‹ L'enfant de BrugesChapitre 13 sur 83 · UN ENFANT DE GÉNIE · texte numérisé non relu

UN ENFANT DE GÉNIE

FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE

Monsieur le Directeur,

Il y a quelques jours, l'Union de l'Ouest entretenait ses lecteurs, dans une courte nouvelle, de Frédéric Van de Kerkhove, peintre belge, mort à dix ans. Des détails sur la vie de cet enfant vous intéresseront peut-être. Ceux qui vont suivre ont été puisés à bonne source, et je n'hésite pas à vous en offrir la primeur. Tout ce qui tient à l’art en ce moment, n'est-il pas un peu votre bien ?

J'arrive de Bruges. Il y a quelques heures je traversais d’un pas rapide la Halle, la rue Breydel, le Bourg tant de fois décrit. Le carillon ne parvenait pas à me distraire, et la cloche de triomphe dont le son magistral émeut le touriste, me trouvait insensible. Il me tardait de rentrer en France où J'emportais ma gerbe de souvenirs.

Le cœur humain, que les philosophes aiment à dire insondable dans ses profondeurs, m'a toujours semblé singulièrement restreint. Un rien le remplit. Jetez un nom, une fleur, moins encore, une larme, et voilà le vase qui déborde! Et tous les enchantements de la nature, toutes les splendeurs de l’art, tous les souvenirs nous deviennent étrangers. Votre cœur est plein, cela suffit.

Sans doute, il vous serait souvent malaisé de dire ce bonheur

EN de

sans nom dont vous vous sentez vivre, cette tristesse dont vous souffrez avec un amer plaisir. Qu'importe? L'homme n'est-il pas à lui-même tout un monde? Après les jours de dévouement l'homme n'a-t-il pas droit à ces courts instants de vie solitaire et repliée? Laissez donc ce promeneur qui s'en va, pour un temps, seul avec soi; ne le troublez pas, ne lui soyez pas importun, n'attendez de lui que ce qu'il peut dire.

En octobre 1862 — cinq siècles après Jean Van Eyck — naissait à Bruges un enfant qui devait s'appeler Frédéric Van de Kerkhove.

Son père était peintre de genre. Frédéric fut paysagiste.

Sa vie? Elle devait se renfermer dans un cycle de dix années. Ce jeune peintre est mort le 12 août 1873.

Il n'y a pas eu d'événements dans cette existence limitée, mais les grandes œuvres l'ont remplie. On a dit maintes fois que l'homme est dans l'enfant. Frédéric ne perdit jamais rien des grâces de l'enfance et dès le premier âge l’homme en lui se révéla.

Ceux qui l'ont connu vous diront qu'il naquit souffreteux de corps, mais vaillant d'âme et d'esprit.

Souvent on l’entendait demander s’il allait mourir. Il était d'une pâleur extrême.

Elancé, mais sans proportions équilibrées, la poitrine était maigre et retrécie pendant que les attaches attestaient une force musculaire très prononcée.

Sa tête était celle d’un homme.

Le front haut et large eût enthousiasmé un adepte de Gall. Le bas du visage annonçait une grande fermeté, tandis que l'œil et les lèvres portaient l'indice de la réflexion.

Cet être anormal avait dans l'âme je ne sais quels pressentiments d'infini qui le consommaient. Il lui semblait que la terre ne serait pour lui qu'un lieu de passage. Il vivait plus haut.

Vainement occupé de satisfaire une soif ardente et de tromper la faim qui le dévorait, l'enfant-martyr ne se trompait pas sur sa nature aérienne. Il prenait les mains de quiconque l'approchait, comme s’il eût craint de s'envoler. Il s'endormit maintes fois sur les genoux de sa mère auprès du chevalet paternel, entourant de ses bras quelque objet aimé.

Il sentait le besoin de jeter l'ancre.

A ceux qui le venaient voir, il offrait un paysage. Aux pauvres qu'il recherchait il donnait un sourire et quelques mots du cœur.

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Une figure de vieillard le rendait triste. [l avait la certitude de sa fin prochaine.

Ce fut vers l'âge de six ans que l'enfant prit un crayon, des pastels, un couteau à palette et qu'il commença de produire.

Ses premiers paysages sont remplis de caractère. Les dunes de Blankenberghe furent le lieu préféré de ses méditations, mais Frédéric ne sut jamais copier la nature : il l'interpréta.

C'est ainsi que ses panneaux peints en 1871, qui se terminent avec une certaine uniformité par des sables et des groupes de rochers, portent tous le cachet d'une inspiration vraie, d'une science personnelle de la composition qui donnent la mesure du génie créateur de l'artiste.

La nature était pour lui le thème et rien de plus.

Il se servait d’un coin de ciel ou d'un buisson, comme Racine et Corneille ont usé du moule de la tragédie grecque. Celle-ci fut pour nos poëtes le cadre dans lequel ils ont enchâssé leur génie, mais Racine et Corneille n'ont pas cessé pour cela de rester personnels. Ainsi en a-t-il été de cet enfant-poète, Frédéric Van de Kerkhove.

I] était poète par le cœur.

Un paysage l'exaltait. Il y avait en lui de ces entretiens mystérieux que les âmes vulgaires ne connaissent pas. Il était transporté par delà nos sphères visibles et terrestres, lorsque la voix de la nature vibrait dans son âme. Son impuissance à traduire comme il l'eût souhaité les sublimes visions que sondait l'œil de sa pensée, l'emplissait de mélancolie.

De 1870 à 1873, cet enfant de génie n'a pas exécuté moins de 350 panneaux. La plupart mesurent vingt centimètres sur huit ou dix. Des lacs sans fin, des montagnes aux cîmes élevées, des arbres aux larges silhouettes, des ciels lumineux, de fortes masses d'ombre, en un mot toutes les ressources du paysagiste, tous les éléments de son art sont groupés dans une pondération calculée par le jeune peintre.

Telle de ses compositions court les ventes de tableaux sous le nom de Diaz. Telle autre est regardée comme une esquisse de Théodore Rousseau. Un grand nombre de ses derniers ouvrages font monter aux lèvres le nom de Salvator Rosa.

I jetait son sujet en une seule fois sur le panneau, qu'il tenait dans sa main gauche, tandis que de la droite il maniait le couteau. Etudiés à la loupe, on découvre dans les paysages de Frédéric Van de Kerkhove de ravissants détails.

Ici, c'est un chemin couvert qui serpente à travers les herbes et les ajoncs. Là, ce sont des collines à peine perceptibles dans les lointains indécis que baigne le soleil couchant.

Certains de ses tableaux, au contraire, veulent être vus à distance. Une sobriété de tons surprenante ne permet pas de juger de leur valeur si la lumière diffuse ne vient achever le travail de l'artiste, en noyant les contours de ses nuages ou de ses oserales.

Mais la note dominante de cet œuvre gigantesque, c'est une mâle tristesse. Frédéric Van de Kerkhove fût devenu le Paul Huet de la Belgique par le côté mélancolique de son riche talent.

Il est mort.

A l’heure où tant d’autres ne sont pas encore entrés dans la vie, le jeune peintre s'en est allé, laissant derrière lui plus d'œuvres qu'il n’en faut pour asseoir une mémoire. ;

Deux grandes passions ont partagé sa vie : l’amour des pauvres et l’amour de l’art.

Bruges counaissait les hauts instincts de son jeune citoyen. Quand il mourut, ce fut un deuil public. Grands et petits s'empressèrent autour du blanc cercueil. Il y eut là le bourgmestre, des magistrats, des artistes et des pauvres. Ceux-ci comprirent les premiers tout ce que Bruges perdait dans la personne de cet enfant qui eût été une providence en même temps qu'une gloire nationale. Ils le pleurèrent et chaque jour des fleurs nouvelles sont apportées sur sa tombe par la main discrète de quelque pauvre dont il soulageait la misère.

Nous aussi, nous avons voulu voir l’humble tertre où dort Frédéric Van de Kerkhove.

Sa tombe a la forme d’un sillon.

Mais ne serait-il pas juste que l'artiste fût honoré dans son génie comme l'enfant est récompensé dans sa charité? Quelques patriotes ont émis la pensée que les œuvres du peintre belge fussent l’objet d’une exposition prochaine. Et pourquoi non? L'enfant-martyr n’a-t-il pas droit à sa part d’immortalité? Sa vie n'est-elle pas digne d’être offerte en exemple ? Ce n’est pas la France qui songerait à marchander l'éloge à ce descendant de Crayer et de Rubens.

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