LES ENFANTS SONT PLUS AGÉS QUE LEURS PÈRES
Sous ce titre : Frédéric van de Kerkhove, le Journal des Beaux-Arts de Belgique, directeur M. Ad. Siret, dans son numéro du 15 septembre dernier, publie la biographie d'un jeune et déjà célèbre paysagiste, mort à l’âge de 10 ans et 11 mois, le 12 août 1873. Nous en extrayons les passages suivants :
Le défaut de place nous empêche de suivre l’auteur dans les allures et la manière de travailler de l'enfant. Disons seulement qu'à sept ans, sans savoir dessiner, Fritz ébauchait des séries de petits paysages parfaitement caractérisés. De huit à neuf ans, il s'amusait à copier à l'huile des paysages gravés à l'eau-forte. Jamais cela ne ressemblait à l'original. L'enfant y mettait son sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de coloration particulier. Tous les tableaux ou plutôt tableautins sortis de son couteau à palette, sont d’une profondeur de mélancolie que jamais artiste ancien ni moderne n'a su obtenir. Les premières impressions, il les reçut dans les environs de Bruges et de Blankenberghe. Tout paysage l’exaltait et l'attristait. Que voyait-il dans cette reproduction de la nature? Quel chant de tristesse et de douleur venait donc emplir cette petite âme pour qu'elle débordât ainsi en pleurs et en élégies ?.…
Son œuvre s'élève à plus de trois cent cinquante petits panneaux. [Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150 environ sont en possession de la famille. Dans le cours de l’analyse qui est très longue, l’auteur cite des panneaux qu'on saluerait s'ils étaient signés Diaz, Salvator Rosa, Corot, Van Goyen, Hobbema, Th. Rousseau, Courbet, Decamps, Ruisdael.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une manière par-
(1) Sije donne ici l'article de la Revue fondée par M. Allan Kardec, ce n'est point, naturellement, pour en tirer parti en faveur de la cause que je défends. J'ai voulu montrer l'immense popularité acquise en un instant à l'enfant de Bruges, en France comme partout ailleurs. J'abandonne, comme il convient, le ridicule de l'article, quant au fond, à l'appréciation du lecteur:
Ad. S.
ticulièrement visible, le goût et les tendances de Fritz. Il en a la spontanéité, l'initiative, le sentiment et l'esprit. D'où lui est venue cette espèce d’assimilation ? De nulle part. Il sentait ainsi par lui-même, car l'enfant n'a jamais connu les nuances qui différencient les écoles. Z/ a peint ce qu’il a vu. Voilà l'école où il est né et où il a vécu sa petite vie.
(Suit encore un long extrait de notre notice, après quoi l'auteur reprend en copiant l'Echo du Parlement et l'Echo de Bruxelles du 2 octobre 1874, et accompagne cet extrait de Remarques : )
M. Ad. Siret a fait à l’Académie (classe des Beaux-Arts) une communication verbale au sujet d’un enfant de dix ans et onze mois, Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort récemment, et qui a laissé une œuvre considérable, composée d'environ 350 petits panneaux peints. M. Siret a présenté aux membres de la classe une vingtaine de ces panneaux, représentant tous des paysages peints avec un aplomb et un talent qui ont provoqué dans l'assemblée une vive émotion et un enthousiasme qu’elle a exprimé en formulant, sur la proposition de MM. Alvin et Fétis, le vœu que les œuvres de ce génie, si prématurément enlevé aux arts et à la patrie, soient exposées publiquement à Bruxelles. Le bureau a remercié M. Siret pour son intéressante communication et décidé qu'une notice sur Frédéric Van de Kerkhove sera publiée dans les Bulletins de l’Académie.
Remarques.— Cette situation d'un enfant prodige n'est pas nouvelle : le Spiritisme l'a depuis longtemps expliquée, par la plume de l'un de ses fils le plus autorisé, dans la Revue de 1858 et dans les cinq livres fondamentaux de la doctrine. La lecture de ces ouvrages ne laisse pas un seul doute dans l'Esprit du chercheur sans préjugés, qui sait, après contrôle, admettre la réincarnation comme une loi indispensable et primordiale.
Pourquoi Fritz est-il une exception? Pourquoi sans avoir appris, est-il un peintre habile dont les toiles inspirées, pleines de lumière, peuvent être prises pour des Diaz ? Pourquoi peut-il à l’âge de huit à dix ans, produire une œuvre considérable pour faire dire au peintre français, le puissant coloriste Édouard Richter : — Quelles belles esquisses de Théodore Rousseau ! Et puis, les 350 panneaux qu'il laisse, viennent « d'une intelligence native, n'ayant subi l'influence d’aucun contact.
Ah! si M. A. Siret, l'éloquent auteur de la re de Frédéric Van de Kerkhove, avait pu avant d'écrire se rendre
compte des travaux d’Allan Kardec, son généreux Esprit eût formulé des pensées sublimes au sujet de cet enfant prodige qu'il regrette d’avoir vu mourir vingt ans trop tôt, et pour lequel il demande à la patrie une reconnaissance et une consécration due à son talent de maître. Oui, au nom de la vieille loi de la réincarnation, Fritz avait vécu, il avait senti, il avait déjà été artiste et penseur avant l’âge nubile ; il s'était élancé dans cet inconnu pour l'homme, dans ce domaine de l'infini, où son âme, dégagée des étreintes de la matière, s'était promenée au milieu des splendeurs souveraines de l’erraticité ; revenue à la vie terrienne, à l'épreuve, il avait pris une enveloppe éphémère, pour un temps déterminé, laissant à ses contemporains, à ses parents bien-aimés auxquels il laisse des regrets, le souvenir d’un être actif, d’un penseur, une preuve admirable de la loi ressuscitée et mise à la portée de tous par le profond et judicieux philosophe Allan Kardec. A dix ans, il meurt pour renaître sans être entravé par des organes matériels ; il a fini une épreuve temporaire, et s'en va parmi les Esprits éclairés, au milieu de la cohorte des sages, préparer de nouvelles œuvres; il aidera les déshérités qu'il aimait tant (cela, nous le savons), à s'affranchir des étreintes qui emprisonnent leur intelligence, à s'élever comme lui vers ces conceptions sublimes qui allégent le périsprit et promettent {à l'homme qui a compris la charité, la solidarité, l'amour selon Dieu, de monter dans la demeure où resplendit l'éternelle justice.
Oui, Messieurs les académiciens belges, reconnaissez toute la valeur de cet enfant, élevez-lui une statue, répétez à tous les échos qu'à dix ans il avait été extraordinaire, sublime d’amour filial et de charité envers les éprouvés, que son cœur était vaillant, son intelligence lucide et plus grande que nature, que ses pensées s'envolaient au-delà de la vie terrestre, car il se préoccupait de la vie future. Quand ces preuves officielles seront livrées à la publicité, chaque spirite vous remerciera pour cet acte de justice et pour avoir reconnu chez un petit être, des facultés qui n’appartiennent qu'aux hommes déjà mûrs et façonnés par les luttes de la vie.
Vous qui avez des cheveux gris ou des têtes blanches, donnez une sévère leçon aux hommes âgés qui n’ont pas pitié des jeunes gens; montrez-leur que la sagesse, loin d’être l'apanage réel des années, cède le pas à cet affreux égoïsme à un seul qui, pour vous mettre à l'abri des dangereuses impulsions de l'égoïsme à
deux, ou à trois, ou à quatre, commence à vous dessécher le cœur de manière à le rendre parfois insensible. La vieillesse, c'est l’âge respectable, il est vrai, mais l'âge où l’on ne peut plus apprendre, où l'on ne peut plus oublier; ce quiest réel, c'est que les enfants sont plus âgés que leurs pères, et que nous devons estimer infiniment les nouveaux venus.
Le Spiritisme explique cette proposition qui n'est pas le moins du monde paradoxale : L'âme d’un vieillard pouvant entrer dans le corps d'un enfant, en vertu de son immortalité et de la loi préconisée par la philosophie spirite, il s'ensuit que la série de ses incarnations constitue une chaîne insécable dont chaque anneau représente une vie humaine, et que la dernière génération a vécu la vie de toutes les incarnations antérieures ; conséquemment, le plus jeune est le plus vieux, cela frappe le simple bon sens. Actuellement nous devons regarder l'humanité d'il y a 20,000 ans comme l'enfance de la nôtre, et nous savons tout ce que savaient les humanités intermédiaires, plus, une multitude de procédés et de choses qui leur étaient inconnues.
Imaginons-nous un ancien Guèbre, un Indou des temps brahmaniques, un Egyptien de la première dynastie qui, se réveillant de leur longue léthargie et ne comprenant rien à nos usages actuels, voudraient nous ramener vers les coutumes du passé, à leurs mets et à leur industrie rudimentaire, en vertu de leur vénérable expérience ; nous nous empresserions de les renvoyer, de les engager à reprendre leur sommeil interrompu, cela est incontestable, Au fond la prétention de ces ombres du passé ne saurait être plus inconvenante que celle de certains anciens qui affichent la prétention d'en savoir plus que leurs fils ; il est donc rationnel de penser que l'enfant venu trente ou quarante ans après son père, saura au bout de vingt ou trente années, non-seulement tout ce que savait son père, mais aussi tout ce qui a pu être découvert et analysé depuis que son père a l’âge où l'on cesse d'acquérir pour commencer à perdre. Les hommes de mauvaise foi devenus égoïstes, nient ces vérités fondamentales parceque l'égoisme est le lot de la généralité des hommes, et qu'un homme de soixante ans ne cherche à établir sa supériorité sur un homme de 25 ans que d'une manière relative à l'époque où il était jeune et vigoureux par rapport à son âge actuel; c'est le regret et la glorification du temps où il aimait. C’est un grand malheur pour les humanités de notre globe, que cette obstination de la génération qui s'en
va à nier la supériorité de celle qui arrive, et cette révolte impie a coûté et coûtera encore bien des larmes et du sang à notre infortunée planète; mais c'est un mal quia sa raison d'êtreet dont la terre se débarrassera, lorsque chacun se répétera que la fleur étant l'état parfait de la chenille, la corolle et les aïles les attributs caractéristiques du plein développement, on ne peut admettre que l'état parfait de l'homme soit celui où l'obésité arrive, où les cheveux s'en vont, contrairement à ce qui est admis par la science constituée, depuis qu'elle a pris sous sa protection spéciale la naissance des insectes, et qu'elle a chanté l'amour des fleurs.
Néanmoins, nous aimons trop ceux qui nous ont précédé dans la vie, qui ont soutenu nos premiers pas, pour les traiter comme le faisait naguère un désillusionné de la vie, le poëte Chateaubriand, qui écrivait dans ses Mémoires d'outre-tombe, parcequ'il avait, disait-il, le bonheur d'être jeune à 76 ans, et cela, à propos de Charles X, le vieux roi : « Les vieilles gens se plaisent au cachotteries, n'ayant à montrer rien qui vaille. Je voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, à commencer par moi et douze de mes amis. » Ce célèbre écrivain a dit aussi : « L'âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teintet la fleur de la jeunesse. » Ce sage était trop sévère, et, comme conclusion, nous allons exprimer le désir que les membres de l’Académie belge veuillent bien étudier les ouvrages d’Allan Kardec; ils trouveront dans le Livre des Esprits, réunies sous une forme dialoguée, concise et logique, les réponses aux questions qu'ils se seront mentalement adressées au sujet de l'enfant prodigieux qui a excité dans leur assemblée une émotion et un enthousiasme bien naturels.
Ils apprendront ainsi qu’il n'y a pas de miracles ni de priviléges, mais une loi générale, éternelle qui laisse à l'âme son libre arbitre,lui permettant de progresser par ses efforts continus. Frédéric Van de Kerkhove, après avoir beaucoup vécu, avait profité de ses incarnations, et, pendant son épreuve passagère, il a dû, ce faible enfant, sentir, penser et agir comme un homme, cela est rationnel et incontestable.
NS
JOURNAL DE BRUGES (BELGIQUE), 31 janvier 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE
Nul n'est prophète dans son pays. On a beau nier cette vérité, on la subit à son insu. C'est ainsi que, quand nous lûmes dans le Journal des Beaux-Arts le long et bel article que son Directeur consacra à l'œuvre artistique du jeune Fritz Van de Kerkhove de Bruges, mort, il y a quelques mois, à l’âge de 10 ans, nous nous dîmes : quoi, un phénomène de ce genre nous serait révélé par un étranger, et cet enfant aurait dessiné, peint, sans que nous l'eussions appris! Puis, il faut le dire, on croit peu, généralement, à ces révélations subites d’un talent inné, primesautier; et comment supposer que, sautant à pieds joints audessus de l'enseignement scolastique, un enfant passât pour ainsi dire maître sans rien avoir appris.
La chose est vraie, des plus vraies cependant. Elle est là visible et palpable, et, il faut bien l'avouer, la Belgique a perdu, en cet enfant, un grand artiste à venir! C’est pour lui que semblent avoir été écrits ces deux vers dont on a si souvent abusé, mais dont l'application est ici rigoureusement juste :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.
Nous avouons être allé sceptique voir cette étrange galerie et en être revenu croyant.
Il y a quelque chose de touchant à voir un père, artiste luimême, vous montrer les larmes aux yeux, l'œuvre de son fils; œuvre immense si l'on pense qu'elle compte environ 350 tableaux faits par cet enfant, dont les Jouets étaient une palette et un pinceau, qui dérobait les morceaux de caisse de cigares et les couleurs de son père pour en faire ces charmants petits paysages, pleins de poésie mélancolique, qui font rêver et penser à ce triste dicton : « Quand ils ont trop d'esprit, les enfants ne vivent pas. » II a vécu cependant, le jeune Fritz, vécu beaucoup en peu de temps. Il fallait qu'une puissance invisible, sachant qu’il lui serait donné peu de temps, le poussât à accomplir en trois ans l'œuvre d'une longue vie d'artiste. Car il n’ignorait rien cet en-
fant qui n'avait rien appris, il avait la science de la perspective, de l'harmonie des couleurs, l'inspiration.
Rien de touchant, d’extraordinaire, comme cette exposition, on y rêve quand on ne la voit plus.
En terminant l'article magistral qu'il a consacré à cet enfant de génie, M. Adolphe Siret disait :
« Nous avons dit que le jeune peintre serait devenu, en sup- » posant que ses progrès se fussent régulièrement et mathéma- » tiquement accentués, le plus grand paysagiste du monde... » Nous désirons ardemment que cette opinion soit contrôlée. » L'exposition dont nous venons de soulever le projet, permettra » ce contrôle; elle révêlera au pays ce Pic de la Mirandole de » l’art. Plus malheureux que lui, notre enfant sublime mourut » vingt ans plus tôt, non moins digne de la légitime célébrité » dont nous demandons aujourd’hui à la patrie la reconnaissance » et la consécration. »
Ce vœu va s’accomplir; l'œuvre de Fritz Van de Kerkhove va être exposée au Cercle artistique de Bruxelles, qui a préparé un salon pour la recevoir, honorant ainsi le jeune artiste brugeois, si tôt ravi à l'art qu'il devait illustrer.
LA CHRONIQUE (BELGIQUE), 1% février 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE,
Une exposition extrêmement intéressante s'ouvrira cette semaine au Cercle artistique, et je crois remplir consciencieusement mon sacerdoce de journaliste en disant tout de suite aux lecteurs de la Chronique ce que sera cette exposition.
On comprendra, j'espère, sans trop réfléchir, que la discrétion ne peut pas être une des qualités d’un folliculaire sceptique.
Le Cercle va donc exhiber, vendredi prochain si je suis bien renseigné, l'œuvre d'un peintre mort à l’âge de onze ans et quelques mois, Fritz Van de Kerkhove, de Bruges. Cet œuvre, composé d'environ deux cents petits panneaux, contient des morceaux d’une valeur réelle. Je les ai vus, examinés, étudiés — j'allais dire touchés — avec stupéfaction. C’est cette stupéfaction qu'il faut expliquer ici.
Avant de dire ce que je pense du jeune Van de Kerkhove et de ses œuvres, rendons d’abord hommage à la vérité. C'est M. Siret, directeur du Journal des Beaux-Arts, qui a le premier mis en lumière le talent de l'artiste brugeois. Si je dis qu'il n'a presque pas exagéré les qualités de cet enfant-prodige, on me croira sans
doute, car je n'ai pas l'habitude de caresser l'amour-propre de M. Siret.
Fritz Van de Kerkhove était paysagiste. Il a commencé à peindre en 1870; il est mort en 1873. Pendant ces quatre années, il a fait plus de 500 tableautins.
Il avait donc à peine huit ans lorsqu'il s'est adonné à la peinture avec une assiduité passionnée, sans maître, livré à lui-même. La maison de son père (peintre lui-même, mais sans prétention) est pleine de tableaux anciens; il a vécu dans cette espèce de musée comme dans l’atmosphère favorable à ses facultés intellectuelles. Il y a quelque chose de fantastique et de merveilleux dans l'éclosion rapide de ce talent phénoménal.
Ne vous semble-t-il pas que le milieu où l'on vit peut, en certaines circonstances et le tempérament se prêtant à cette hypertrophie; opérer de façon que le cerveau soit pour ainsi imprégné, imbibé d'une même pensée, et que cette pensée se développe avec la puissance d'une plante dans l'air chaud et humide des tropiques ?
[l est évident, selon moi, que le jeune Van de Kerkhove a été pendant toute son enfance obsédé par les tableaux qu'il a eus sous les yeux; ces images ont dû être pour lui un incessant cauchemar, maladie à la fois énervante et productrice : le développement du cerveau a dû se faire comme la croissance des os et des muscles se fait dans la fièvre. Il y a là un cas de pathologie que l’Académie de médecine pourrait mettre au concours sans être ridicule; mais, pour l'élucider, il faudrait commencer par se débarrasser de l'idée d'esprit détaché de la matière et d'âme, libre dans le corps comme un sabre dans son fourreau.
En attendant que ce problème (qui n’est merveilleux que parce qu'on ne l'a pasencore étudié à fond) soit résolu, voyons le résultat de ces travaux étranges etle produit de ce cerveau chaufféà blanc.
L'œuvre de Fritz Van de Kerkhove n'est composé que de paysages.
Il est évident que la plupart de cés paysages sont des images faites d'après des gravures : ils représentent des sites qui n'existent pas aux environs de Bruges que l'enfant n'a pas quittés.
Mais de ce qu'il se soit aidé des compositions d’autrui pour réaliser son idéal, il ne s'ensuit pas que l'enfant soit un imitateur.
La gravure ou la photographie montre les objets avec leurs tons relatifs ; mais elle ne produit pas la couleur, c’est-à-dire l'apparence que la lumière donne aux corps de diverse nature dont se compose un paysage. Or, ce qui est extraordinaire dans les tableaux du jeune Van de Kerkhove, c'est qu'ils sont d’une coloration admirable, tantôt douce et délicate comme les Corot, tantôt vigoureuse comme les Rousseau, toujours fine et distinguée, harmonieuse d’une harmonie réelle.
Chose à remarquer aussi, il n'y a presque pas eu de tâtonnements dans le travail; pour ainsi dire du premier coup, en 1870, les qualités de l'harmoniste se révèlent : à huit ans, l'enfant faisait de petits chefs-d'œuvre.
Tout de suite, sans avoir appris, sans que le travail lui ait donné une manière, sans gaucherie et sans naïveté, il est peintre; peintre avec malice, avec habileté, avec rouerie, peintre savant, si l'on peut parler ainsi, qui n’a pas été appris, peintre comme Mondeux était mathématicien.
On parle de Mozart, on dit : « À huit ans il jouait du violon en virtuose. » Mais depuis combien d'années déjà s’escrimait-il ?
Il n'y a pas de comparaison à faire. Etre peintre sans avoir peint, c'est merveilleux ! Avoir un don qui remplace l'étude et la pratique, qui bouleverse toutes les idées sur les difficultés d'exécution, qui fait la nique au temps, c'est inexplicable. Mais cela nous ouvre un horizon nouveau sur les facultés innées. Le jeune Van de Kerkhove prouve en effet, selon moi, et d’une façon irréfutable, que nous naissons tous avec certains germes spéciaux, particuliers, que nous avons des aptitudes que le travail fait grandir, mais que nous ne pourrions acquérir par le travail si nous n’en possédions pas les embryons en nous-mêmes.
Cette exposition étonnante fera faire bien d’autres questions auxquelles il sera difficile de répondre.
Par exemple, cette question-ci :
Fritz Van de Kerkhove, s’il avait vécu, aurait-il été un grand peintre ?
Oui, répondra-t-on tout de suite. Quand on fait des quasi chefs-d'œuvre à dix ans, il n'y a pas de raison pour qu'on ne produise pas des merveilles à vingt ans. Si, justement, il y a des raisons.
Fritz Van de Kerkhove n'est pas un enfant; il avait la taille, l'âge et sans doute le langage d'un enfant ; mais son travail est d'un homme, et d'un homme mür. 11 aurait pu vieillir, il ne serait probablement pas devenu plus vieux en tant que peintre. A mon avis, il avait donné avant de mourir tout ce qu'il pouvait donner. Tant d'adresse, de malice, de savoir prouve malheureusement que la précocité est le produit d’une sorte de fièvre cérébrale, de maladie; et il n'y a que les corps sains, dans les terrains et les atmosphères propices, qui ont une continuité de développement que l'âge n'arrête point.
J'ai dit plus haut que l'enfant n'était pas un imitateur ; et cela est vrai, car il n’a pas pu avoir sous les yeux des échantillons de tant de peintres avec lesquels il a des rapports, depuis Van Goyen et Rembrandt, jusqu'à Rousseau, Corot et d'autres maftres modernes.
Mais, ce qui est encore plus surprenant, c'est que, sans être un imitateur passif, il n’a pas non plus de personnalité bien caractérisée. C'est comme un réflecteur, un kaléidoscope vivant et inconscient.
Il n'a pas non plus de défauts, ce qui fait que la lutte n'a pu s'établir, et que ses qualités à l'état d'équilibre produisent presque de belles œuvres.
A-t-il beaucoup vu la nature? On le croirait, car ses images ne se ressemblent guère. Les effets sont doux ou heurtés, lumineux ou sombres, avec des vigueurs ou des finesses qui caractérisent admirablement l'heure que l'artiste a voulu exprimer. Son dessin est d’une élégance rare, et les profils de ses horizons ont toujours un style bien accusé, sans mollesse et sans hésitation. La
sûreté de la touche, la délicatesse des formes, quelque chose de véhément et de paisible à la fois, donnent à cet art phénoménal un accent qui fait crier aux peintres : « C’est à ne pas y croire!»
Allez-y donc voir ! Le Cercle conviera le public à se rendre compte par lui-même de cet œuvre stupéfiant. Samedi prochain il sera visible, — nous dirons à quelles conditions, si conditions il y a.
Je pense n'être pas mauvais prophète en disant que tout ce qui est à Bruxelles digne du nom d'artiste, et toutes les personnes qui s'intéressent aux choses de l'art, voudront voir les deux cents tableaux du jeune Van de Kerkhove. Ne vous effrayez pas : le plus grand de ces tableaux n’a pas cinquante centimètres de hauteur ou de largeur, et la masse reste dans des proportions vraiment lilliputiennes.
A titre de curiosité, et aussi pour servir à l'histoire de l’art flamand au dix-neuvième siècle, le gouvernement ne ferait peutêtre pas mal d'acquérir une demi-douzaine de ces tableautins.
JACQUES