GRANDIS DAMES ET BOURGEOISES
Luxe des chambres de (jésine dans les familles nobles et dans la bourgeoisie. — Description d'une chambre d'accouclu e dans la maison d'une petite bourgeoise du quatorzième siècle. — Progrès du luxe au seizième siècle. — Les controverses des sexes masculin et féminin. — Rôle du mari d'une accouebée. — Les quinze joies de mariage. — Les ca<juets de l'accouchée. — L'accoucbée au dixhoitième siècle. — La cérémonie des relevailles. — Croyances populaires relatives aux relevailles.
Nos pri es, moins occupés que nous, accordaient plus d'importance qu'on ne le fait de nos jours à la naissance d'un enfant, et les amis s'associaient plus directement à la joie de la famille.
Dans les maisons riches, la chambre de gésine était parée avec une grande magnificence. Des Heurs durant l'été, un épais tapis durant l'hiver couvraient le plancher; de
belles tapisseries, représentant soit des personnages, soit des verdures, dissimulaient les murailles. Un grand lit et deux couchettes étaient dressés, tous entourés de rideaux en soie, revêtus de couvertures en fines fourrures qui, aussi bien que les draps, traînaient à terre de la largeur d'une aune environ. Le grand lit remplissait un des côtés de la pièce; une couchette occupait l'un des angles, et la seconde était placée près de la cheminée où, par les temps froids, flambait un grand feu de bois. Près du lit, s'étalait un vaste fauteuil recouvert de velours, puis, rangés en demicercle, un tabouret et des carreaux de soie destinés aux visiteuses. Appuyé à l'une des murailles, un immense dressoir à trois degrés attirait tous les regards. Il était chargé de vaisselle d'argent, de raretés en tous genres, paré de manière à constituer une sorte d'exposition des objets les plus précieux que possédât la famille; dans le nombre figuraient toujours deux drageoirs, remplis de dragées et d'épices, à l'usage des dames qui venaient voir l'accouchée l.
1 Sur tout ceci, voy. Aliénor de Poitiers, Les honneurs de la Cour, ouvrage écrit entre 1484 et 1491, p. 191. Sur Aliénor, voy. les Variétés gastronomiques, p. 199.
D'nprès G. Hcisch, Mafgarita philosophica, 1496, in-8°.
Les pauvres s'en tiraient connue ils pouvaient. Mais les bourgeois aisés s'efforçaient d imiter La noblesse, déployaient à cette occasion un luxe qui égalait parfois celui des plus illustres maisons, et dont celles-ci ne dédaignaient pas de se montrer jalouses. Christine de Pisan, contemporaine du roi Charles V, nous l a révélé. Elle décrit ainsi la chambre d une accouchée, appartenant, non à la classe des opulents merciers qui importaient en France les produits de L'étranger ', mais à celle des petits marchands enrichis par le commerce de détail :
Ains 8 qu'on entrast en sa chambre, on passoit par deux autres chambres moult belles, où il y avoil en chascune ung grand lict bien et richement encourtiné Et en la deuxiesme, ung grand dressoir couvert comme ung autel, tout chargé de vaisselle d'argent. Et puis, de celle-là on entroit en La chambre de la gisante, laquelle estoit grande et belle, toute encourtinée de tapisserie faicte à ta devise d'elle 4, ouvrée très richement de fin or de Chippre 5; le lict grand et bel, encourtiné d'un
' Voy. Les magasins de nouveautés, introduction. * Avant.
3 Garni de rideaux.
1 A son chiffre.
On nommait or de Chypre les fils d'or employés dans la broderie. Chypre conserva pendant longtemps le mono-
moult beau parement. El les tappis d'entour le 1 ict mis par terre sur quoy on marchoit, ions pareils à or. El estoient ouvrez les grandz draps de parements qui passoient plus d'ung espan par soubz la couverture, de si fine toille de Reims qu'ilz estoient prise/ à trois cens frans. Et tout par dessus ledict couvertouer à or tissu estoit ung autre grand drap de lin, aussi délié que soye, tout d'une pièce et sans cousture, qui est une chose nouvellement trouvée à faire et de moult grand cousl : qu'on prisoit deux cens frans et plus; qui estoit si grand et si large qu'il couvroit de tous lez 1 le grand lict de parement, et passoit le bord dudit couvertouer qui traisnoit de tous les costez.
Et en celle9 chambre estoit ung grand dressoir tout paré, couvert de vaisselle dorée.
Et en ce lict estoit la gisante, vestue de drap de soye tainct en cramoisy, appuyée de grandz oreillez de pareille sove à gros boutons de perles, atournée comme une damoyselle3.
Et Dieu scet les autres su péril uz despens de festes, baigneries, de diverses assemblées, selon les usaiges de Paris à accouchées, les unes plus que les autres, qui là furent faictes en celle gésine.
Christine fut si révoltée de ce spectacle qu elle en parla à la reine. D'où il fut conclu
polo de leur fabrication, qui fut ensuite contrefaite surtout à Gênes.
1 De son seul le, sans doute.
* Cette.
' Une femme noble.
par les courtisans que décidément Paris était trop riche, et qu'il serait bien opportun de lever sur eux Force impôts pour les appauvrir :
Si fut ceste chose rapportée en la chambre de la Rovne. Dont aucuns dirent que les gens Je Paris avoient trop de sang, dont l'abondance aucuneflovs engendrait plusieurs maladies; c'estoit à dire que la grand habondance de richesses les pourroit bien faire desvover. Et pour ce, seroit leur mieulx que le Roy les chargeas! de aucun ayde, emprunt ou taille, parquov leurs femmes ne se allassent pas comparer à la Royne de France, qui guères plus n'en feroit '.
Les lamentations de Christine ne persuadèrent pas du tout les Parisiens, et si elle fût revenue au monde un siècle plus tard, elle eût pu contempler, autour des accouchées, un raffinement de luxe encore inconnu sous Charles V. Les bons moralistes continuaient d'ailleurs à s en montrer scandalisés. Cette fois, nous les trouvons représentés par un
' Le trésor de lu cité des daines, selon dame Crisline, de ta cité de l'ise. Livre très utile et prouffitahle pour l'introduction (sic) des Roy rte S } dûmes, princesses et autres femmes de tous estatz. Auquel elles pourront veoir la grande et saine richesse de toute prudence, saigesse, sapience, honneur et dignité dedans contenues.
On les vend au Palais à Paris, au premier pillier devant la chappellc où l'on chante la messe de Messeigneurs les présidens. 1536, in-8°, f° CVII.
lieutenant général de la sénéchaussée de Toulouse, qui employa ses loisirs à médire des femmes en vers détestables. Double irrévérence dont quelques citations de son livre vont le punir.
Ce livre est intitulé : Controverses des sexes masculin et féminin. Son auteur, Gratian Dupont, seigneur de Drusac, le publia à Toulouse le 30 janvier 1534. J'ai le regret de dire qu'il obtint un immense succès et qu il fut réimprimé en 1536, en 1537, en 1538, en 1 540, etc., toutes éditions aujourd'hui fort rares.
La chambre de la nouvelle accouchée, ditil, est parfumée et parée. Deux lits s'y trouvent, couverts de draps d'or et de soie. Celui qu'occupe la malade est un grand lit à l'antique; il est incrusté de nacre, couvert de peintures où brillent l'or et l'azur :
Elle a ses lietz, la popine accouchée,
Et mesmement où ladicte est couchée,
Si bien garni et si très bien à poinct
Que mieux en ordre ne sçauroit estre poinct,
Un lict d'anticque, peint d'or, d'asur et acre.
Lict et couchette, et chambre où morte soye Sont tous garniz de drap d'or ou de soye. Si la chambre est parfumée et parée N'en faut parler. Elle est équiparée,
Ou bien y a encor plus de richesse
Qu'en nulle chambre de grand dame ou duchesse.
Et si n'ay paourque disse chose vaine
Quand je diroys qu'est plus fort d'une Royne.
Sur ce somptueux monument est étendu la jeune femme. Elle porte un vêtement de fin drap d'or frisé , fourré de martre. Ce qui est encore plus triste à dire, c'est qu'elle en possède plusieurs tout aussi beaux, desorte qu elle en change chaque dimancbe :
Dessus son corps elle porte un corset 1 D'un fin drap d'or frizé, pour vray le diz, Fourré de martres, ils ont veu plus de dix. Et qui pis est, sans que du propos sorte, Tous les dimanches en a changé de sorte.
Autour du lit sont rangés des sièges garnis de velours ou de drap d'or. Ils sont occupés par des muguets écervelés, dont le caquetage alterne avec les mélodies d'habiles ménétriers qui égayent l'accouchée par leur musique et par leurs chants :
Au bort du lict, pour servir de soubdiacre, Maint3 ung muguet, trouvères et causeur, Prothonotaire ou bien aultre jaseur, Qu'entretiendra icelle dicte dame Sans honte avoir, en cestuy monde deame.
1 Sur ce qu'était alors ce vêtement, voy. Le costume. 9 Se trouve. Du latin mancre.
Sur une chaire le gallant est assis Qui de pareilles aura bien cinq ou six, De fin velours, de drap d'or ou broché.
De mencstriers, puisqu'il faut que le dye, Et d'instrument y a telle mélodie, Tant de chansons, d'orgues et de plaisir Que vous n'auriez, certes, autre désir Que d'escouter leurs accords et cadences, Et compasser maintes sortes de dances.
La musique constituait un divertissement exceptionnel. Mais, couchée dans son lit ou étendue dessus, l'accouchée, parée comme une châsse, recevait tous ses parents, tous ses amis, toutes ses connaissances, toutes les commères racolées par celles-ci. Car il ne s'agissait pas d'une visite ; on prenait possession de la maison, et sous prétexte de distraire la pauvre malade, on revenait régulièrement s'installer chaque jour auprès d'elle pendant un mois ou six semaines, échangeant de joyeux propos et faisant bonne chère aux dépens du mari.
Les tribulations de cet infortuné ont été très comiquement décrites, au milieu du quinzième siècle, dans un livre célèbre intitulé par antiphrase : Les quinze joyes de mariage. Le pauvre homme sue sang et eau pour con-
tenter sa femme et les commères qni l'entourent. Elles ne s'en plaignent pas moins ; c'est sur lui que retombe leur mauvaise humeur, et il est souvent le point de mire de leurs plaisanteries. » Ettousiours boyvent comme bottes, et prennent confié jusques au lendemain. »
Le bon mari va, vient, court, sort pour Faire les provisions. Sa femme trouve mauvais tout ee qu'il lui offre, et finit par lui demander de préparer lui-même un mets dont elle a envie, « ungbon coulis de chapon au sucre. »
— Par ma fov, m'amie, je vous en feray, et vous en mangerez pour l'amour de moy.
— Je le veil bien, mon amy, fait-elle.
Lors se met le bon homme à la voye, et est cuisinier, et s'art 1 à l'aire le brouet, ou se eschaude pour le garder de fumer; et tence ses $ens, et dit qu'ilz ne sont que bestes et qu'ilz ne seèvent riens fa i re .
— Vraiemeni, Monsieur, dit la matrone qui garde la dame, et qui représente un docteur en sa science, votre commère de tel lieu ne fist aujourd'huy aultre chose fors efforcer madame de menger; mais elle ne tasta aujourd'huy de chose que Dieu feisl croistre. Je ne scey que el a. J'enay gardé maintes et d'unes el d'aultres, mès madame est la plusfèble femme que je veisse oneques.
Lors le bon homme s'en va el porte son brouet
1 Se brûle.
à la dame. Et la efforce et prie tan1 que elle en prend une partie pour l'amour de lui, ce dît-elle, en disant qu'il est très bon.
Lors, il commande aux femmes que facent bon feu en sa chambre, et que elles se tiennent près elle. Le bon homme s'en va soupper; on lui apporte de la viande froide, qui n'est pas seulement demeurée des commères, mès est le demourant 1 des matrones, que elles ont patrouillé à journée3, en beuvant Dieu sceit comment. Ainsi s'en va coucher en tout soussy.
Quinze jours se passent de la sorte. Le mari est harassé ; et puis, à mener pareille vie, la dépense est lourde. La femme, de son coté, a recouvré ses forces. Il lui demande doucement si elle ne sera pas bientôt en état de se lever :
Ha, fait la dame, maudite soit l'eure que je fu oncques née, et que je ne avorté mon enfant !
Elles furent hier céans quinze proudes femmes, mes commères, qui vous ont fait grand honneur de venir, et me portenl grand honneur partout où elles me trouvent; mais elles n'avoient pas de viande qui fnst digne pour les chambérières de leurs mésons quand elles gisent. 3 Je le scey bien, je l'ay veu. Aussi elles s'en scèvent bien mocquer entre
1 Le restant.
2 Qu'elles ont tripoté toute la journée.
3 Difjne des servantes de leur maison quand elles sont en couches.