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LE CÉRÉMONIAL

Aliénor de Poitiers. — Cérémonial du baptême au quinzième siècle. — La liturgie du baptême. — La sonnerie des cloches et les réjouissances du cabaret au seizième siècle. — Les parrains et les marraines. — Réflexions de Sébastien Mercier. — Doctrine de l'Eglise relativement au baptême. Sa nécessité. Les fous et les monstres. Les enfants trouvés. — Baptême administré à l'enfant clans le sein de sa mère. — Pratiques superstitieuses touchant le baptême. — Circonstances qui peuvent suppléer au baptême. — Personnes qui ont droit de l'administrer. — Liquides autorisés. — Baptême des somnambules. — Les envoûtements. — Importance du choix des parrains et des marraines. Leur influence sur l'avenir de l'enfant.

Une grande dame du quinzième siècle, Aliénor de Poitiers, vicomtesse de Furnes, rédigea, à l'usage des gens de Cour, un code de l'étiquette auquel j'ai déjà fait de nombreux emprunts. Je lui emprunterai encore la description du cérémonial alors usité pour les baptêmes dans la haute société.

L'enfant, nous dit-elle, était enveloppé dans un long manteau fourré de menu-vair. Par-dessus le manteau, on étendait un fin voile de soie violette qui couvrait le nouveau-

né de la tête aux pieds ; de ce côté on le laissait pendre de trois toises au moins.

En tête du cortège marchaient trois gentilshommes. Chacun d'eux avait au cou une serviette dont les bouts, se réunissant par devant, supportaient différents objets. Ainsi le premier portait un bassin d'argent rempli d'eau de roses et que recouvrait un second bassin de même métal1. Le second avait un gobelet couvert et une coupe renfermant le sel. Le dernier tenait le cierge muni d'une pièce d'or.

L'enfant venait ensuite, dans les bras d'une « damoiselle. » Une autre suivait, soutenant la queue du manteau de l'enfant2. S'avançait ensuite la sage-femme, à qui était confié le chrémeau, petit bonnet 3 dont, après l'onction, on coiffait le nouveau chrétien. Les parents,

1 L'un de ces bassins servait à l'aspersion par le moyen d'un petit biberon, l'autre à recevoir le liquide tombant du front de l'enfant.

a « Les enfans des Roys, qui doivent un jour estre les glorieux héritiers de la souveraineté de leurs pères, sont enveloppez de langes fourrez d'hermines, en la cérémonie du baptesme, qui représentent ensemble et la majesté de leur extraction et la beauté de leur innocence. » Charrier, Discours traitant de i antiquité de la fourrure, p. 44.

3 Au baptême de Charles Orland, premier enfant de Charles VIII, « le crémeau avoit une grosse escarboucle et autres pierres de grande valeur. » Godefroy, t. II, p. 139.

les parrains et marraines, les amis fermaient la marche.

L'on arrivait ainsi à l'église, dont le portail était tendu de riches tapisseries. Sur la pierre des fonts, toute garnie de velours, on étendait une nappe. A proximité se trouvait une table carrée, garnie d'oreillers de soie, sur lesquels on plaçait l'enfant pour le dévêtir et le réemmailloter1.

Je n'ai pas besoin de dire que le peuple et les petits bourgeois ignoraient ces coûteuses exigences de l'étiquette, remplacée chez eux par les manifestations d'une gaieté souvent fort bruyante. Ainsi, vers la fin du seizième siècle, l'usage se répandit, surtout dans les campagnes, de sonner les cloches après chaque baptême. Le bedeau conduisait le parrain et la marraine au pied du clocher et leur présentait les cordes, qu'ils s'empressaient de tirer. Jusque-là, le mal n'était pas j;rand: mais la maladresse de ces sonneurs improvisés produisait de si étranges carillons que l'on accourait de toutes parts. « Le petit peuple et la canaille arrivoient en foule à l'église pour sonner aussi, et la maison du

1 Aliénor de Poitiers, Les honneurs de la Cour, t. Il, p. 196 et suiv.

Seigneur, qui est une maison de prière, devenoit une maison de trouble et de confusion, un lieu aussi peu respecté qu'une place publique'. » Une coutume qui l'ut plus difficile encore à déraciner voulait que tout le cortège se rendil avec L'enfant au cabaret en quittant l'église. C'était une occasion de brutales réjouissances et même de débauches dont le petit être se trouvait parfois fort mal, car il n'était pas rare que l'on finît par oublier sa présence.

La liturgie du baptême n'a pas changé depuis bien des siècles. Les rites anciens sont encore aujourd'hui observés scrupuleusement par le prêtre officiant, et bien souvent sans que la plupart des assistants aient conscience de ce qui se passe devant eux. Voici la liste complète des cérémonies qui précèdent, accompagnent et suivent le baptême, avec l'explication de chacune d'elles :

1° Ceux qui sont présentés au baptême se tiennent à la porte de l'église, étant regardés comme indignes d'y entrer, à cause du péché originel qui les rend enfans du démon.

2° Le prêtre souffle sur eux et en forme de croix,

1 Voy. J.-B. Thiers, t. TI, p. 159.

pour chasser le démon par la vertu du Saint-Esprit, qui est appellé le souffle de Dieu, et faire voir que c'est par les mérites de Jésus- Christ crucifié que le démon doit être chassé.

3" Il fait le signe de la croix sur leur front, pour faire voir qu'ils doivent faire les actions de chrétien sans rougir.

4° Sur leur poitrine, pour montrer, ainsi que tous les autres signes de croix, que le baptême tire toute sa force de la croix de Jésus-Christ et des mérites de sa Passion.

5° Il leur donne le nom d'un saint, afin qu'ils regardent ce saint comme leur modèle et leur protecteur auprès de Jésus-Christ.

6° Il fait sur eux beaucoup d'exorcismcs, pour chasser le démon sous la puissance duquel ils sont.

7° Le prêtre met du sel dans la bouche du catéchumène, pour signifier que l'Eglise demande pour lui la sagesse et le goût des choses du ciel.

8° Il lui met de la salive aux narines et aux oreilles, pour imiter l'action de Jésus-Christ qui se servit de sa salive pour guérir un homme sourd et muet.

9° Il fait réciter le symbole et l'oraison dominicale au parrain et à la marraine, au nom du catéchumène, qui seroit obligé de les réciter s'il avoit l'âge de raison , parce que l'Eglise ne reçoit au baptême que ceux qui font profession de croire en Jésus-Christ et de vivre dans la foi de l'Église.

10° Il fait faire au catéchumène les promesses qu'on appelle du baptême, c'est-à-dire qu'il exige de lui qu'il renonce à Satan, à ses pompes et à ses

œuvres, et qu'il promette de suivre Jésus-Christ seul.

11° Il fait une onction sur les épaules et sur La poitrine du catéchumène. Cette onction signifie la grâce qui fortifie le chrétien dans les combats de la vie spirituelle.

12° Il lui demande s'il veut être baptisé, car le baptême n'est accordé qu'à ceux qui le souhaitent.

13° Il lui administre le baptême avec de l'eau qui doit avoir été bénite la veille de Pâques ou de Pentecôte.

14° Il lui fait une onction sur la tête, pour marquer que le baptême le rend en quelque façon prêtreet roi, relativement à ces paroles de saintPierre parlant aux chrétiens: « Vos autem genus electum, regale sacerdotium, gens sancta. » D'ailleurs, tout ce que l'Église consacre à Dieu, elle le consacre par l'onction des saintes huiles et celle du saint chrême : ainsi les chrétiens sont consacrés à Dieu par ces onctions.

15° On met un linge blanc sur la tête du nouveau baptisé, pour l'avertir de conserver jusqu'à la mort l'innocence du baptême, et ce linge a succédé aux habits blancs qu'on donnoit aux baptisés et qu'ils portoient pendant sept jours. Enfin, on met un cierge allumé entre les mains du nouveau baptisé, pour signifier qu'il doit être par l'éclat de ses vertus une espèce de lumière ardente '.

L'enfant devait êlre présenté au baptême

Allez, Dictionnaire theologiquc, p. 70.

dans les vingt-quatre heures qui suivaient sa naissance. Pendant longtemps, le nombre des parrains et des marraines ne fut pas limité '.

L'usage le pins ordinaire était de prendre deux parrains et une marraine pour les garçons, deux marraines et un parrain pour les filles '2. Tous devaient avoir l'âge de puberté, « ou du moins l'âge nécessaire pour connoître les engagemens qu'ils contractoient. » Philippe-Auguste eut trois marraines, sa tante et deux honorables femmes veuves de Paris. On lui choisit quatre parrains, trois hommes d Église et un homme d'épée; c'est de ce dernier, appelé parrain d'armes, qu'il prit le nom8. Charles VIII n'eut qu'une seule marraine, de même que Louis XI, Charles VI II, Charles Orland, François II, Henri III et Henri IV. Louis XII en eut deux. Louis XIII n'eutqu'un parrain et une marraine.

Je ne dois pas négliger de rappeler ici quer au début de la Fronde, la duchesse de Longueville s'étant réfugiée à l'hôtel de ville et y étant accouchée d'un fils, le prévôt des mar-

1 Voy. ci-dessous.

* R.P.Richard, Dictionnaire des sciences ecclésiastiques,, t. IV, p. 310.

3 Voy. ci-dcssoug, p. 24-5 et 247.

chands le tint sur les fonts et lui donna le nom de Paris 1 .

On pensa enfin qu'un parrain et une marraine étaient bien suffisants pour chaque enfant; encore avait-on parfois quelque peine à les trouver. Faute de mieux, on prenait le premier venu. Écoutons Sébastien Mercier, qui écrivait h la fin du dix-huitième siècle :

Le père vous sollicite avec un air un peu honteux, car c'est une petite corvée dont on se passeroit bien. On l'impose aux plus proches parens, quand on n'est pas brouillé avec eux.

Le parrain donne des dragées à la marraine, et les baptêmes tournent au profit des confiseurs de la rue des Lombards, qui doivent avoir un respect particulier pour ce premier sacrement de l'Eglise.

Plusieurs riches, pour abréger, font aujourd'hui comme les plus pauvres : ils prennent le bedaud de la paroisse pour parrain et la mendiante au tronc pour marraine. Un gueux à qui l'on donne un écu va répondre devant le prêtre de la croyance de M. le marquis.

La sage-femme couvre le nouveau né d'une tava'iolle*. Tous vont à l'église sous le même costume.

1 Marquis de Monglat, Mémoires, édit. Petitot, 2° série, t. L, p. 151.

* i Tavavole, toilette dont on se sert en quelques cérémonies de l'Eglise, comme pour rendre le pain bénit ou pour présenter des enfans au baptême. Elle est faite de toile bordée de dentelle, et quelquefois toute de point. » Dictionnaire de Trévoux, t. VII, p. 694.

Tout parrain doit réciter le credo. Sur cent, quatre-vingt-dix-huit ne le savent plus. Le prêtre, pour ne pas donner auprès des fonts baptismaux le spectacle journalier de catholiques ne sachant plus leur symbole de foi, permet qu'on le dise toul bas.

Le prêtre verse de l'eau froide sur la tête de l'enfant, ce qui n'est pas toujours sans inconvénient. On lui met ensuite un grain de sel dans la bouche ; quelquefois ce grain de sel se trouve trop gros, ce qui fait crier l'enfant; il devient violet. Le sel étant superflu pour l'effet du sacrement, c'est aux naturalistes à juger si un gros grain de sel dans une petite bouche ne pourroit pas être dommageable '.

L'Église professe que tout enfant ou adulte, de tout âge et de tout sexe, est un sujet propre à recevoir le baptême.

On doit baptiser même les fous quand ils se trouvent en danger de mort, car ils sont alors regardés comme des enfants. Mais il faut s'abstenir à l'égard des monstres qui n'ont point figure humaine. Dans le doute, on emploie la formule : « Si tu es homo, ego te baptiso... » Si le monstre a deux tètes ou deux poitrines, et que l'on puisse supposer qu'il constitue deux personnalités, on les baptise

1 Tableau de Paris, t. VII, p. 55.

séparément, versant de l'eau et prononçant les paroles sacramentelles sur chacune d'elles.

Nul ne doit être baptisé malgré sa volonté.

On doit baptiser tout enfant trouvé, quand même il aurait au cou un billet portant qu'il a déjà reçu le baptême1.

En cas de danger pressant, il faut baptiser 1 enfant, même dans le sein de sa mère. Il suffît que I on puisse faire parvenir de l'eau jusqu'à lui par un moyen quelconque. Crainton qu'il ait cessé de vivre, il est recommandé d'employer cette formule : « Si tu es vivant, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. » De cette manière, dit sagement le chirurgien Dionis, « si l'enfant est vivant, il est bien baptisé; s il est mort, le baptême est nul, et les plus scrupuleux ne peuvent blâmer un tel procédé » L'ondoiement précédait donc toutes les opérations où la vie de l'enfant était menacée. Ainsi, s'il se présentait par la tête, et que la dimension anormale de celle-ci forçât l'accoucheur à emplover les fers, il devait d'abord déposer un peu d'eau sur la tête de l'enfant, soit au moyen d'une petite cuillère, soit en y portant

1 Sur tous ces points, vov. le R. I'. Richard, t. I, p. 511. 5 Traité général des accoucliemcns, p. 317.

ses doigts mouillés. La gastrotomie ne se pratiquait guère qu'après la mort de la mère, mais elle devait être tentée aussitôt après si l'on soupçonnait que l'enfant pût être encore vivant. La matrice une fois ouverte, le chirurgien soulevait avec la main gauche la lête de l'enfant, et l ondoyait de la main droite. Je suppose toujours ici qu'aucun prêtre n'est présent, et, en l'absence d'ecclésiastique, personne ne doit hésiter à sauver l'âme du nouveau-né 1 .

Le sacrement du baptême a enfanté des pratiques superstitieuses qui, pour le nombre et pour I étrangeté, ne le cèdent guère à celles dont le mariage a été l'objet.

Beaucoup de personnes croyaient que si une femme grosse recevait l'Eucharistie, son enfant était suffisamment sanctifié, et pouvait se passer de baptême.

Au milieu du quinzième siècle, l'on admettait que trois circonstances suppléaient au baptême :

1° Si l'enfant mourait pendant le trajet de la maison paternelle à l'église.

2° Si l'enfant mourait en présence du prêtre qui allait le baptiser.

1 Vov. les Variétés chirurgicales, p. 76.

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3° Si Tentant était un avorton, né de parents pieux qui eussent prié Dieu de le sauver.

On croyait aussi que la profession religieuse tenait lieu du baptême.

Le baptême ne passait pour valable que si ou l'administrait avec de leau pure et froide. L'Eglise admet, au contraire, l'emploi de leau chaude, de l'eau bourbeuse, amère, salée, etc.; elle prohibe seulement L'usage des liquides artificiels, du vin, de la bière, du lait, du cidre, des eaux de senteur, des jus de citron, d'orange, de grenade, etc.

C est une erreur de supposer que le prêtre seul a qualité pour administrer le baptême. A défaut d'ecclésiastique et dans un cas pressant, ce droit appartient aux femmes, aux hérétiques, aux païens même.

Le curé J.-B. Thiers, qui a approfondi cette matière, n'admet pas que l'on rebaptise les somnambules. « Les noctambules, dit-il, sont ces gens qui se promènent la nuit tout endormis dans leurs chambres, dans leurs jardins, dans les rues, sur le bord des rivières et des étangs, dans les grands chemins et quelquefois même sur les toits des maisons sans se faire aucun mal, et qui tombent à terre et se réveillent lorsqu'on les appelle par leur nom

propre, comme si ce nom ne leur avoit pas été bien donné dans leur baptême. Plusieurs personnes soutiennent qu il les faut rebaptiser pour les guérir et qu'ils en ont l'expérience; mais ce remède est absolument superstitieux. »

J.-B. Tliiers condamne plus sévèrement encore la pratique des envoûtements, à laquelle on n'avait pas renoncé à la tin du seizième siècle, puisque les Ligueurs remployèrent contre Henri III1 : « Il y a, dit-il, des gens assez abandonnés de Dieu pour baptiser des figures de cire, afin de faire mourir les personnes qu'ils haïssent. Et voici les cérémonies qu'ils pratiquent pour cet exécrable maléfice. Us ont une image de cire entière et avec tous ses membres. Ils la mettent tout de son long dans une boëte qui se ferme avec un couvercle, prennent de l'eau dans le creux de la main, et La jettent sur cette image, en disant : «N.N., ego tebaptizo, etc. » Ils récitent ensuite le petit office de la Vierge, et quand ils en sont au psaume..., entre generaiione et generatio?ie?ti, ils prennent une épine, de laquelle ils picquent légèrement l'endroit du cœur de l'image, et achèvent le petit office.

1 Voy. Lestoile, Journal de Henri III, 26 janvier 1589.

Le lendemain, ils font la même cérémonie, et aux mêmes mots ils enfoncent l'épine plus avant. Le troisième jour ils en font autant, et enfoncent l'épine tout entière, achèvent l'office; et le neuvième jour ils ont ce qu'ils souhaitent'. »

Si l'on prenait pour marraine une femme enceinte, on était certain de voir mourir bientôt, soit son enfant, soit celui qu'elle avait présenté à l'église.

Si I on voulait assurer à l'enfant une longue existence, il fallait lui donner pour parrain le premier pauvre venu : « Il y a des pères et des mères qui, ne pouvant élever d'enfans, prennent pour pareins et pour mareines les deux premiers pauvres qu'ils rencontrent dans leur chemin, qu'ils trouvent dans les hôpitaux ou qui se présentent à leur porte. Les uns le font pour s'épargner la peine d'aller chercher des pareins et des mareines qui leur conviennent; les autres pour se dispenser d'un repas que l'on donne aux pareins et aux mareines, au retour du baptême; les autres enfin, dans la pensée que les enfans que ces pauvres tiennent sur les fonts baptismaux vivront plus longtemps. »

1 Traité des superstitions, t. II, p. 70 et 81.

Bien des gens croyaient encore que, si l'on négligeait de sonner les cloches lors du baptême d'un entant, celui-ci n'aurait jamais une belle voix et deviendrait sourd de bonne heure.

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