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leur bien estre bien loing d'icy. Mon cousin le prince de Gonty ne pouvant aisémenl entendre ce qui se dira, voyant tourmenter ma femme, croira que c'est la sage-femme quiluy faict du mal. Mon cousin le comte de Soissons, voyant souffrir ma femme, aura de merveilleuses inquiétudes, se voyant réduit à demeurer là. Pour mon cousin de Montpensier, je crains qu'il ne tombe en foiblesse, car il n'esl pas propre à voir souffrir du mal. » Ils arrivèrent tous trois avant les deux heures, et furent environ demve heure là. Le Roy ayant sçeu de mov que l'accouchement n'estoit pas si proche, les envoya chez eux, et leur dit qu'ils se tinssent prests quand il les envoyeroit appeller. Monsieur de la Rivière, premier médecin du Roy; monsieur du Laurens, premier (le la Royne; monsieur Eïérouard, aussi médecin du Roy; le seigneur Guide, second médecin de la Royne; avec monsieur Guillemeau, chirurgien du Roy, furent appeliez pour voir la Royne, et aussi tost se retirèrent en un lieu proche.
Cependant la grand chambre en ovalle de Fontainebleau, qui est proche de la chambre du Roy, estoit préparée pour les couches de la Royne : Un grand lict de velours cramoisy rouge accommodé d'or, estoit près le lict de travail. Aussi les pavillons, le grand et le petit, qui estoient attachés au plancher et troussés, furent destroussez. Le grand pavillon fut tendu ainsi qu'une tente par les quatre coings avec gros cordons; il estoit d'une belle toille de Hollande, et avoit bien vingt aulnes de tour; au milieu duquel
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yen avoit un petit de pareille toille, sous lequel fust mis le lict de travail où la ïtoyne fust couchée au sortir de sa chambre. Les daines que le Roy avoit résolu qui seroienl appellées à l'accouchement de la Uoyne, comme j'ay dit cy-devant, furent mandées. Il fut apporté sous le pavillon une chaise, des sièges plians, et des tabourets, pour asseoir le Roy, Madame sa sœur et Madame de Nemours. La chaise pour accoucher fut aussi apportée, qui estoit couverte de velours cramoisy rouge.
Sur les quatre heures du matin, une grande colique se mesla parmy le travail de la Roy ne, qui luy donna d'extrêmes douleurs, sans avancement. De fois à autres, le Roy faisoit venir les médecins voir la Royne et me parler, ausquels je rendois compte de ce qui se passoit. La colique travailloit plus la Royne que le mal d'enfant, et mesme l'empeschoit. Les médecins me demandèrent : « Si c'estoit une femme ou n'y eusl que vous pour la gouverner, que luy feriez vous? » Je leur proposay des remèdes qu'ils ordonnèrent à l'instant à l'apothiquaire, lequel leur en proposa d'autres à la façon d'Italie, qu'il disoil qu'en pareil cas faisoient grand hien. Eux, sçachant l'affection qu'il avoit au service de sa Majesté, et que si le remède ne faisoit tout le bien que l'on en espéroit qu'il ne pouvoit faire aucun mal, le firent donner. Il y avoit deux anciennes et sages damoiselles italiennes qui estoientà la Royne, lesquelles avoient eu plusieurs enfans, et s'estoient trouvées à plusieurs accouchemens en leur pays : Le Roy ne avoit eu
pour aggréable qu'elles se trouvassent à sou travail, pour luv servir comme ses femmes de chambre. Les reliques de Madame saiuete Marguerite estoient sur une table dans la chambre1) et doux religieux de Sainct-Germain des Prez qui prioient Dieu sans cesser.
Le Rov dit qu'il ne vouloit que personne donnast sou advis, que les médecins selon que je leur aurois rapporté et que nous en serions convenues ensemble : tellement que je peux dire qu'eu lieu du monde je n'ay eu telle tranquillité d'esprit, pour le bon ordre que le Roy y avoit apporté et t'asseurance que m'avoit donné la Royne. 11 arriva que, pour combattre cette insupportable colique, il Fallut plusieurs grands remèdes, àquoy la Royne ne résista nullement, car aussi tost que le Roy ou les médecins luy en parloient, elle en estoit contente, pour désagréables qu ils fussent, ne voulant en lien se rendre coulpable de mal. C'est pourquoy plusieurs Femmes sont souvent cause, par leur opiniastreté, que les cboses leur succèdent mal poiU eux et pour leurs enfans.
Le mal de la Royne dura vingt et deux beurcs et un quart. Elle avoit une telle vertu que c'estoit cbose admirable. Elle discerna bien ses douleurs premières, et les dernières d'avec les autres, où estoit ceste mauvaise colique, selon que je luy fis entendre. Pendant un si Ion,'; temps qu'elle demeura en travail, le Rov ne l'abandonna nullement.
1 Voy. Les médecins, p. 223, et les Variétés chirurijicalt's, p. 100.
Que s'il sortoit pour manger, il envoyoit sans cesse sçavoir de ses nouvelles. Madame sa sœur en faisoit de mesme. La Royne craignoit, devant que d'accoucher, que monsieur de Vandosme1 n'entrast en sa chambre pendant son mal, à cause de son bas âge; mais elle, sentant le mal, n'y prit pas garde. Le Roy me demandoit à toute heure si la Royne accoucheroit hientost, et de quel enfant ce seroit; pour le contenter je luy dis qu'ouy. 11 me demanda de rechef quel enfant ce seroit, je luy dis que ce seroit ce que je voudrois :
— Eh quoy, dit-il, n'est-il pas fait?
— Je luy dis qu'ouy, qu'il estoit enfant, mais que j'en ferois un fds ou une fdle, ainsi qu'il me plairoit. Il me dit :
— Sage-femme, puis que cela dépend de vous, mettez-y les pièces d'un fds.
Je lui dis :
— Si je fais un fds, Monsieur, que me donnerezvous ?
— Je vous donneray tout ce que vous voudrez, plustost tout ce que j'ay.
— Je ferai un fils, et ne vous demande que l'honneur de vostre bienveillance, et que vous me vouliez toujours du bien.
Il me le promit et me l'a tenu. Il arriva bien, pendant ceste longueur de temps, que ceux que la Royne avoit jugé qui désiroient de me troubler dirent quelque chose et firent quelque mine dont
1 Alexandre de Vendôme, fils du roi et de Gabrielle d'Estrées. Il était né en 1598.
je ne m'estonnay non plus que de rien : d'autant que je voyoisque, veu le bon courage de la Royne, tout succéderoit à bien, et qu'elle se doit du tout en moy, comme elle m'avoit dit.
Lorsque les remèdes eurent dissipé la colique, et que la Royne alloit accoucher, je voyois qu'elle se retenoil de crier; je la suppliay de ne s'en retenir de peur que sa gorge ne s'enflât. Le Roy luy dit : « Mamie , faites ce que vostre sage-femme vous dit, criez, de peur que vostre gorge ne s'enfle. » Elle avoit désir d'accoucher dans sa chaise; où, estant assise, les princes estoient dessous le grand pavillon, vis-à-vis d'elle. J'estois sur un petit siège devant la Royne, laquelle estant accouchée1 je mis Monsieur le Dauphin dans des linges et langes dans mou giron, sans que personne sçeut que moy quel enfanl c'estoit. Je l'enveloppay bien, ainsi que j'entendois à ce que j'avois à faire. Le Roy vint auprès de moy; je regarde l'enfant au visage, que je vis en une grande foiblesse, de la peine qu'il avoit endurée. Je demande du vin à monsieur de Lozeray, l'un des premiers valets de chambre du Roy. Il apporta une bouteille; je luy demande une cuillier. Le Roy priai La bouteille qu'il tenoit. Je luy dis : « Sire, si c'estoit un autre enfant, je mettrois du vin dans ma bouche, et luy en donnerois, de peur que la foiblesse ne dure trop. » Le Roy
1 « L'enfant, écrit le médecin Iléroard, fut reçu par dame Louise Bourgeois, qui fut longtemps à couper le nombril, de peur de le blesser, d'autant qu'à tout propos il y entortilloit ses mains, et le tenoit de telle force qu'elle avoit peine de l'en retirer. » Journal, tome I, p. 2.
me mit la bouteille contre la bouche, et me dit : « Faictes comme à un autre. » J'emplis ma bouche tic vin et luy eu soufflay; à l'heure mesme il revint, et savoura le vin que je luy avois donné.
Je vis le Roy triste et changé, s'estant retiré d'auprès de moy, d'autant qu'il ne sçavoit quel enfant c'estoit, il n'avoit veu que le visage. Il alla vers l'ouverture du pavillon, du costé du feu, et commanda aux femmes de chambre de tenir force linges et le lict prest. Je regarday si je verrois madamoiselle de La Renouillière, pour luy donner le signal, afin qu'elle allast oster le Roy de peine : elle bassinoit le grand lict. Je vis Gralienne, à qui je dis : « Ma fille, chauffez moy un linge. » Alors je la vis aller gaye au Roy, lequel la repoussoit et ne la vouloit pas croire, à ce qu'elle me dit depuis; il luy disoit que c'estoit une fille, qu'il le cognoissoit bien à ma mine. Elle l'asseuroit bien que c'estoit un fils, que je luy eu avois donné le signal. Il luy disoit : « Elle fait trop mauvaise mine. — Sire, elle vous a dit qu'elle le feroit. » Il luy dit qu'il estoit vray, mais qu'il n'estoil pas possible qu'ayant eu un fils, je la peusse faire telle. Elle luy respondit : « Il est bien possible, puis qu'elle l'a faict. » Madamoiselle de La Renouillière entra, qui vit le Roy se fascher avec Gratienne. Elle vint à moy; je luy fis le signal. Elle me demanda à l'oreille; je luy dis à la sienne que ouy. Elle détroussa son chapperon, et alla faire la révérence au Roy, et luy dit que je luy avois faict le signal, et mesme luy avois dit à l'oreille. La couleur revint au Roy; il vint à moy à costé de la
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Kovne, et se baissa, et mit la bouche contre mon oreille, et me demanda : « Sage-femme, est-ce un fils? » Je luv dis qu'ouy. « Je vous prie, ne me donnés point de courte joye, cela me feroit mourir. » Je desveloppe un petit Monsieur le Dauphin, et luv fis voir que c'estoit un fils1, sans que la Kovne n'en vid rien. Il leva les yeux au ciel, ayant les mains jointes, et rendit grâces à Dieu. Les larmes lnv eouloyent sur la face, aussi grosses que de gros poids. 11 me demanda si j'avois fait à la Royne*, < i s'il n'y avoit point de danger de luy dire. Je lnv dis que non, mais que je suppliois -a Majesté que ce fut avec le moins d'émotion qu'il lnv seroit possible. Il alla baiser la Royne, et luy dit : u Mamie, vous avés eu beaucoup de mal, mais Dieu nous .1 t'ait une grand grâce de nous avoir donne ce que nous luy avions demandé : nous avons un beau fils. » La Kovne à l'instant joignit les mains, et les levant avec les yeux vers le ciel, jetta quantité de grosses larmes3, et à l'instant tomba en
1 « Mine la duchesse de bar, sœur du Roi, qui considérait les parties si bien formées de son beau corps, ayant jeté sa vue sur celles qui le faisoient être Dauphin, se retournant vers Mine de l'anjas, sa dame d'honneur, lui dit qu'il en étoit bien parti [bien pourvuj. Ces mots furent reçus avec risée qui les porta aux oreilles du Roi, qui étoit près de la Reine. » lléroard, t. I, p. 5.
9 Si j avais terminé avec la reine.
' « Sur ces entrefaites, la Reine demanda par deux fois en ces termes : " E maschio? » A quoi ne lui étant point répondu, se leva en pied de la chaise où elle venoit d'accoucher, pour voir ce qui en étoit. Le Roi ne l'en sut empêcher,
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foiblesse. Je demanday au Roy à qui il luy plaisoit que je baillasse monsieur le Dauphin. Il me dit : « À inadamoiselle de Monglas, qui sera sa gouvernante. » Madamoiselle de La Renouillière le prit et le bailla à madame de Monglas.
Le Roy alla embrasser les princes, ne s'estant apperçeu de la foiblesse de la Royne, et alla ouvrir la porte de la chambre, et fit entrer toutes les personnes qu'il trouva dans l'antichambre et grand cabinet. Je croy qu'il y avoit deux cens personnes, de sorte que l'on ne ponvoit se remuer dans la chambre pour porter la Royne dans son lict.
J'estois infiniment faschée de la voir ainsi. Je dis qu'il n'y avoit aucune apparence de faire entrer ce monde icy que la Royne ne fust couchée. Le Roy m'entendit, qui me vint frapper sur l'épaule, et me dit : « Tais-toy, tais-toy, sage-femme, ne te fasche point; cet enfant est à tout le monde, il faut que chacun s'en resjouisse. » 11 estoit dix heures et demie du soir, le jeudy 27 septembre mil six cens un, jour de S. Cosme et S. Damien, neuf mois et quatorze jours1 après le mariage de la Royne. Les valets de chambre du Roy et de la Royne furent appeliez, qui portèrent la chaize près de son lict, auquel elle fut mise; et alors l'on remédia à sa foiblesse. Et luy ayant rendu le service que je devois, je fus accommoder monsieur le Dauphin, que madame de Monglas me remit entre les mains; où
qui étoit debout derrière la chaise, et d'où il n'étoit parti depuis l'heure qu'elle y fut mise. » Héroard, t. I, p. 3. 1 Voy. ci-dessous, p. 117.
monsieur Édouard se trouva, el commença de là à le servir. Il me le Ht laver entièrement de vin et d'eau, et le regarda partout avant que je l'emmaillotasse.
Le Roy amena les princes ci plusieurs seigneurs le voir. Pour tous ceux de la maison du llov et de la Royne, le Roy leur faisoit voir, et puis les envoyoit, pour faire place aux autres. Chacun estoit si resjouy qu'il ne se peut exprimer; tous ceux <|ui se rencontroient s'entr'embrassoient, sans avoir égard à ce qui estoit du plus ou du moins. J'ay entendu dire qu'il y eust des dames qui, rencontrant de leurs yens, les embrassèrent, estant si transportez de joye qu'elles ne sçavoient ce qu'elles faisoient.
Avant achevé d'accommoder mondit seigneur, je le rendis à madame de Monglas, qui le vit de bon œil, et par son commandement fut conduit en sa chambre par madite dame de Monglas, monsieur Edouard et toutes les femmes qui dévoient estre à luy. Aussi tosl qu'il y fust, sa chambre ne désemplissoit nullement, n' estoit qu'il estoit sous un grand pavillon où l'on n'entroit pas sans l'adveu de madite dame de Monglas. Je ne sçay comment l'on eust peu faire, le Roy n'y avoit pas si tost amené une bande de personnes qu'il en ramenoit une autre. L'on me dit que par le bourg, toute la nuict ce ne furent que feux de joye, que tambours et trompettes, que tonneaux de vin deffoncés pour boire à la santé du Roy, de la Royne et de monsieur le Dauphin. Ce ne furent que personnes qui prinrent la poste pour aller en divers pais en
porter la nouvelle, et par toutes les provinces ci bonnes villes de France.
A l'instant que la Royne fut accouchée, le Roy fit dresser son lict attenant du sien, où il coucha tant 1 qu'elle se portast bien. La Royne craigfûoit qu'il n'en reçeust de l'incommodité, mais il ne la voulut jamais abandonner.
Je treuvay le lendemain après-disner monsieur de Vaudosme qui estoit seul à la porte de l'antichambre, qui tenoit la tapisserie pour passer dans le cabinet par où l'on passoit pour aller cliés monsieur le Dauphin, et estoit arrcsté fort estonné. Je luy demanday : « Hé quoy? Monsieur, que faitesvous là ? » Il me dit : « Je ne scay, il n'y a gfuères que chacun parloit à moy; personne ne me dit plus rien. — C'est, Monsieur, que chacun va voir monsieur le Dauphin, qui est arrivé depuis un peu; quand chacun l'aura salué, l'on vous parlera comme auparavant. » Je le dis à la Royne qui en eust grand pitié, et dit : « Voilà pour faire mourir ce pauvre enfant, » et commanda que l'on le caressast autant ou plus que de coustume : « C'est que chascun s'amuse à mon fils, et que l'on ne pense pas à luy, cela est bien estrange à cet enfant. » La bonté de la Koyne a tousjours esté merveilleusement grande.
Le vingt-neufiesme dudit mois, je fus pour voir monsieur le Dauphin ; son huissier Bira m'ouvrit la porte. Je vis la chambre pleine, le Roy, Madame sa sœur, les princes et princesses y estoient, à cause que l'on vouloit ondoyer monsieur le Dauphin. Je
1 Jusqu'à ce.