‹ L'enfance de Je?sus-Christ :Chapitre 46 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CRÉDIBILITÉ POSITIVE ET VALEUR HISTORIQUE DES TEXTES CONCERNANT L'ENFANCE DE JÉSUS

$ Ier. — Sanr Luc, 1, 11, 1, 23-38.

Les deux premiers chapitres de saint Luc doivent bénéficier de l'autorité que l’on reconnait à l’ensemble de son évangile. L'auteur commence par déclarer qu’il s’est soigneusement renseigné auprès des témoins oculaires (zdrérc), ceux-là mêmes qui ont les premiers prêché l'Evangile du Christ. C’est après avoir repris toutes les choses depuis le commencement, pour en contrôler l'exactitude, que Luc se décide à écrire un nouveau récit. Il veut le faire plus ordonné que ce qui existe déjà, surtout plus capable de donner à Théophile une certitude historique des origines chrétiennes !. Dans ces conditions de quel droit supposer que le troisième évangéliste a commencé par enregistrer des légendes pieuses, produit spontané de l'instinct religieux ?

1 Luc, 1, 1-4.

Rien, dans son texte, ne donne à penser qu'il reconnait à ces premiers récits un caractère particulier, qu’il y voit une sorte de préhistoire évangélique. La conception virginale du Christ, sa naissance à Bethléem, où des anges la révelent à des bergers, le premier rayonnement de la sagesse divine qui est dans l’enfant Jésus, quand, à l’âge de douze ans, il se mêle, dans le Temple, aux docteurs de la Loi: autant de choses que l’évangéliste raconte le plus naturellement du monde, avec le même souci de précision que s'il s'agissait d'événements de la vie publique du Seigneur.

Et même, il faut convenir que le cadre géographique et historique est ici mieux défini que dans nombre de scènes postérieures qu’on regarde comme incontestablement historiques.

Il va de soi que saint Luc aura mis un soin tout particulier à se renseigner sur des traditions que la catéchèse apostolique passait vraisemblablement sous silence !. N’entendant pas imi-

! « Sans doute, ce chapitre de la Vie cachée du Sauveur n'avait pas dû faire partie de la catéchèse apostolique primitive, telle que nous pouvons la reconstituer à l’aide des Actes des Apôtres et des Epitres, ettelle qu'elle nous apparaît plus naïvement conservée dans l'évangile de saint Marc : à Porigine il était naturel que l'attention fût principalement concentrée sur l’œuvre rédemptrice de Jésus, sa vie publique, sa passion douloureuse et sa résurrection. Cependant, les

ter ici saint Marc, le troisième évangéliste a dû sentir la gravité du parti qu’il prenait, en faisant remonter l’histoire évangélique jusqu’à la naissance de Jésus. Un contrôle rigoureux s’imposait d'autant plus qu'il devait circuler, dès cette époque, des récits fantaisistes et légendaires sur les origines terrestres du Fils de Dieu. Peut-être, faut-il voir une allusion à ces tentatives pour embellir le berceau du Christ dans les premiers mots du Prologue, où saint Luc parle « de ceux en grand nombre qui ont entrepris de raconter les événements qui venaient d’avoir lieu ». Si l’œuvre de ces devanciers lui avait paru de tous points satisfaisante, il aurait apparemment renoncé à la prétention de mieux faire.

Soit, dira-t-on, le troisième évangéliste a voulu raconter de l’histoire; reste à savoir s'il a réussi. À soixante-dix ans de distance,

souvenirs de l'enfance du Maitre, auxquels la légitime curiosité des fidèles ne devait pas tarder à ajouter un grand prix, pour n'avoir pas été d'abord objet de la prédication ordinaire et, en quelque sorte, officielle, n’en avaient pas moins dû être conservés précieusement au sein du collège apostolique et dans le cercle intime de ceux qui avaient pris part plus ou moins à ces événements primitifs ». M. Lerin, Jésus, Messie et Fils de Dieu, 1906, pp. 59-60. Cf. ArTaur Waicar, À Synopsis of the Gospels in Greek, 1903, p. x, qui du reste suppose, sans en fournir la preuve, quele mystère de la naissance virginale n’a été révélé que vers les derniers temps de l’âge apostolique.

comment s'est-il assuré de la vérité des faits qui remplissent les deux premiers chapitres de son évangile ?

On admet généralement que saint Luc aura consacré au travail d’information qu’il dit s’être imposé les deux années d’un séjour forcé à Césarée de Palestine, vers l’an 60. Saint Paul était alors en prison, et son compagnon avait le loisir de parcourir la Judée et la Galilée pour recueillir les récits qu'on y faisait de l'enfance du Christ. Plusieurs des témoins qu'il y a entendus racontaient ce qu’ils avaient vu. Les vieillards d'alors pouvaient avoir vingt ans et plus, lors de la naissance de Jésus.

Ceux que l'Evangile appelle « les frères du Seigneur » n'étaient pas tous morts, et il est naturel de penser qu’ils n’ont pas échappé à l'attention de saint Luc. Longtemps après, au n° siècle, les fidèles entouraient encore leurs descendants d’une singulière vénération; on les appelait Desposynes, c’est-à-dire les « parents du Seigneur ».

La mère de Jésus était-elle encore en wie? On peut le supposer. D'après les calculs les plus recevables, elle aurait eu alors quatrevingts ans environ. En tout cas, il devait rester dans le pays des confidentes de ses pensées.

De leur côté, Elisabeth et Anne n’avaientpasdisparu sans avoir dit et redit cequ'elles savaient

ls F KA

du Fils de Marie. Quelles furent les privilégiées, jugées dignes d’entendre et d’attester, au moment voulu, le mystère qui avait entouré le berceau de Jésus ? Ici, on pense naturellement aux saintes femmes que l'Evangile nous montre à la suite du Sauveur; compagnie habituelle de Marie, elles ont dû entrer bien avant dans son intimité. Que saint Luc ait pénétré dans ce monde féminin, où sa qualité de médecin l'introduisait aisément, c’est ce dont témoigne son texte. Il y a longtemps que la remarque en a été faite : les femmes jouent un rôle important dans le troisième Evangile, et particulièrement en ce qui concerne l’enfance de Jésus.

Le récit de saint Matthieu est conçu du point de vue de Joseph : c’est à lui que l’ange de Dieu apparait constamment; au contraire, dans saint Luc, la mère de Jésus reste, d’un

bout à l’autre, le principal personnage de la

scène. Elle y apparait entre Elisabeth et Anne, dont le rôle est de proclamer ses grandeurs.

En outre de Marie, mère de Jacques et de José, de Madeleine, connues destrois premiers évangélistes, Luc fait encore mention de Suzanne, de Marthe, sœur de Marie, et de Jeanne, femme de Chuza, l’intendant d'Hérode le Tétrarque!.

1 IL est probable que ce Chuza est l'officier royal (Bxzuux0<) innommé de saint Jean, 1v, 46-53, qui crut en Jésus, lui et

Plusieurs des miracles exclusivement rapportés dans le troisième Evangile sont faits en faveur de femmes : la veuve de Naïm, la pécheresse du chapitre huitième, la délivrance de la Madeleine, la femme guérie d’un mal dont elle souffrait depuis dix-huit ans. Il y a encore chez lui plusieurs scènes où des femmes occupent le premier plan : le denier de la veuve, la parabole du juge inique, les filles de Jérusalem qui s’apitoient sur Jésus, l'hospitalité recue dans la maison de Marthe et de Marie, la femme qui proclame bienheureuse la mère de Jésus. On a fait la même remarque au sujet du Livre des Actes!.

Une touche plus délicate, une certaine tendresse de sentiments s’ajoutent à ces indices pour révéler que le récit des saintes femmes est une des sources particulières où Luce a puisé?. C’est à la mère qui a vu et entendu sa maison. Saint Luc se montre particulièrement au courant des choses de la cour d’Hérode : 11, 1, 19; vin, 3 ; 1x, 9-9; XII, 21 5 XXII, 7-12; ACÉ., XI, 11.

PC x, T4 SV, 15 VI, T5 'xXIT, 12=19/0810.

2 C’est le sentiment de F. Gopgr et de A. PLummErR dans leurs commentaires sur saint Luc, et plus récemment, en ce qui concerne Plummer, dans .le Diction. of Christ and the Gospels, 1906, p. 76 ; de W. Ramsay, Was Christ born at Bethlehem ? 1898, p. 88 ; de Lance, Life of Christ (trad. angl. de 18792), 1, p. 25S; de W. Sanpay, The Expository Times, April 1903, pp. 157, 297 ; de A. HarnacGk, Lukas der

Arzl, 1906, p. 109, qui ajoute aux témoins de saint Luc les filles du diacre Philippe, Act., xxt, 8, 9.

qu'il faut, en définitive, faire remonter des réflexions comme celles-ci: «Or, Marie gardait lesouvenir de toutes ces choses, les rapprochant les unes des autres dans ses réflexions silencieuses »; « Son père et sa mère étaient dans l'admiration de ce que l’on disait de lui»; « Et ils ne comprirent pas la portée de la parole qu'il venait deleur dire » ; « Et sa mère gardait

dans son âme le souvenir de toutes ces choses! »..

Füt-il uniquement sur des traditions orales, le témoignage du troisième évangéliste s’imposerait déjà à l'historien. Mais, il y a mieux. L'étude de sontexte a révélé que les premiers chapitres dépendent d’un document antérieur ; et, du coup, la distance entre le témoin et les événements se trouve considérablement diminuée. C’est un fait admis par la plupart des critiques, croyants ou non, que nous avons ici sinon une traduction grecque, du moins une utilisation assez littérale d’un écrit hébreu ou araméen, qui n'avait pas la généalogie de Jésus; et c’est pourquoi le troisième évangéliste la donne au chapitre troisième. Par le fond et par la forme, l’évangile de l'Enfance, dans saint Luc, trahit son origine. Mise à part la belle période du Prologue, tout le reste est

MUC, 1, 19, 99, 50, Dr

EE

d’une construction hachée, d’une allure on ne peut plus hébraïque.

Il y a, notamment dans le premier chapitre, trop de renseignements précis, pour être le fait d’une information purement orale. Saint Luc, de culture grecque, élevé à Antioche ou à Tarse, ne devait pas être familiarisé avec les choses juives : le temple, le culte, le sacerdoce. Or, il décrit toutes ces choses avec aisance et une propriété de termes impeccable. Non seulement il nomme Zacharie et sa femme Élisabeth, fille d’Aaron etcousine de la Vierge Marie ; mais il sait encore que ce prêtre accomplissait ses fonctions d’après le rôle hebdomadaire, dit d’Abias. Et ici saint Luce emploie le

1 Sur 128 versets, 72 commencent par la transition x, qui se trouve parfois répétée six ou sept versets de suite. D'autres commencent par la particule tôs5 ou xxi iësÿ qui traduisent l'hébreu hinnéh ou wehinnéh. Enfin des phrases qui s'ouvrent par xai #v, xxi èyéere rappellent fréquemment le wayehi de la Bible. La chose est si sensible que A. Rescx a tenté une retraduction de cet évangile hébreu de l'Enfance, dans la collection Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur, 1897, x, 3, p. 203. G. Dacman, Die Worte Jesu, 1898, p. 31, admet plutôt un fond primitif araméen. A. PLuMMER, À critical and exegetical commentary on the Gospel according to S. Luke, 1900, P. 45, a passé en revue tous les passages du troisième évangile et des Actes, où la phrase commence par èyéero ou xai èyéero. I] conclut que la comparaison témoigne en faveur du caractère hébraïque particulièrement prononcé des deux premiers chapitres de l'évangile.

sant

terme tout à fait technique d’égsuepie, qui, du reste, ne se rencontre que chez lui, dans Île Nouveau Testament. Il connaît la disposition du temple, la place de l’autel, heure del’encens qui conduit le prêtre dans le Saint, tandis que le peuple prie au dehors, en attendant que la cérémonie soit finie; on dirait que l’évangéliste voit l'endroit précis où l'ange se tenait: à droite de l'autel des parfums. Il sait que la prophétesse Anne n’a vécu que sept ans avec son unique mari, et qu’elle en avait quatre-vingt-quatre, lors de la présentation de Jésus au Temple.

Cette peinture des détails, révélant le témoin oculaire, se poursuit jusqu’à la fin du second chapitre; et elle ne s'explique bien que par Phypothèse d’un récit primitif, traduit ou utilisé par l’auteur. Que la généalogie du chapitre troisième ait été pareillement transcrite d'un document écrit, la chose va de soi. Peutêtre même que l’évangéliste a utilisé plusieurs pièces dans ses deux premiers chapitres. Trois versets (1, 80; 11, 40, 52) ont tout l’air d’avoir

. servi d'abord de conclusion. Dans ce cas, le

rédacteur grec aurait eu à sa disposition trois récits primitivement distincts : l’'annonciation, la nativité, et l'épisode de Jésus au milieu des docteurs.

Aureste, il ne faudrait pas exagérer le caractère intime des traditions rapportées dans

l’évangile de l'Enfance. A moins d'admettre que nous n'avons là que de pures inventions; on doit convenir que le bruit de ces événe= ments avait dû franchir le cercle des familles intéressées. Zacharie, devenant muet devant la foule, Jean-Baptiste naissant d’une méré stérile et d’un père avancé en âge, la vie extras ordinaire qu’il mène au désert, la guérison de son père; l'épisode des bergers à Bethléem’ les prédictions de Siméon et d'Anne la pro= phétesse, qui disait à tout venant qu’elle venait de rencontrer le Messie promis à Israël, là scène de Jésus au milieu des docteurs de la Loi, autant de choses qui avaient eu une cers taine publicité, et qu’on aurait tort de supposer complètement oubliées, quelques années plus tard.

Une obscurité de trente ans a bien pu fairé perdre de vue ceux qui avaient été l’objet de tant et de si augustes présages, mais le jour

où Jean, et bientôt après Jésus, remuère Jérusalem et la Judée, on n'aura pas manqu de se ressouvenir. La remarque s’appliqut particulièrement aux bergers de Bethlée invités par des ‘anges à venir rendre leur hommages à un enfant, dont ils ne connaisse pas les parents et dontils vont perdre la tra quelques jours plus tard. La parenté de Jés a dû, sans doute, savoir quelque chose d

merveilles qui avaient accompagné sa naissance ; mais, en constatant, tous les Jours, qu'il ne se distinguait pas des autres enfants, ils en vinrent à ne plus rien attendre de lui d’extraordinaire.

« Indépendamment de leur origine, ces récits portent encore en eux-mêmes des garanties d'authenticité. C'est d’abord le fait qu'on y représente la personne et l’œuvre du Messie sous leur couleur primitive, avec les traits que le messianisme revêtait dans les conceptions populaires. « A lui le Seigneur-Dieu don- « nera le trône de David, son père : il régnera & à jamais sur la maison de Jacob, et son règne « n'aura point de fin » (1, 32-33). Même couleur locale, même esprit national, dans le cantique de Zacharie : « Béni soit le Seigneur Dieu d'Is- « raël, car il a visité son peuple et opéré sa « rédemption. Il nous a suscité un sauveur « puissant, de la maison de David, son servi- « teur. Il nous délivre de nos adversaires, et « de tous ceux qui nous haïssent.. Affranchis « de la main de nos ennemis, il nous donne de |

“« Le servir sans crainte » (1, 68-69, 71, 73-74)... À lire les discours des Actes et des Épitres de saint Paul, il ne semble pas que, après la Pentecôte, on ait continué d'employer, pour repré- Senter la destinée du Messie, ce langage plus ou moins chargé d'éléments temporels et natio-

naux, qui avaient été légués par la tradition! antéchrétienne. De ce chef, le document que nous étudions serait bien à dater des origines mêmes du Christianisme! ».

De quel droit vient-on nous parler d’une réaction de la foi sur l'histoire? À ce compte, l’évangéliste aurait mis sur les lèvres de ses personnages des discours tenus en réalité par les hommes de sa génération, et il n’aurait pas manqué de leur prêter la théologie de saint Paul. Si des exigences historiques ne l'avaient pas contraint de représenter Jésus naissant pauvre et humilié, il eût glorifié le berceau de celui que lApôtre, son maître; place au sommet de la création et jusque dans la nature divine elle-même. Livré aux inspi rations de sa foi, saint Luc l’aurait fait accla= mer, à son entrée dans la vie, non pas seu lement par les anges du ciel, mais par toute la nature créée : hommes, animaux et plantes:

! M. Lerin, op. laud., p. 62. Le R. P. Rose en avait déjà fait la remarque. « La valeur historique de ces premières pages de l’évangile est attestée par le prologue qui les annonce. L'auteur s’y révèle, en eflet, diligent à s'infor: mer, circonspect et préoccupé de critique. D'autre part l'espérance messianique qui a inspiré Zacharie et Marie n’est pas celle des temps apostoliques. L'idylle galiléenne que leurs cantiques reflètent ne s'est réalisée qu’une fois dans le cadre historique et dans le temps que saint Luc nous indique ». L'évangile selon S. Luc, Traduct. et Comment.

C’est ce qui a lieu dans les évangiles apo-

cryphes.

Sans un contrôle vigilant des traditions venues à sa connaissance, saint Luc nous eût fait un récit bien différent de celui qui figure en effet dans son évangile ; c’est à son souci des réalités historiques qu’il doit la sobriété et la délicatesse de touche, qui sont déjà, à elles seules, des garanties de vérité. Bien que le mythe proprement dit n’ait pas le temps de se créer en cinquante ans, et encore moins de se faire accepter, au nom de l'histoire, — surtout à une époque d’activité littéraire, comme était celle des évangélistes; — cependant il faut convenir que la légende, qui n’est rien autre chose qu’un embellissement de la réalité, suit de près l’histoire, si méme elle ne la devance pas. C’est une loi de l’âme des foules, et rien n'autorise à aflirmer que la formation des récits concernant l'enfance de Jésus y a échappé.

Ilest vrai que les plus anciens apocryphes, parvenus jusqu'à nous, datent tout au plus de la fin du second siècle! ; mais ce n’est

—…. 1 Bien rares sont les auteurs qui donnent quelque attention à la théorie fantastique de Conrady (Die Quelle der kanonischen Kindheitsgeschichte Jesu, Gôttingen, 1900),

pas une raison suflisante de penser que l’imagination populaire a attendu deux siècles pour s'exercer sur les origines terrestres de Jésus. De bonne heure, elle a dû se refuser à admettre qu'un thaumaturge sans pareil eût

eu une enfance ordinaire. Le Fils de Dieu n'avait pas pu entrer dans le monde, sans que:

celui-ci s’en apercüt; le Dieu de la nature avait dû s’y choisir une demeure en maître, qui veut être obéi. En partant de ce principe, un mot, un geste authentique du Seigneur Jésus devenait un thème à ces développements plus ou moins vraisemblables, qui remplissent les évangiles apocryphes. Ce sont des récits de ce genre que nous devrions avoir dans le troisième évangile, si son auteur avait rapporté, pêle-mêle, tout ce qui se racontait. Or, il suflit de comparer, même superficiellement, son texte avec les apocryphes, pour mesurer la distance qui sépare le surnaturel authen-

of ne tft ÜRNR. à ét Se dE ed tot. Ét. Gé nn 0

tique du merveilleux fantaisiste. Les prodiges

attribués à l'Enfant Jésus, dans ces productions intempérantes, sont le plus souvent invraisemblables, presque toujours sans portée morale ni but réellement religieux, quand ils ne procèdent pas d’un sentiment

d’après laquelle le récit canonique de l'enfance de Jésus, dans saint Matthieu et saint Luc, dépendrait des évangiles apocryphes et notamment du Prolévangile de Jacques.

condamnable, par exemple du désir de se venger.

Nous nous bornons ici à quelques rapprochements.

Le récit de l’Annonciation a paru trop sobre à l’auteur du Protévangile de Jacques. Saint Matthieu et saint Luc se contentent de nous dire que Marie était fiancée à Joseph, mais l’apocryphe se montre beaucoup mieux renseigné. Marie, fille d’un riche Juif, passe toute sa jeunesse dans le Temple, où elle est nourrie par la main des anges; à quatorze ans, elle refuse de se laisser marier, parce qu’elle entend rester vierge; il faut, pour la décider, qu'un miracle désigne son époux, le juste Joseph. Le prodige est raconté différemment : d’après les uns, le bâton de Joseph avait fleuri; d’après les autres, une colombe en sortit et se posa sur la tête du vieillard. L'ange Gabriel salue la vierge une première fois à la fontaine publique de Nazareth; puis, à nouveau, dans sa maison, où elle s’occupe à tisser un voile de pourpre pour le Temple de Jérusalem f.

Avec le récit de la Nativité, la tradition de cet apocryphe devient d’un réalisme révoltant. Une sage-femme, nommée Salomé, veut s’assu-

4 Protev. Jacobi, 1-xi.

rer par elle-même que Marie a enfanté sans détriment pour sa virginité. Sur-le-champ, ell est punie de son incrédulité, sa main se dessè che; elle implore son pardon et se voit guérie par l’attouchement de l'enfant Jésus!. Nous voilà bien loin de la discrétion de Lue, qui dit, en un verset, tout ce qu’il juge devoir être retenu des récits circonstanciés qu’on faisait de la naissance du Sauveur.

Notre Evangile canonique se borne à constater que « l'Enfant grandissait plein de sagesse, que la grâce de Dieu était sur lui » (rr, 40); « qu’il progressait en sagesse et en âge, devant Dieu et devant les hommes » (1,52). Cette notice paraîtra bien maigre à ceux qui ont lu les apocryphes. On y voit le fils de Joseph révélant, à tout propos, sa puissance divine; et c'est surtout ici qu'un merveilleux puéril contraste avec la sagesse et le caractère secourable des miracles de la vie publique. Jésus enfant fait des oiseaux en argile, puis, pour se justifier de les avoir modelés le jour du sabbat, il leur commande de s'envoler; et les oiseaux de prendre leur vol au moment où il bat des mains?.

Un enfant qui l’a heurté sans le vouloir est frappé de mort?. Les boutades de Jésus sou

1 Protev. Jacobi, x, x1, et Pseudomatthæus, 1x. 2 Evang. Thomæ, n, 2-5.

3 Jbid., àv, 1.

- lèvent des plaintes, tellement que Joseph est, par deux fois, contraint de le corriger.

Un maître, nommé Zachée, s'était offert à Joseph pour enseigner son fils, mais Jésus de le regarder et de lui dire : « Toi qui ne sais pas même les propriétés de A, comment prétends-tu enseigner aux autres B? Hypocrite, commence par enseigner À, si tu peux; alors, nous te croirons au sujet de B ». Comme le maître se tait, Jésus lui fait une semonce, avec des théories gnostiques, sous prétexte de lui révéler les propriétés de At.

L’Evangile arabe dit de l'Enfance, d’une date postérieure, s'inspire d’un merveiileux qui rappelle la magie des Mille et une Nuits. Un jeune homme, qui avait été changé en mulet, revient à sa condition première, quand Marie dépose l'Enfant Jésus sur cet animal?. Dans le même apocryphe, on raconte comment Jésus se mêla un jour aux docteurs dela loi; seulement, au lieu de les étonner par la sagesse de ses réponses, il les accable de questions sur les Ecritures, l'astronomie, la médecine, la physique, la métaphysique, etc. Il prend un malin plaisir à les embarrasser.

La comparaison du troisième évangile avec

4 Ibid., vi.

2 Evang. arab. Infantiæ, xxi.

les légendes juives et les mythes païens tourne pareillement à l’avantage de son caractère historique.

Un récent commentateur de saint Luce a bien traduit l’impression laissée dans l'esprit par la comparaison des croyances chrétiennes, qui trouvent leur première expression dans lévangile de l'Enfance, avec la mythologie grécoromaine, ou même avec le merveilleux des apocalypses juives. Je le cite. « Il est à pro-« pos de rappeler qu’il y a dans la mythologie païenne des contes ayant plus ou moins d’ana-« logie avec ce qui est raconté par les évangé-s listes. La valeur historique des évangiles n’est pas affaiblie, mais bien plutôt confirmée par de semblables comparaisons. Les lecteurs païens" de saint Luc ont dû sentir une indicible différence entre la grossière impureté du commerce des dieux avec les mortels, tel qu’on l’a imaginé dans les légendes religieuses du paganisme, et la dignité, la délicatesse du réeit vraiment spirituel que Luc leur mettait sous les yeux. Quant aux lecteurs juifs de saint Matthieu, s'ils venaient à comparer son récit avec leurs propresidées nationales, qui figurent dans le livre d'Hénoch (ch. vi, XV, LXIX, LXXXVI, CN), ils devaient constater un contraste semblable! ».

1 A. Pcummer, dans Dictionary of Christ and the Gospels, 1906, 1, pp. 74,75.

On aurait beaucoup étonné un chrétien de la première heure, converti du paganisme, en lui disant que sa croyance en la naissance virginale du Christ ne différait pas réellement de la légende qui faisait naître Platon de Périctioné et d’Apollon; tant il avait conscience que tout iei : témoins, témoignage et public, se trouvaient dans des conditions différentes. A ce point de vue, l’histoire de Diogène de Laërte, écrite plus de deux siècles aprés les événements, ne soutient pas la comparaison avec Pévangile de saint Luc!.

D nent se faire à l’idée que les chrétiens auront eu recours, pour exprimer leur mystère de pureté par excellence, aux formules de la plus répugnante des impudicités, celle des dieux de l’Olympe? Toutes les subtilités du monde n’arriveront pas à combler l’abime qui sépare l'Evangile de la poésie grecque.

Dans les églises, où l’on suppose que se fit de bonne heure cette compromission entre la lumière et les ténèbres, on lisait chaque dimanche les épîtres de saint Paul. Or lapôtre y félicite les fidèles d’avoir laissé bien loin derrière eux la superstition et les honteuses

1 Il n’est pas prouvé que la légende sur l’origine divine de Platon eût déjà cours du temps de Speusippe, son neveu et son panégyriste. Diogène de Laërte, nr, 1, l'affirme ; mais l'on sait le cas qu'il faut faire de son exactitude.

VOST RAT.

aberrations d’une science purement hu- | maine |. ; Du reste, la plupart des rapprochements « qui ont été tentés pour établir qu'il y a dépen-« dance littéraire entre les récits de l’énfance de Jésus-Christet les textes profanes ne soutiennent pas sérieusement l'attention. Aux échantillons déjà donnés j'ajoute celui-ci. On raconte que la mère d’Auguste dormait dans le temple d’Apollon, quand elle fut visitée par les dieu, sous la forme d’un serpent. D'où M. Soltau conclut à une influence hellénique sur le récit de l’Annonciation dans saint Luc?. Avec« cette méthode, on ramènera, sans trop de peine, à à une source unique tous les récits analogues; ë — et ils sont nombreux*. On se demande s’il

1 Ephes.,

2ROD cite, a 49.

3 Voir ci-dessus, pp. 44 et ss. La difficulté n’a rien de neuf ; tous ces rapprochements avaient déjà été envisagés par a adv.Jovinianum, 1, 423 Micxe, 2. L., xxIm, 273. — Je ne dis rien des comparaisons qui ont été faites entre l'évangile de l'Enfance et les récits concernant la naissance de Bouddha; la compétence me manque. Qu'il me suffise. de signaler le récent article d'un savant professeur, homme du métier, M. Louis pe La Vazée-Poussin, Le Bouddhisme et les Evangiles canoniques, dans la Revue Biblique, 1906, p. 353. L'auteur y fait voir la faiblesse et l'arbitraire de la thèse de l'emprunt, telle surtout que vient de la défendre M. Azserr J, Epmunos, Buddhist and Christian Gospels, 1904; d’ailleurs, il annonce une étude plus complète de l’un de ses amis, qui doit traiter le problème, tant au point de

NT

faut prendre au sérieux les auteurs qui pensent avoir avancé le problème des origines de Jésus, quand ils ont rappelé qu'entre autres titres donnés à l'empereur Auguste figure celui de Fils de Dieu et de Sauveur du monde.

Le goût et la mesure n’ont pas de pire ennemi que l’hypercritique !

Loin d’être un attrait pour le Juif, le dogme de la naissance virginale lui créait plutôt une difficulté, comme on peut le voir par la discussion détaillée qui s'engage, à ce sujet, entre Tryphon et saint Justin. C’est un point sur lequel nous aurons à revenir quand il sera question du récit de saint Matthieu. Cette circonstance n’est pas la moindre des raisons que l’on a mises en avant, pour aflirmer que l'idée de la conception surnaturelle de Jésus est une infiltration hellénique !. Pour des convertis du paganisme, Jésus « Fils de Dieu »

ne pouvait pas avoir de père sur la terre; en conséquence, ils se le sont représenté comme conçu par l'opération du Saint-Esprit. C'est ce que saint Luc lui-même donnerait à entendre, en plaçant des paroles comme celles-ci

vue scripturaire qu’au point de vue bouddhique. — Quant à la prétendue naissance virginale de Moïse, tout le monde sait que c’est là une légende rabbinique bien postérieure à la littérature du Nouveau Testament.

1 G. HerzoG, loc. cit., pp. 120-123.

sur les lèvres de l'ange Gabriel : « C’est pour-« quoi, le saint enfant qui naîtra de toi sera ap pelé Fils de Dieut ».

Il est incontestable que le texte met ici une connexion entre la conception surnaturelle de Jésus et sa filiation divine?; mais il n’est pas moins évident que ce rapport est inverse à celuique l’objection suppose. D’après saint Luc, Jésus ne naît pas d’une vierge parce qu'il est Fils de Dieu, mais il sera appelé Fils de Dieu parce qu'il est né d’une vierge. Et encore ne faut-il pas entendre la conséquence marquée par la particule à z«i, comme si la filiation divine du Christ dépendait, dans son existence même, de la naissance virginale. Celui que Marie doit concevoir et enfanter se trouve appelé déjà « Fils de Dieu », au v. 32, avant qu'il fûtquestion de conception surnaturelle.

Et qu’on ne dise pas que le v. 35 est une interpolation introduite dans le document primitif de l’Annonciation. Nous avons déjà fait voir que cette hypothèse n'est pas recevable, du seul point de vue de la critique textuelle*.

4 Jbid., pp. 120, 121, 127.

? Brass, Grammatik des NTchen Griechisch, 0. 98, 5, fait pourtant observer que la subordination marquée par la particule &«> xz{ n'est pas toujours rigoureuse, et il renvoie précisément à Luc, 1, 35: Au zui rè yencuev pu xnbireron uiès Osod.

3 Ci-dessus, pp. 53 ss. et 86-06.

Ajoutons que le texte de saint Matthieu porte expressément que Jésus est né d’une Vierge, sans faire la moindre allusion à sa filiation divine. Or, la plupart des critiques conviennent, à juste titre, que l’évangile de l'Enfance, dans saint Matthieu, représente une tradition primitive, antérieure à celle de saint Luc. C’est même de cette tradition que dépendrait le troisième évangéliste, en ce qui concerne la croyance de la Vierge-Mère. Il reste donc que cette croyance est indépendante de la connexion établie ici par saint Luc.

Les paroles de Gabriel sont, avant tout, une explication donnée à Marie, dont la virginité s'était émue : Quela Vierge se tranquillise, le Fils du Très-Haut n’entre pas dans le monde à la facon des autres hommes. Et même ce privilège, qui en fait, dès sa naissance, un être à part, contribuera, en son temps, à manifester

l'origine du Christ, Fils de Dieu.

Si les apologistes chrétiens du 11° siècle ont

parfois insisté sur les ressemblances des mystères chrétiens avec les mythes du paganisme,

ce n’est manifestement, sous leur plume, qu’un

argument @ad hominem : pourquoi les Grecs

trouveraient-ils mauvais chez nous ce qu'ils

approuvent chez eux? Quelques-uns ont tenté

d'expliquer ces analogies par le fait du démon,

le véritable inspirateur des poètes païens, qui se serait appliqué à singer les œuvres de Dieu, pour égarer plus eflicacement les hommes.

C'est une application particulière de l'opinion assez généralement répandue dans les milieux juifs et chrétiens d'alors, d’après laquelle la sagesse grecque devait être tributaire de la Loi et des Prophètes. L'autorité historique de nos Ecritures n’est pas solidaire de linsuccès de cette tentative sommaire pour rendre compte du caractère commun que présentent souvent le vrai et le faux : je veux dire la vraisemblance. Volontiers, les anciens ne voyaient dans le mythe et la légende qu'une dégradation de l’histoire; mais cette conception ellemême est une preuve qu'ils ne confondaient pas les diverses manifestations de la réalité,

Bien que l'autorité du témoignage de saint Luc garantisse en bloc le contenu de son évangile, le lecteur, même le lecteur croyant, a le droit d’exiger ici des justifications de détail, qui portent précisément sur le sens et la por-

1 La question des prétendues influences de la mythologie païenne sur l’évangile de l'Enfance a été étudiée, avec assez d’étendue, par G. H. Box, The Gospel Narratives of Nativily and the alleged influences of heathen ideas, dans la Zeitschrift für die neutestam. Wissenschaft, 1905, pp. 80-101.

- tée que l’évangéliste a entendu donner à son texte.

La première question a trait aux Cantiques, qui se lisent dans saint Luc : le Wagnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis; auxquels on

peut joindre la salutation adressée par Elisabeth à Marie.

Ces morceaux semblent être d’une seule et même inspiration; en tout cas, leur facture littéraire trahit incontestablement quelque communauté d’origine. Par les sentiments et la langue, ils rappellent les cantiques de l'Ancien Testament. On a dressé des tableaux synoptiques pour mettre en regard, verset par verset, le texte de l’évangile et ses sources; le Hagnificat surtout a été comparé au cantique d'Anne, la mère de Samuel.

Faut-il en conclure qu'ils sont entièrement l’œuvre de l’évangéliste, ou d’un écrivain antérieur, qu'il a utilisé; que ces cantiques n’ont pas plus de valeur historique que les discours prêtés par les historiens de l'antiquité à leurs héros ? — Irait-on jusque là et accorderait-on que saint Luc a interprété les sentiments des personnages qu'il met en scène, ce ne serait pas refuser du coup toute valeur historique à son récit; Tite-Live et Polybe méritent encore

1 C£, ci-dessus, p. xxvin, note,

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