LES COUCHES KO Y A LES
Prières en faveur do la reine, dès que sa grossesse est constatée. — Une naissance à la Cour. — Cérémonies et réjouissances qui l'accompagnent. — Précautions prises pour écarter tente idée tle supposition ou de substitution d'enfant. — Les premières couches de Marie de Médicis. Récit de Louise Boursier. — L'étiquette devient plus sévère. L'accouchement est public. — Les couches de Marie-Antoinette en 1778. Foule qui inonde sa chambre. La reine s'évanouit. — Rôle du {jarde des sceaux. Privilège du gouverneur de Paris. — Le nouveau-né transporté dans ses appar tements. — On lui confère l'ordre de Saint- Louis. — Ses neuf femmes de chambre. — La chambre de la reine après l'accouchement. — Les comptes de rjésine. — Le Dauphin, Monsieur, les Enfants de France et les princes du gang. — Les relevailles.
La miissance (Fun enfant à la Cour de France constituait toujours un grave événement. Dès que la grossesse était reconnue, le roi écrivait à l'archevêque de Paris pour sollicitée des prières en laveur de la reine. Le prélat répondait par un mandement qui les ordonnait. Vingt-quatre coups de canon annonçaient la naissance d une fille, cent vingt coups celle d'un Dauphin. Dans ce dernier cas, un Te Deum était aussitôt chanté à Notre-Dame; L'archevêque commandait ensuite une procès-
sion générale. Puis, tous les corps de l'Étal, souvent même des députations représentant jusqu'aux plus humbles corporations ouvrières, allaient féliciter les souverains. La ville de Paris organisait des réjouissances qui tenaient en liesse, pendant plusieurs semaines parfois, toute la population. Enfin, l'on voyait pleuvoir sur le berceau du nouveau-né des odes, des chansons, des discours, des horoscopes, dans lesquels il était toujours démontré que jamais prince n'avait donné de si belles espérances, qu il était l'honneur et la joie de la France, qu'il ferait trembler ses ennemis, etc., etc. Je n'insiste pas ici sur tous ces témoignages d'amour, qui se renouvelaient à la venue de chaque Dauphin : j'y reviendrai ailleurs 1 .
La nécessité de prévenir tout soupçon relatif à une supposition ou à une substitution d'enfant fit instituer, vers le dix-septième siècle, un cruel cérémonial, auquel nos reines devaient se soumettre au moment de leur gésine, terme qui resta longtemps consacré.
On le trouve en germe dans un très curieux récit de la naissance de Louis XIII. Il est
1 Voy. ci-dessous le chapitre III.
l'œuvre de Louise Boursier une habile sagefemmeque j'ai déjà présentée à mes lecteurs-. Le tableau tracé par elle est si animé, il est empreint d'un tel caractère de vérité que je n'en veux rien retrancher, convaincu qu'il ne paraîtra trop long à personne. Je rappelle que la Cour était alors à Fontainebleau, où l'on attendit pendant quelques jours le roi parti pour Calais.
Je redoutais en moi niesme que la Royne n'eust des coliques en accouchant, à cause que l'on m'avoit dit qu'elle avoit mangé tout une quantité de glace, melons, raisins, alberges3 et panis*. Je supplie sa Majesté de ne plus manger de melons, elle me promit, pourveu que l'on ne luy en servit plus. J'en prie son maistre d'hostel, et mesmes je luy ramenteus* souvent.
Iluict jours avant l'accouchement, le Roy arriva de Calais où il estait allé : dont la Hoyne, Madame et toute la Cour furent grandement resjouys. J'en avois une joie meslée d'une crainte, à cause que je n'avois point en l'honneur d'avoir esté veue de sa Majesté et que je sçavois que tout ce qui est du monde est incertain. Bien est vray quej'avois une grande confiance en la Royne, qui me faisoit l'hon-
' Née Louise Bourgeois.
3 Voy. les Variétés chirurgicales, p. 09 cl suiv.
5 Sorte de pèche précoce.
1 Ou panic, sorte de millet.
à Je le lui rappelai.
xvn.
neur de me tesmoigner de sa bienveillance. Pour ce jour, je ne fus point l'après-disnée en la chambre de la Royne, à cause de l'arrivée du Roy.
Le lendemain, mon devoir fut de me trouver à son resveil, comme je l'avois de coustume; où, après l'avoir veue, je m'estois retirée à quartier. Le R<>\ arriva qui demanda à la Royne : « Mamie, est-ce cy vostre sage femme? » Elle dit qu'ouy. Le Roy, me voulant gratifier : « Mamie, je croy que elle vous servira bien, elle a bonne mine. — Je n'en doute point, » ce dit la Royne. Madamoiselle de La Renouillière 1 dit au Roy : « La Royne l'a choisie. — Ouy, dit la Royne, je l'ay choisie, et diray que je ne me trompay jamais en chose que j'aye choisie, » ainsi qu'elle avoit des-jà dit au Louvre. Le Roy me dit : « Mamie, il faut bien faire, c'est une chose de grande importance que vous avés à manier. » Je lin dis : « J'espère, Sire, que Dieu m'en fera la grâce. — Je te croy, » dit le Roy. Et, s'approchant de moy, me dit tout plain de mots de gausserie, à quoy je ne luy fis aucune response. Il me toucha sur les mains, me disant : « Vous ne me respondés rien?» Je luy dis : « Je ne doute nullement de tout ce que vous me dites, Sire. » G'estoit qu'estant aux couches de madame la duchesse9, madame Dupuis3 vivoit avec une grande
1 Première femme de chambre de la reine.
2 Gabrielle d'Estrées, faite, vers 1596, duchesse de Beaufort. Elle avait donné au roi, en 1598, un troisième enfant, qui fut le chevalier de Vendôme.
3 C'était la sa^e-femme qui avait accouché Gabrielle d'Estrées. — Voy. les Variétés chirurgicales, p. 68, 71 et suiv.
liberté auprès du Roy. Le Roy croyoil que toutes celles de cet estât fussent semblables.
L'après-disnée je retournay en la chambre <le la Royne, comme je soulois faire avant l'arrivée du Roy, laquelle fut incontinent pleine de princes el de princesses, de seigneurs et dames; entre autres, monsieur le duc d'Elboeuf, qui me voyant me vint parler, et me dit : « Ma bonne amie, j'ay nue grande joye de vous voir icv. » Le Roy luy dit : « Gomment, mon cousin, vous cognoissez donc la sage-femme de ma femme? — Ouy, Sire, elle a relevé ma femme, dont elle s'est bien trouvée. » Le Roy fut à l'instant dire à la Royne : « Mamie, voilà mon cousin d'Elbœuf qui cognoist vostre sagefemme, il en faict estât, cela me resjouit et m'en donne de l'asseurance grande. »
Le lendemain, fus au resveil de la Royne, comme de coustume ; laquelle me dit qu'elle croyoit avoir une fille, à cause que l'on tient que les femmes grosses d'un fils amaigrissent sur la fin de leur grossesse. Je luy dis qu'il n'y avoit règle si estroitte où il n'y eust exception, et que cela ne me feroit point changer d'advis. Elle me dit : « Si tost que je seray accouchée, je cognoistray bien en vous Voyanl quel enfuit ce sera. » Je suppliaysa Majesté de croire que, en me voyant, il ne s'y pourroit rien reeognoistre quoy que ce fut, d'autant qu'il estoit grandement dangereux à une Ici e venant d'accoucher d'avoir joye ni desplaisir, qu'elle ne fust bien délivrée, et que la joye et la tristesse avoient un inesme effect, qui estoit capable d'empescher une femme de délivrer; que je la suppliois de ne
s en point informer; que je ferois triste mine encore que ce fut un fils, afin qu'elle ne s'en estonnast. Le Roy entra sur l'heure, qui voulul sçavoir de quoy nous parlions. La Royne luy dit de quoy. Le Roy respondit que si c'estoit un (ils que je ne le dirois pas doucement, mais que je crierois tant que je pourrois, et qu'il n'y a point de femme au monde qui en une telle affaire eust pouvoir de se (aire. Je suppliay sa Majesté de croire que je me seau rois taire, puis qu'il y alloit de la vie de la Royne, qui estoit la ebose principale, et qu'outre ce il y alloit de l'honneur des femmes, que j'estois obligée de soustenir, et qu'à l'effect sa Majesté le < o;;noistroi( .
Madamoiselle de La Rènouillière, première femme de chamhre de la Royne, me demanda que je luy fisse un signal si tost que la Royne seroit accouchée, afin d'avoir l'honneur de le dire la première au Roy. Le signal fut que la Royne estant accouchée d'un fils, je devois baisser la teste en signe que tout alloit bien; si c'eust esté une fille je la devois renverser en arrière, (^latienne, qui csloil une femme de chambre de la Royne, me demanda aussi un signal, à laquelle je dis que je Pavois promis à madamoiselle de La Rènouillière1; que si elle sçavoit que je l'eusse donné à un autre, ne me le pardonneroit jamais. Elle m'avmoit et me parloit librement : « Comment, dit-elle, serois-tu bien si beste de ne pouvoir contenter deux de tes amies à la fois? Je sçay que tu dois de l'honneur à madamoiselle de La Rènouillière à cause de sou aage el de sa qualité, et à moy
do l'amour, à cause do coluy que je te porto; fais, au nom de Dion, quo j'ayo le premier signal, afin que je l'aille dire au Roy. » Jo luy dis que je no seavois do quelle façon j'en pourrois venir à bout sans estre apperceue de madamoiselle de La Renouillière. Elle me dit qu'elle ne vouloit point quo je receusse de déplaisir en L'obligeant, et pour faire qu'elle ne s'en apperceut, quo je luy disse tout haut, si tost que ta Royno seroit accouchée d'un Bis : « Ma fille, chauffe moy un linge. »
Le lendemain, estant au resveil do la Royne, sa Majesté me fit l'honneur de me dire elle mesme ce qu'elle m'a voit fait dire par madamoisolle de La Renouillière, il y avoit desjà quelque temps, touchant la confiance qu elle avoit en moy, et que je no m'estounasso d'aucune chose que l'on me peut dire, nv quelque mine que l'on me fit, d'autant que je n'avois affaire qu'à elle.
La nuict du vingt-sixiesme septembre, à minuict, le Pu>y m'envoya appeler, pour aller voir la Rovno qui se trouvoit mal. J'ostois couchée dans la garde-robbe de la Royne, où estoient les femmes de chambre, où souvent pour rire on me donnoit de fausses allarmes, me trouvant endormie : tellement que je croyois que ce fut de mesme, m'entendam appeller par un nommé Pierrot, qui estoit de la chambre. Il ne me donna pas le loisir de me lacer, tant il me hastoit. Entrant en la chambre de la Royne, le Roy demanda : « Est-ce pas la sagefemme? » On luy dit qu'ouy. Il me dit : « Venez, venez, sage-femme, ma femme est malade, reco- (ynoissez si c'est pour accoucher, elle a do grandes
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douleurs. » Ce qu'ayant recogneu, je l'asseuray qu'ouy. À l'instant le Roy dit à la Royne : « Ma- 111 ie, vous sçavez que je vous ay dit par plusieurs fois le besoin qu'il y a que les princes du sang soient à vostre accouchement. Je vous supplie de vous y vouloir résoudre : c'est la grandeur de vous et de vostre enfant. » A quoy la Royne luy respondit qu'elle avoit esté tousjours résolue de faire tout ce qu'il luy plairoit. « Je sçay Lien, m amie, que vous vouléstout ce que je veux , mais je cognois vostre naturel, qui est timide et honteux, que je crains que si vous ne prenez une grande résolution, les voyant, cela ne vous empesche d'accoucher. C'est pourquoy de rechef, je vous prie de ne vous estonner point, puisque c'est la forme que l'on tient au premier accouchement des roynes. »
Les douleurs pressoientla Royne. A chacune desquelles le Roy latenoit, et me demandoit s'il estoit temps qu'il fit venir les princes; que j'eusse à l'en advertir, d'autant que cette affaire-là estoit de grande importance qu'ils y fussent. Je luy dis que je n'y manquerais pas lorsqu'il en seroit temps. Environ une heure après minuict, le Roy vaincu d'impatience de voir souffrir la Royne, et croyant qu'elle accoucheroit et que les princes n'auroient pas le temps d'y venir, il les envoya quérir; qui furent messeigneurs le prince de Conty, de Soissons et de Montpensier. Le Roy disoit, les attendant : « Si jamais l'on a veu trois princes en grand peine, l'on en verra tantost; ce sont trois princes grandement pitoyables et de bon naturel, qui voyant souffrir ma femme voudroient pour beaucoup de