‹ L'enfantChapitre 23 sur 37 · I I M A NT · texte numérisé non relu

I I M A NT

me retiray. Le Roy m'apperceust, et me dit : « Entrez, entre/., ce n'est pas à vous à n'o/.er entrer. » Il dit à AI. ni. une et aux princes : « Comment ? j'ai bien ven (1rs personnes, mais je n'ayjamais rien veu de si résolu, s >it bomme soit femme, ny à la guerre, ny ailleurs, que ceste femme-là ; elle tonoit mon fils dans son giron, et regardoit le monde avec une mine aussi froide que si elle n'eusl rien tenu. C'est un Dauphin, qu'il y a quatre-vingts ans qu'il n'en estoil nay en France1. » Sur ce, je lui répliquay :

— J'avois dit à vostre Majesté, Sire, qu'il yalloit beaucoup de la santé de la Royne.

— Il est vray, ce dit le lioy. Je ne l'ay aussi dit à ma femme qu'après que tout a esté faict, et si la joye l'a faict esvanouir. Jamais femme ne lit mieux qu'elle a faict, si elle eut faict autrement, e'estoit pour faire mourir ma femme. Je veux d'oresnavant vous nommer ma résolue.

Le Roy me fit l'honneur de me faire demander, si je voulois estre la remueuse de monsieur le Dauphin, et que j'aurois pareils {jages que la nourrice. Je fis supplier sa Majesté d'avoir agréable que je ne quittasse point l'exercice ordinaire de sage-femme, pour me rendre tousjours plus capable de servir la Royne ; qu'il y avoit là une honneste femme qui l'entendoit fort bien".

Je demeuray auprès de la ïtoyne, pour la servir

1 II y avait même 83 ans, si l'on remonte à la naissance tle Henri II; mais le roi oublie le Dauphin François (François II), né en 1543. C'est donc depuis 58 ans qu'il eût fallu dire.

2 Oui entendait fort Itien le métier de remueuse.

en ses couches, environ un mois, puis, huict jours après, attendant le retour de sa Majesté à Paris, qui m'avoit fait commander de l'attendre '.

Je dois rappeler ici que, moins d'un mois plus tard, la marquise de Verneuil accouchait à son tour. La femme et la maîtresse s'étaient trouvées enceintes en même temps.

Le récit de Louise Bourgeois nous montre ce qu'était la naissance d'un Enfant de France à la Cour sans prétention du gai Béarnais. Mais l'étiquette devint beaucoup plus sévère et le cérémonial beaucoup plus compliqué sous les règnes suivants, surtout en ce qui touche la publicité donnée à la délivrance. Quand l'accoucheur constatait l'approche des premières douleurs, la surintendante de la maison de la reine donnait l'ordre d'avertir le roi, les princes et les princesses de la famille royale, les ministres, les ambassadeurs, etc. Ils se rendaient aussitôt auprès de la patiente et l'entouraient. Le chancelier ou le garde des sceaux se mettaient à genoux au pied du lit de travail, et un vaste paravent se fermait derrière l'auguste assistance. On ouvrait alors les portes du palais. Tout le monde était

1 Observations diverses sur la stérilité, etc., 1626, in-8°, t. II, p. 141 et suiv.

admis à y pénétrer, et une foule formée de gens de toute condition envahissait la pièce.

Cet usage barbare faillit coûter la vie à Marie- Antoinette , lors de ses premières couches en 17 78'.

Dans celle circonstance, écrit Mme Gain pan, l'étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présentait au moment de l'accouchement des reines fut observée avec une telle exagération qu'à l'instant où l'accoucheur Vermond dit à haute voix : u La reine va accoucher! » les flots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la reine. Le roi avait eu, dans la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravensde tapisserie qui environnaient le lit de sa Majesté : sans cette précaution ils auraient à coup sur été renversés sur elle. Il ne fut plus possible de remuer dans la chambre, qui se trouva remplie d'une foule si mélangée qu'on pouvait se croire dans une place publique. Deux savoyards montèrent sur des meubles pour voir plus à leur aise la reine placée en face de la cheminée, sur un lit dressé pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de l'enfent que la reine avait eu le temps de connaître par un signe convenu, dit-on, avec la princesse de Lamballe, ou

1 Elle donna le jour à Marie-Thérèse de France, devenue duchesse d'Angonlême.

LA VIE Pli IV F, F. D'AUTREFOIS.

une faute Je l'accoucheur, supprimèrent à l'instant les suites naturelles de l'accouchement. Le sang se porta à la tête, la houche se tourna, l'accoucheur cria : « De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied ! » Les fenêtres avaienl été calfeutrées ; le roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la reine pouvait seule lui donner, ces fenêtres étant d'une très-grande hauteur, et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d'eau chaude n'arrivant pas assez vite, l'accoucheur dit au premier chirurgien de la reine de piquer à sec; il le fit, le sang jaillit avec force, la reine ouvrit les yeux. On eut peine à retenir la joie qui succéda si rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté à travers la foule la princesse de Lamballe sans connaissance. Les valets de chambre, les huissiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s'empressaient pas de sortir pour dégager la chambre.

Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les princes du sang, le chancelier, les ministres suffisent bien pour attester la légitimité d'un prince héréditaire. La reine revint des portes de la mort : elle ne s'était, point senti saigner, et demanda, après avoir été replacée dans son lit, pourquoi elle avait une bande de linge à la jambe.

Le bonheur qui succéda à ce moment d'alarmes fut aussi excessif que sincère. On s'embrassait, on pleurait de joie. Le comte d'Esterhazy et le prince de Foix, à qui j'annonçai la première que la reine venait de parler et qu'elle était rappelée à la vie,

m'inondèrent de leurs larmes en m'enibrassanl au milieu du cabinel des nobles '.

Point n'était besoin d'avoir passé par ces transes pour que la venue d'un Enfant de France excitât une pareille allégresse. A la naissance du duc de Bourgogne2, par exemple, la joie tint du délire, et pendant un moment, les règles de 1 étiquette, alors si rigoureusement observées, furent méconnues. Tout !e monde prit la liberté d'embrasser le roi. La foule le porta de la surintendance où logeait ia Dauphine jusqu'à ses appartements ; il se laissait embrasser par qui voulait !.

Avant d emmailloter l'enfant, on le présentait au chancelier, qui constatait le sexe, et alors seulement pouvait se relever. Cette constatation était aussitôt renouvelée par le gouverneur de Paris, à qui la gouvernante du nouveau-né devait « faire voir l'enfant tout nu4. » Si c'était un Dauphin, des courriers, qui attendaient en selle, transmettaient la nouvelle à Paris, où les cloches de l'Hôtel de

1 Mme Campan, Mémoires, t. I, p. 202.

8 Né le 6 août 1682. Notez qu'il n'était pas Dauphin, mais seulement fils de Dauphin.

3 Voy. ci-dessous le chapitre III.

4 Duc de Luvncs, Mémoires, 25 août 175V, t. KHI, p. 321.

ville, du Palais et de la Samaritaine ne cessaient de sonner pendant toute la journée, parfois même pendant deux jours. Celles du Palais et de la Samaritaine n'étaient mises en branle « que le jour de la naissance des Dauphins, majorité des lloys et à leur mort l. »

Le sexe une fois reconnu, si l'enfant se trouvait être un Dauphin, il était placé sur un bassin d'argent, et porté ainsi dans ses appartements. Le capitaine des gardes l'escortait, suivi d'officiers et de gardes du corps. Un riche berceau y attendait. Dès que le nouveauné y reposait, le grand maître des cérémonies ou un ministre désigné par le roi était introduit, et par-dessus les langes du bébé, bien indifférent à tant d'honneur, il passait les insignes de l'ordre de Saint-Louis, auxquels venait s'adjoindre, peu d'années après, le cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit. Auprès de ce berceau veillait chaque nuit une femme qui ne devait pas s endormir un seul instant. Dans le personnel composant la maison du duc de Bourgogne figurent « neuf femmes de chambre pour veiller2. »

Autour de la mère s'empressait aussi un

1 Godefroy, Le cérémonial français, t. II, p. 216 et 220. s Je reviendrai sur tout ceci dans un autre volume.

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