes de Bethléem, pour être le pasteur de son peuple! ».
L’anecdote des Mages, dans Matthieu, n’est qu'un équivalent de celle des bergers, dans Luc. Nous avons ici une double manière d'’introduire l'enfant messianique; l’une a pour but d'apprendre au voisinage la naissance de Jésus, l’autre de la faire savoir aux contrées éloignées. Au reste, ces deux narrations n’ont, pas plus l’une que l’autre, de valeur historique. La prophétie de Balaam, en disant qu’une étoile devait sortir de Jacob ne parlait pas d’un astre véritable, elle comparait seulement avec une étoile le prince espéré. La foi à l’astrologie fut cause qu’on entendit bientôt le passage au sens propre. Il fallait donc que la naissance de Jésus eût été annoncée par une étoile. Mais qui pouvait mieux avoir observé le phénomène que des astrologues de
1 Ibid,, p. 249.
PRPOPPREE. TO ss |
profession, dont l'Orient était la terre classique ? Les présents, que les mages sont censés avoir offerts, ont été suggérés par le texte d’Isaïe (1x, 5, 6).
Faire rendre un arrêt de mort par Hérode contre Jésus était dans l'intérêt de la légende chrétienne primitive. De tout temps, on s’est plu à entourer le berceau des grands hommes de tentatives de meurtre et de persécution!. Les meurtres commis par l’odieux Iduméen, jusque dans sa propre famille, rendaient vraisemblable le rôle qu’on lui fait jouer dans le massacre des Innocents. Quant au choix de l'Egypte, comme lieu de refuge pour Jésus, il s'explique assez naturellement; ce pays offrait, à cause de son voisinage, l'asile le plus convenable pour quiconque s’enfuyait de la Judée. Et puis, ne fallait-il pas ramener le Messie de l'Egypte, d’après la prophétie d'Osée? (xx, 1.)
La circoncision et la présentation au Temple se font en exécution de la loi mosaïque; c’est avec la même préoccupation que saint Paul a écrit du Christ « qu'il a été soumis à la loi » (Gal., 1Y, 4). Quant aux cantiques, qui se lisent dans saint Luc, ils rappellent ceux de l'Ancien Testament, par exemple le cantique de la mère
1 Strauss cite Cyrus (Hérodote, 1, 108); Romulus (7it. Liv., I, 4); Auguste (Suët., Octav. 94); Moïse (Exod., 1).
de Samuel; ce sont des hymnes empruntées à la toute première liturgie des communautés chrétiennes. La finale de Matthieu (11, 23) a pour but de protéger Jésus contre le préjugé populaire que «rien de bon ne peut sortir de Nazareth». La scène de Jésus au Temple au milieu des docteurs a des précédents dans l’Ancien Testament. Qu'on se rappelle la sagesse et la prophétie précoces de Samuel; ou encore ce que l'historien Josèphe, qui n'avait pourtant qu’un talent ordinaire, raconte de lui-même.
Le lecteur qui nous a suivi dans l’exposition de l’exégèse mythologique appliquée aux évangiles, pense assurément que ses partisans se résignent à faire la perte du christianisme. Le docteur Strauss proteste contre une pareille conclusion. « L'auteur sait, écrit-il, que l’essence interne de la croyance chrétienne est complètement indépendante de ses recherches critiques. La naissance surnaturelle du Christ, ses miracles, sa résurrection et son ascension au ciel demeurent d’éternelles vérités, à quelque doute que soit soumise la réalité de ces choses en tant que faits historiques. Cette certitude seule peut donner à notre critique repos et dignité, et la distinguer des explications naturalistes des siècles précédents; explica-
4 Voir son autobiographie, II.
5o L'ENFANCE DE JÉSUS-CHRIST
tions qui, songeant à renverser aussi la vérité religieuse avec le fait historique, étaient essentiellement frappées d’un caractère de frivolité! ». Encore ici, Strauss est l’ancêtre de ces critiques hégéliens qui demandent aujourd’hui à la philosophie et à la foi le droit de rétablir ce qu'ils ont démoli au nom de l’histoire ?. * “+
Si nous avons fait une place si large au système mythique de Strauss, c’est que les critiques incroyants venus après lui n’y ont rien ajouté d’essentiel. Il est vrai qu'on préfère maintenant parler d’une idéalisation religieuse de l’histoire, plutôt que de mythe; mais le résultat est le même : refuser toute valeur historique aux récits sur l’enfance de Jésus, du moins pour autant qu'ils présentent un caractère surnaturel. Seulement, la critique actuelle redoute de paraître conduite, comme aux temps de Paulus et de
1 Vie de Jésus, p. 8.
2 «Le charme de ces histoires de la Nativité ne dépend pas de leur vérité historique, mais de leur signification intérieure.… Puisque toutes ces idées sont vraies et demeurent vraies, nous ne sommes pas obligés de déclarer ces récits faux, alors même qu'ils sont, historiquement parlant, non conformes à la réalité ». O. Hozrzmann, Leben Jesu, 1901, p. 68.
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Strauss, par le préjugé doctrinal; et voilà pourquoi elle affecte de se tenir exclusivement sur le terrain des textes.
De ce chef, sa tâche est plus difficile qu'il y a cinquante ans, à cause du mouvement de régression qui vient de se produire en faveur des dates traditionnelles, en ce qui concerne la composition des évangiles. Comment expliquer qu'en si peu de temps, la légende chrétienne se soit formée; et, surtout, qu’elle ait réussi à se faire accepter? Renan, qui est largement tributaire de Strauss, bien qu'il ne dédaigne pas de faire de-ci de-là des emprunts à Paulus, estimait que le travail d’où est sortie la « légende idéale », s'est opéré pendant les trente ou les vingt années qui ont suivi immédiatement la mort de Jésus.
Peut-être même, ajoute-t-il, que de son vivant, on commencait à se demander s’il n’était pas né d’une vierge; en tout cas, ceux qui voyaient en lui le Messie devaient dès lors tenir pour certain qu'il était né à Bethléemt.
Ces conjectures ont paru depuis plus dignes d’un romancier que d’un critique. C’est aux textes eux-mêmes, à leur histoire, à leur contenu qu’on demande maintenant le moyen de donner un démenti au récit qu'ils font.
Par quels procédés? C’est ce que nous vou-
1 Vie de Jésus, 13° édit., pp. xa et 249, 250.
5a L'ENFANCE DE JÉSUS-CHRIST
drions mettre sous les yeux du lecteur, avec la seule préoccupation, pour le moment, de saisir et de bien rendre la pensée des adversaires. C’est la première précaution à prendre contre eux.
A en croire M. le professeur P.-W. Schmiedel, il ne devait pas être question de conception surnaturelle dans l'écrit primitif, que l’auteur du premier évangile a utilisé pour rédiger ses premiers chapitres. Ce documentsource s’ouvraitsans aucun doute par la généalogie (Marrn.,1,1-17), qui se joignait immédiatement à ce qui figure dans le second chapitre ; et c’estprécisément pour mieux souder la section concernantla conception virginale (r, 18-25) avec une généalogie qui représentait Joseph comme le père de Jésus, qu’on en vint, par la suite, à modifier Matth., 1, 16. La teneur première de ce verset était vraisemblablement :
« Jacob engendra Joseph, et Joseph engendra Jésus »; on aura obtenu la lecon actuelle courante : « Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus », en passant par une lecon intermédiaire : « Jacob engendra Joseph, et Joseph, à qui était fiancée la vierge Marie, engendra Jésus ». Cette dernière lecture est du reste attestée par la version syriaque, récemment trouvée au Sinaï!. 1 Encycel. bibl. de Cheyne (1902), art, Mary, col, 2962.
Le texte du troisième évangile est plus embarrassant, à cause de la précision détaillée du message apporté à Marie par l’ange Gabriel.
M. Harnack a fini par en avoir raison; son procédé n’a rien de bien nouveau :il consiste à trancher le nœud gordien, faute de pouvoir le dénouer!. Luc aura emprunté à Matthieu (1,18-25) l’idée de la conception surnaturelle, qu’il a introduite dans le document judéochrétien dont il se servait, par 1, 34, 35. D'après M. Harnack, l'insertion de ces deux versets est plus vraisemblablement l’œuvre de saint Luc lui-même ; mais d’autres préfèrent voir ici la main d’un recenseur postérieur à l’évangéliste. On pense avoir rencontré des témoins de l’état primitif du texte. Avant le 11° siècle, les partisans d’un certain Théodote en appelaient à Luc (1, 35) contre la croyance en la conception
1 Zu Luc, 1, 34, dans la Zeitschrift für die neutest. Wissen-
. schaft, 1901, p.53; Hillmann et Schmiedel admettent pareil-
lement cette insertion, que Conybeare appelle a pious fraud. Au contraire, A. HirGenrecn, Die Geburts- und Kindheits- Geschichte Jesu, réfute les raisons de M. Harnack dans la Zeitschrift für wissensch. Theologie, 1901, pp. 184, 222; cf. 313-317. J. Haecke, Die Jungfrauen-Geburt und das N. T., vient de reprendre toute la question dans la même Revue, 1906, pp. 18-26.— De son côté, M. Loisy estime que M. Harnack a soulevé la question plutôt qu'il ne l’a résolue. Revue d'Hist. et de Littér. relig., 1903, p. 292. H. Gunxeu, Zum religionsgeschicht. Verständnis des N. T., 1903, p. 66, ne voit pas davantage la nécessité de tenir Luc, 1, 34, 35 pour une interpolation.