I. EN FA \ T
elles. Hélas ! quand elles sont au poinct où je suy, Dieu sceit comme elles sont eh ie r 1 tenues et bonnestement gardées.
Hélas ! il n'y a encore guère que je suy acouchée, et ne ine puis soustenir; et il vous tarde bien que je sois jà à patrouiller par la méson, à prendre la peine qui m'a tuée. Par Dieu, vous voudriez que je fusse morte,, et je le vouldroie aussi; et par mafoy, vous ne aviez que faire île estre en mes nage.
Le bon homme s'efforce de la calmer. Il lui promet une belle robe pour ses relevailles, lui dit qu'il accueillera toujours ses amies avec joie.
Et tantoust9 viennent les commères, et le proudomme va au devant, qui les festove. Il les m aine devers la dame en sa chambre, et vient le premier devers elle, et lui dit :
— M'ainie, voiez cy3 vos commères qui sont venues.
— Ave Maria, fait elle, je aimasse mieulx que elles fussent à leurs mésons.
— M'amie, fait le proudomme, je vous pri, faites très bonne chière.
Lors les commères entrent. Elle desjuncnt, elles disnent, elles menjent à raassie ; maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve, et confondent des biens et du vin plus qu'il n'en entreroit en une botte.
1 Tendrement.
s Tantôt.
3 Voici.
Et le pouvre homme, qui a tout le soussy de la despeuse, va souvent veoir comment le vin se porte, quand il voil terriblemem boire. L'une lui dit un brocard, l'autre li gète une pierre en son jardin '.
Durant ce temps, ies langues allaient leur train. L'intarissable babil des commères s'attaquait à tous les sujets, passait en revue les voisins et les voisines, blasonnait grands et petits, commentait tous les cancans du quartier, s'égarait à l'occasion sur la religion et la politique. Les radotages, la loquacité de ces inépuisables caillettes avait fait donner le nom de caqaeloires aux sièges qui entouraient le lit de la malade : les occupantes, dit Henri Estienne, tenant à prouver «qu'elles n'avoient pas le bec gelé ~. » Les mots caquets de l'accouchée étaient passés en proverbe, étaient même devenus le titre d'un livre très curieux, dont 1 auteur a prudemmenlgardr I anonyme, et qui parut au commencement du seizième siècle 3.
1 Edit. elzcv., p. 21 et suiv.
2 Dialogues, ('dit. Liseux, t. I, p 187.
3 Recueil général des caquets de l'accouchée , ou discours facétieux où se voient les mœurs, actions et façons de faire des grands et petits de ce siècle. Le tout discouru par daines, damoiselles, bourgeoises et autres, et mis par ordre en huit après disnées, quelles ont faict leurs assemblées : par un
L'ENFANT. j3
L'ingénieux compilateur de ces caquetages met en scène un convalescent fort soucieux de sa santé. Il réunit deux médecins « de divers nages et diverses humeurs, » et fait appel à leurs lumières. Le premier lui conseille de s'en aller souvent à sa maison des champs, de s'y livrer au jardinage, de boire un doigt de vin clairet, puis de remonter sur sa mule et de revenir ainsi souper à Paris. Le second rengage à figurer désormais parmi les habitues de la comédie. Toutefois, une autre distraction serait bien préférable encore. « Taschez, lui dit-il, à accoster quelqu'une de vos parentes, ou amies, ou voisines, accouchées, pour vous permettre vous glisser à la ruelle du li et une aprèsdisnée , pour entendre les nouvelles qui se racontent par la multitude des femmes qui la viennent voir, et en tenir bon registre. Et par ainsi, vous aurez non seulement de quoy contenter vostre esprit, mais aussi cela vous fera rajeunir et remettre en vostre pristine santé. »
Notre homme se souvient alors qu'une sienne cousine, qui demeure « rue Qinquempoix, au-
secretaire qui a le tout ouy et escrit. Avec un discours du relèvement de l'accouchée. Imprimé au temps de ne se plus fascher. Paris, 1023, in-8".
trement dicte rue des Mauvaises- Paroles 1 , » est récemment accouchée. Il se rend chez elle, et obtient que, dissimulé derrière une tapisserie, il pourra entendre sans être vu la conversation des visiteuses. La complaisante cousine s'était informée d'abord « s'il n'étoit pas entiché de la maladie de la toux, parce que, pour rien, elle ne voudroit cela estre descouvert. »
Le convalescent revint le lendemain vers midi. Dès qu'il fut installé dans sa cachette, « arrivèrent de toutes parts toutes sortes de belles dames, damoiselles, jeunes, vieilles, riches et médiocres, de toutes façons, qui, après avoir faict le salut ordinaire, prindrent place chacune selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter. » Notre écouteur enregistra lesdits caquets, et eut l'indiscrétion de les livrer à la publicité, ad perpetuam rei memoriam.
Mais, avec le souvenir s'en conserva la tradition, et le dix-huitième siècle, sur ce point, n'eut guère à envier au seizième. Sébastien Mercier va nous le prouver.
' Jamais la rue Quincampoix n'a porté ce nom. Mais peut-être avait-elle la réputation d'être fertile en commérages. Suivant Tallemant des Réaux t. VII. p. 62), elle l'était surtout en maris trompés.
Étendue à demi couchée sur une chaise longue, enveloppée dans le plus beau linge, l'accouchée se perd dans une infinité d'oreillers grands et petits. On ne voit que dentelles artistemenl plissées et de grosses touffes de ruban. Elle attend sur ce trône les visites de tout le monde; elle a tout préparé pour qu'on admire jusqu'à son colin repied.
Une garde se tient assise près de la porte et flaire tous ceu\ qui arrivent. Elle répète incessamment, n'avez-vous point d'odeurs 1 ? Une femme de qualité s'écrie en passant, non, je dois sentir la graisse! Elle entre; une atmosphère de parfums l'environne et remplit toute ta chambre.
11 est dit qu'on ne doit pas parler à l'accouchée; mais l'intérêt qu'on prend aux douleurs qu'elle a souffertes est si grand, qu'on ne peut s'empêcher de lui dire qu'on n'en a pas dormi toute la nuit. Ce compliment est renouvellé par toutes les femmes qui arrivent. Après qu'on a loué le courage de l'accouchée, on fait l'éloge de ses dentelles et de la façon dont elle est mise. On dit à chaque instant, parlons bas; et celle qui vient de donner ce conseil, est la première à élever la voix fort haut.
Quand une femme se porteroil assez bien pour
être relevée de COUcheS au boul du douzième jour, elle attendroit jusqu'au vingt-unième pour reparoitre. Jusqu'alors elle doit, quand il entre quelqu'un, retomber sur sa chaise longue, jouer la langueur et rabattement, recevoir trente visites,
1 Voy. les Variétés chirurgicales; p. 102.
au lieu de se promener dans un jardin et d'y jouir des douces influences de l'air1.
Un jour arrivait enfin où l'accouchée voulait bien reconnaître que ses forces étaient revenues. Elle revêtait alors soit une belle toilette, soit sa robe de noce, et se rendait à l'église pour la cérémonie des relevailles.
Elle s'arrêtait sur le seuil, tenant un cierge allumé. Le prêtre s'avançait, faisait sur elle le signe de la croix, lui jetait de l'eau bénite, récitait une antienne et un psaume ; puis, lui mettant à la main l'extrémité de son étole, il l'introduisait dans la nef, en lui disant : « Entrez dans le temple de Dieu, adorez le fils de la sainte Vierge Marie, qui vous a fait la grâce de devenir mère 2. »
Cette cérémonie, dit le dominicain Richard, « n'est point de précepte, mais de conseil et de dévotion seulement. » Toutefois, les femmes s'y soumettaient presque toujours, et celles qui auraient voulu s'y soustraire eussent été fort mal vues de leurs voisines, car il était de tradition qu'une accouchée ne devait point reparaître à l'église avant cette purification.
1 Tableau de Paris, t. VI, p. 46.
* Voy. Richard, Dictionnaire des sciences ecclésiastiques, t. IV, p. 718.
Aussi, lorsqu'une femme mourait en couche, la sage-femme ou une amie priaient le prêtre de les purifier au lieu et plac e de la défunte, afin que le corps de celle-ci pût être admis dans l'église le jour de l'enterrement. Parfois, c'était la défunte elle-même que l'on purifiait; à Argenteuil, près Paris, le prêtre allait au domicile de l'accouchée, et simulait sur le cercueil la cérémonie des relevailles.
Avant le quinzième siècle, les princesses, les grandes dames attendaient, richement parées et assises sur leur lit, les chevaliers qui, précédés de trompettes et de ménétriers, venaient les prendre pour les mener au temple. Dans la suite, elles ne voulurent plus quitter leur hôtel, et il fallut que le prêtre s'y rendit. Comme compensation, l'accouchée lui faisait trois dons; elle lui offrait : une chandelle sur laquelle était fichée une pièce d'or ou d'argent, un pain enveloppé d'une serviette et un pot plein de vin
L'Eglise recommandait aux curés de prémunir leurs ouailles contre les croyances populaires, contre les superstitions auxquelles l'usage des relevailles avait donné naissance.
1 Aliénorde Poitiers, t. II, p. 201
Par exemple, l'on crovait que, durant le temps qui s'écoulait entre l'accouchement et les relevailles, la femme était juive; qu'il lui était interdit de vaquer à ses occupations ordinaires, de faire du pain, de préparer les repas de son mari, de prendre de leau bénite, etc.
Certains jours passaient pour défavorables. Les femmes qui venaient solliciter leur purification un vendredi étaient sûres de ne plus avoir d'enfants. En revanche , celles qui avaient fait une fausse couche devaient choisir un mercredi ou un vendredi. Il passait pour très imprudent de prendre pour ses relevailles une église ou s'était, le même jour, célébré un mariage.
Si une femme, quittant l'église après ses relevailles, voyait venir à elle des gens connus pour leur bonté ou des gens réputés méchants, l'enfant tenait d'eux son caractère. Si la première personne qui venait à elle était un garçon, elle était certaine d'avoir, à ses prochaines couches, un garçon; la rencontre d'une fdle promettait une fdle.
Ce sont là, dit prudemment le savant J.-B. Thiexs, superstitions très répréhensibles1.
1 Traite des superstitions, t. II, p. 167.
L EN F A N I