XVII
On sait que Louis XVI aussi eut la petitesse d aimer bourgeoisement sa femme. On en rougissait pour lui à la Cour, son entourage en faisait rise'e, et ce fut là une des causes du discrédit dans lequel il tomba. « Sa faiblesse, dit Louis Blanc, l'exposait au mépris du peuple. Ce qui lui attira le mépris des grands, ce fut 1 honnêteté de ses mœurs !. » Mais un ingénieux et fidèle peintre de la vie privée, Sébastien Mercier, s'est chargé de nous révéler l'état du mariage sous ce court règne, où le désordre des mœurs gagna jusqu'à la haute bourgeoisie. Mercier commença son Tableau de Paris en 1781, et le termina à l'aurore de la Révolution, avec le douzième volume. Je lui laisse la parole :
Les maris ont paru adopter définitivement ees deux vers de la Noue :
La plainte est pour le fat, le bruit est pour le sot; L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.
La honte ne rejaillit que sur celui qui semble la souffrir volontairement. Tant que les choses sont dans l'ombre (et tout se passe aujourd'hui décemment), un mari n'en est point responsable ; mais si elles parviennent au grand jour, il peut alors user de quelque rigueur. Ordinairement, le mari ne
1 Histoire de la Re'uolulion française, t. II, p. 14.
fait poinl retentir les tribunaux de ses disgrâces domestiques. 11 dit à sa femme : Je ne veux pas causer vos malheurs; soyez libre, jouissez de tel contrat de rente; le revenu vous en sera payé en quelque lieu que vous vous transportiez : mais nous ne nous verrons plus. Je vous prie seulement de quitter la capitale pour quelque teins, afin d'effacer le bruit qui court. Une nouvelle en détruit aisémenl une autre dans ce pays frivole '.
Voyez, dans toutes nos comédies, si l'on ne rit pas toujours aux dépens des ma ris ; voyez les petits vers de nos poètes légers; ils plaisantent incessamment sur le mariage avec un sel qui réjouit tout le monde. Ces gentillesses ne sont qu'une apologie perpétuelle de l'adultère : on diroit qu'on a peur que les femmes ne comprennent assez tôt que leurs charmes ne sont pas faits pour n'appartenir qu'à un seul.
Tous les arts deviennent complices des exhortations à l'infidélité, tous s'empressem à les confirmer dans cette idée, à achever d'éteindre toul scrupule dans leurs âmes. Nos tableaux, nos statues et nos estampes, qu'offrent-ils? Tous les tours heureux et triomphans joués au pauvre dieu d'Hymen. Nos peintures ne sont pas plus chastes que nos vers 9.
Le lendemain des noces bourgeoises, ou tout au plus huit jouis après, quel changement s'opère
1 Tome VI, p. 323.
* Tome IV, p. 73.
dans l'esprit de l'amoureux mari ! Do quelle hauteur tombent les espérances de tel honnête artisan ! Il croyoit avoir épousé une femme économe, rangée, attentive à ses devoirs. Il lui trouve tout à coup l'humeur dissipatrice; elle ne peut plus rester à la maison ; elle joint, la dépense à la paresse. L'inconséquence, la légèreté, la (olie remplacent les occupations utiles où elle avoit été élevée dès l'enfance. Loin de fixer dans son ménage l'aisance et la paix par un sage travail, elle se livre à la frénésie des parures '.
De nos jours, ô raffinement criminel ! on a été plus loin encore que l'adultère; on a corrompu l'institution auguste; on s'est servi des lois même, pour consacrer le libertinage et en produire les fruits avec audace. Cette dépravation, ce nouveau scandale date de notre siècle : c'est encore un crime du luxe.
Un homme opulent est attaché à une fille, en a des enfans dont la loi feroit des bâtards. Il imagine de leur donner un nom et un rang; il ordonne qu'on lui cherche quelqu'un de noble, mais dont les adversités ont dénaturé l'âme : on le trouve, on le marchande. Il est sorti d'une famille qui a un nom, mais indigente; il a été élevé dans une fierté oisive, et il n'a pas de pain. Réduit à une pareille extrémité, l'honneur n'est pour lui qu'un vain nom. Ou lui propose d'épouser cet le fille, et d'en reconnoître les enfans : il aura une pension qu'il
1 Tome I V . p. 74.
ira manger dans le coin d'une province éloignée.
Le noble d'abord a quelque répugnance; mais L'or, ce puissanl mobile des actions iniques, l'or le décide. On te mène chez un notaire, où il signe un contrat qui lui assure véritablement une pension, mais qui porte une séparation de biens préliminaire.
Figurez-vous cet homme qui le lendemain trouve, dans u ne chapelle obscure, quatre témoins, et devant l'autel, une fille jeune et charmante, qu'il n'a jamais vue : voilà sa femme, mais sous la condition expresse qu'elle ne sera jamais à lui.
Elle sort eu ce moment des bras de la volupté, pour y rentrer après la cérémonie : l'époux lui touchera une lois la main, pendant que le prêtre prononcera les paroles sacrées. Passé cet instant, à jamais séparé d'elle, il ne reconnoîtra peut-être pas le visage de celle avec qui il aura contracté, L'anneau se donne, le oui se prononce de part et d'autre, ou, pour mieux dire, le parjure et le sacrilège s'accomplissent.
En sortant de la chapelle, l'épouse, sans saluer son mari, monte dans un équipage et se retrouve dans le lit qu'elle avoil quitté. L'époux fuit vers la province; on lui paie une année d'avance, et il a une femme dont il ne peut pas visiter l'appartement, ni même habiter la ville. Il a et il aura des enfans qu'il n'a point vus, qu'il ne verra point, et ils porteront son nom.
Il se bannit, et va manger sa honteuse pension dans une petite ville, lorsque sa femme, déployanl «on contrat de mariage et l'acte de célébration, se
pare publiquement <1u nom qu'elle a acheté. Un inarbre offre ce nom en lettres d'or au frontispice d'un superbe hôtel, tandis que le mari n'ose articuler le sien dans sa profonde retraite
Le divorce n'est pas permis... Les séparations volontaires sont fort communes à Paris. On demanderont vainement aux loix la rupture d'un nœud devenu insupportable; on le délie de soi-même. Et ni les lois civiles ni les lois ecclésiastiques ne vous interrogent sur cette désunion, pourvu qu'aucun des contractans ne se plaigne 2.
PRATIQUES SUPERSTITIEUSES ET CUOI'ANCES POPULAIRES RELATIVES AU MARIAGE
Moyen de savoir d'avance si l'on épousera une tille ou une veuve, une brune, une blonde ou une rousse. — Moyens pour éloigner d'une maison les amoureux; pour être marié dans l'année; pour faire bon ménage. — Bons et mauvais présages relatifs au mariage. — Moyens pour se faire aimer. — Jours néfastes pour la célébration des mariages. — Rôle des anneaux. — Evénements divers. — Mariages contractés avec Jésus-Gbrist. — Superstitions relatives au devoir conjugal. — La nuit de Tobie. — Abstinence.
Dans les quelques pages que je viens de
1 Tome IV, p. 76.
2 Tome III, p. 159.