‹ L'enfant de BrugesChapitre 16 sur 83 · BERTRAM · texte numérisé non relu

BERTRAM

A ce même propos, le Précurseur du 22 octobre disait :

« Avant de clore, quelques mots sur un sujet qui occupe la presse : deux paysages, la curiosité du Salon de Gand, par un enfant, F. Van de Kerkhove, mort à douze ans, et dont le

Journal des Beaux-Arts a donné le portrait et la biographie. Pour être tout à fait complet, il convient que nous en parlions. On a essayé de contester le génie précoce de cet enfant extraordinaire. Pour qui a vu ces deux paysages, ce génie est incontestable. Nous ne voyons pas qu'on s’inscrive en faux contre l’attribution qui lui en est faite, il faut donc admettre que ces deux paysages sont bien de lui. Ils ne ressemblent d’ailleurs à rien de connu et sont d’une extrême étrangeté. Mais, dans cette étrangeté, il y a de la puissance, de la mélancolie, du mystère, un art surprenant et un style tout à part (Voir surtout celui où la solitude est complète. On y trouvera de bien rares qualités). »

P. J. VAN OUDENHOVE.

Remarquons en passant que six mois après, lorsque l'exposition fut ouverte à Gand, le journal qui appréciait Fritz dans des termes non moins enthousiastes que les nôtres et qui proclamait hautement la valeur de «ces paysages qui n'étaient pas de notre temps » ce journal, disons-nous, resta muet. Bertram (Eug. Landoy) qui avait « connu Fritz ainsi que sa Jamille >» n'eut pas un mot pour continuer la glorification de l'enfant et prendre la défense d’une famille dont l'honorabilité aurait trouvé dans sa plume un défenseur, inutile $ans doute, mais au moins reconnaissant. Le Précurseur inséra dans ses colonnes des articles tantôt pour tantôt contre et fit par là douter de son impartialité.

REVUE DE BELGIQUE, livr. de février 1875.

LA QUESTION VAN DE KERKHOVE

Le Cercle artistique vient d'ouvrir ses salons à une exposition de tableaux qui excite vivement la curiosité du public et qui

donne lieu aux controverses les plus ardentes entre les artistes. Ces tableaux sont l'œuvre d'un petit prodige, Fritz Van de Kerkhove, né à Bruges en 1862, et mort en 1873, à l'âge de 10 ans et 11 mois. D'après une notice publiée par M. Siret, le révélateur de ce phénomène, cet enfant a été souffreteux et délicat dès sa naissance; sa tête avait un développement anormal et était le siége de douleurs constantes ; il jouait peu, mangeait beaucoup et était toujours altéré de soif; il avait, paraît-il, le pressentiment d'une fin précoce; il mourut d’un épanchement au cerveau.

On connaissait déjà des musiciens précoces, comme Mozart, des mathématiciens précoces, comme Pascal et Mondeux, des savants précoces, comme Pic de la Mirandole et Stuart Mill; mais c'est, pensons-nous, la première fois que l’on signale un peintre aussi phénoménal que ce pauvre petit Van de Kerkhove.

Tout l'œuvre de cet enfant se compose de paysages ; quelques-uns sont des souvenirs des environs de Bruges, des dunes de Blankenberghe ; le plus grand nombre sont des œuvres d’imagination inspirées de gravures du Tour du Monde ou du Magasin pittoresque. Cependant, si les premiers ne sont pas peints d’après nature, les derniers ne sont pas des copies. La gravure n'était pour le jeune artiste qu'un point de départ; à peine avait-il commencé son tableau, qu'il oubliait son modèle et lâchait la bride à son imagination.

Celle-ci avait une teinte mélancolique, elle était surtout impressionnée par les effets élégiaques de l'automne, par la tristesse des eaux noires et dormantes, par les ciels chargés de pluie, par les horizons brumeux.

Pour donner une idée des tableaux qui composent l'œuvre du jeune artiste brugeois, passons-en rapidement quelques-uns en revue : voici, parmi les travaux de 1870-71, un tableautin représentant une ville vue d'une petite éminence; les premiers plans sont vigoureux; au-delà, la lumière qui rase les toits et fait miroiter les tuiles donne une zone brillante d’une justesse de ton étonnante; un autre tableautin, haut de 25 millimètres et long de 10 centimètres, montre une ligne de saules tétards, penchant tristement leurs têtes alourdies au dessus d’une eau marécageuse ; plus loin, c’est la lisière d’un bois, dont les arbres dépouillés noïient leurs silhouettes caractéristiques dans un ciel gris chargé de neige; à côté, un tronc d'arbre, plaqué d'un blanc vigoureux, pourrait passer pour une esquisse de Diaz. Dans le panneau de 1872, nous trouvons encore un chaud effet d’au-

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tomne pris dans un bois herbeux, une dune qui se détache sur un ciel dont l'exécution révèle une facture étonnante; puis, un ciel lumineux roulant ses gros nuages moutonnés au dessus d'une mare, un moulin ruiné faisant une tache sombre dans un ciel éblouissant de clarté qui rappelle Ruysdael, un bois illuminé par les dernières lueurs du soleil couchant qui pourrait être signé Daubigny, une lisière ‘de bois d’une silhouette grandiose, une ligne d'arbres maigres et décharnés, se détachant sur un ciel agité, et, à côté de ces œuvres larges et puissantes, de petits paysages fins, détaillés, avec des horizons bleus comme chez Breughel.

Dans le panneau consacré aux travaux de 1873, se trouvent de vrais chefs-d'œuvre; voici, entre autres, un bouquet de peupliers qui se dresse élégamment sur un coteau ; leur frondaison légère, rendue par des frottis transparents, se découpe sur un ciel martelé par le couteau à palette, outil favori du jeune peintre ; voici une dune sablonneuse avec un coin de mer, dont les flots gris et un peu huileux rappellent si bien ceux de la mer du Nord et les interprétations qu'en ont données les vieux peintres hollandais; voici encore le bois sur un ban de roc, qui pourrait passer pour une étude de Rousseau dans la forêt de Fontainebleau.

Ce qui étonne d'abord, c'est l’impersonnalité de toutes ces peintures; on y trouve des esquisses qui rappellent tour à tour Daubigny, Courbet, Diaz, Boulenger, Coosemans, Corot, Troyon; puis, à côté de cela, Breughel, Van de Velde et Van Goyen. Et cependant, malgré cette multiplicité d’aspects, on ne peut méconnaître l’individualité de la facture; cela est si caractéristique que, certainement, il suffit d'avoir vu une fois l'exposition du Cercle pour pouvoir reconnaître désormais une œuvre du petit Brugeois. On dirait que, obsédé d'un rêve de couleurs, le jeune peintre commençait par pétrir quelques taches harmonieuses sur son panneau, puis que, dans ces empâtements, son imagination lui montrait des accidents de terrains, des effets de végétation, des silhouettes d'arbres dont il accentuait ensuite la forme par tous les moyens que lui suggérait sa précoce ingéniosité; il devait tantôt rayer d’un trait d'ongle la surface unie d’une mare, tantôt fouiller un buisson du bois de son pinceau ou bien tamponner de son doigt un profil trop sec où un bosquet trop opaque, ou encore marteler du revers de son couteau les vibrations lumineuses d’un ciel nuageux.

La première impression produite par ces peintures a été l’en-

thousiasme mêlé à une certaine tristesse que cause toujours la vue d’un phénomène contre nature, quand il se révèle dans un être humain; puis, peu à peu, la méfiance s'est fait jour, les paysagistes surtout ont commencé à mettre en doute la sincérité de ces œuvres. Ils prétendent qu'il est impossible qu’un enfant de onze ans ait, d'intuition, deviné toute la technique de la peinture et soit arrivé à des résultats auxquels n'atteignent que des artistes expérimentés.

La question est délicate. Elle met en suspicion des gens fort honorables; de plus, elle supposerait de leur part une mise en scène longuement préparée et pour laquelle on se serait servi d'un pauvre petit être chétif, entouré de l’auréole d'une mort précoce, comme d'un appât pour égarer l'opinion publique. Il y aurait là une machination si odieuse, une exploitation si impudente des sentiments les plus intimes, que nous nous refusons à croire à une supercherie préméditée.

Un heureux hasard nous a fait rencontrer récemment le père du jeune peintre, et nous n'hésitons pas à dire que son air de sincérité, la franchise et le naturel de sa parole nous ont complétement convaincu ; sa voix était encore pleine de larmes en nous racontant toutes les circonstances de la vie de son enfant.

Le goût de la peinture était si inné chez lui qu'à ‘quatre ans, il tourmentait sans cesse son père pour obtenir de lui des croquis qu'il pût enluminer; on fut obligé d'engager un pauvre peintre, restaurateur de tableaux, avec la mission de venir tous les soirs dessiner pour le petit Fritz. Cette aptitude ne fit que se développer avec l'âge; le jeune enfant s’emparait de toutes les couleurs qui restaient sur la palette de son père; il travaillait presque toujours debout, tenant d'une main le petit panneau, appliquant de l’autre les couleurs, à l'aide du couteau à palette, pour modeler les terrains et le ciel; il obtenait les frottis de feuillages, les roseaux des marécages à l'aide d'un pinceau qu'il écrasait pour en écarter les poils ; puis, quand sa couleur séchait, avec un petit canif qu'on nous a montré, il striait l'eau pour en accentuer le miroitement, pour dessiner les troncs argentés des bouleaux dans un massif de verdure ou pour pailleter d’un reflet brillant l'écorce d'un arbre; chaque jour, il inventait quelque procédé nouveau et en tirait parti pour rendre les effets que lui dictait son imagination

On se rend parfaitement compte de ces différents procédés ; il ne serait même pas difficile de les imiter, mais ils n'ont de valeur qu'à la condition d'être employés par un artiste ayant

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un sentiment aussi vif, aussi profond, de la couleur que l'avait notre jeune peintre.

Quand son père touchait à ses tableaux, lui conseillant de placer ici un arbre, d'indiquer ailleurs une maison, il se fâchait et allait pleurer dans le sein de sa mère en se plaignant de ce qu'on lui gâtait ses œuvres.

Quand il ne souffrait pas, il était d'un naturel gai; cependant, tous les matins, il restait près d'une heure silencieux sur une chaise, regardant fixement devant lui ou la tête penchée sur la poitrine; pendant ce temps, on n'en pouvait tirer un mot; puis, tout à coup, il sortait de son rêve et étonnait ses parents par quelque parole étrange, quelque observation au dessus de son âge. Quand il se promenait à la campagne avec son père, il l'accablait de questions et de remarques sur les effets de la coloration qu'il apercevait, et il prétendait voir des tons que son père cherchait en vain.

Avait-il admiré le soir un coucher de soleil, il descendait le lendemain matin avec un panneau sur lequel il avait fixé son impression; seulement, le paysage s'était transformé, les berges du chemin étaient devenues des escarpements, le chemin luimême s'était changé en un vallon boisé et quand on le lui faisait remarquer, il répondait, en haussant les épaules, que le vrai site n'eût pas été assez pittoresque. Un jour, son père dit devant lui, à un de ses amis, en lui montrant un arbre auquel restaient quelques feuilles clair-semées : « On dirait un arbre de Corot. » Le lendemain, Fritz apporta un petit tableau en disant : «Voilà un Corot. »

I] lui suffisait d’avoir vu une fois un tableau pour qu'il retînt aussitôt la manière du peintre; en se promenant à la campagne, il lui arrivait alors de reconnaître dans un site tel ou tel motif favori d'un maitre célèbre.

Cet enfant était donc né avec des aptitudes spéciales qui en avaient fait un être phénoménal.

Le fait est-il vraiment miraculeux et la raison se refuse-t-elle à l’'admettre ?

Quelque extraordinaire qu’il soit, il ne nous paraît pas sortir du domaine du possible.

Décomposons-le, en effet, en ses différents facteurs et demandons-nous s'ils ne peuvent pas, à défaut d’une explication scientifique du phénomène, nous donner au moins l'intuition de sa véracité.

Posons d'abord, comme premier fait acquis, que le jeune Fritz appartient à une branche de la grande famille germanique

qui a toujours montré des aptitudes innées pour l'emploi de la couleur, depuis le temps où ses tapisseries étaient recherchées dans l'Europe entière jusqu'à nos jours, où nos peintres se sont distingués dans toutes] les expositions internationales par l'éclat harmonieux de leur coloris.

Un de nos premiers paysagistes nous communiquait récemment une observation qui démontre d'une façon frappante les aptitudes innées de nos Flamands : « Quand je fais des études d'après nature en pays wallon, nous disait-il, les paysans me regardent d’un air ahuri et me demandent si je prépare le tracé d'un chemin de fer; quand c’est en pays flamand, ils s'approchent doucement, me regardent travailler avec respect, puis manifestent leur satisfaction ou me font une remarque souvent fort juste : « I1 me semble, monsieur, que votre horizon n'est pas assez gris ou que votre ciel n'est pas assez clair. »

Nous-même, pour nous éclairer sur les aptitudes esthétiques de nos campagnards, nous avons plus d’une fois, dans nos excursions en Flandre, amené la conversation sur la peinture et nous avons toujours été étonné de l'intérêt que ce sujet présentait pour des paysans vivant loin des centres où se cultivent les arts; les noms de Rubens et de Van Dyck sont encore aussi populaires dans nos campagnes que l'était autrefois celui de Vader Cats; aussi les peintres qui y vont faire des études d’après nature,sontils assurés de rencontrer toujours un accueil hospitalier.

Plaçons ce premier germe dans une organisation brûlée par une fièvre de croissance, dépensant en quelques années toute la vitalité qui suffit à une existence normale; ces facultés ne vontelles pas acquérir une acuité, une puissance qui leur fera dépasser la limite ordinaire ? On comprend qu'on se refuse à croire à un fait qui renverse les lois assignées aux phénomènes de la nature par notre expérience. Si nous voyions un pavé venir flotter à la surface de l'eau au lieu de couler à fond, un âne se mettre à parler comme celui de Balaam, ou un mort en putréfaction ressusciter, évidemment, nous nous croirions le jouet d’une hallucination ou les témoins d'un miracle; quand, au contraire, le phénomène extraordinaire ne consiste que dans l'extension d'une faculté naturelle, portée à une puissance peu ordinaire, nous pouvons être surpris, mais notre raison ne se révolte pas plus qu’à la vue d'un géant ou d'une femme à deux têtes. Parmi toutes les œuvres attribuées au jeune Fritz, il n'en est certes aucune qui soit surhumaine ; s’il les avait produites à vingt ans, on admirerait son talent sans le contester ; est-il donc impossible

que chaque année ait compté double pour cette organisation surexcitée par une vie exubérante? Quand, à six ans, il demandait des pinceaux et des couleurs, il avait, en réalité, douze ans, et, à dix ans, il accomplissait le travail d’un jeune homme de vingt ans.

Les détails que M. Siret donne sur sa vie nous le montrent, du reste, comme un enfant d’une sensibilité et d'une intelligence extraordinaires : en toutes choses, il dépassait de beaucoup la mesure commune.

A ces facteurs fournis par l'enfant lui-même, vinrent s'en ajouter résultant du milieu peu ordinaire dans lequel il s'est développé comme en une serre chaude. Fils d'un négociant, amateur de peinture et peintre lui-même à ses heures de loisir, le jeune Fritz a été élevé dans une de ces maisons comme nous en avons rencontré plus d’une en Flandre, bourrée de tableaux de la cave au grenier, du plancher au plafond. S'imagine-t-on quelle excitation la vue de toutes ces peintures a dû imprimer à ce jeune être, né coloriste, aspirant la couleur par tous Ses pores, vibrant à toutes les impressions du dehors qui répon daient à cette prédisposition native ? IL y avait devant Sa maison une ligne de grands arbres ; quand le vent les courbait sous son souffle puissant et chassait dans un ciel humide les lourds nuages du nord, le jeune Fritz ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle mélancolique, et de ses petits doigts agiles il pétrissait la couleur pour traduire son admiration

Les gens du métier admettent, du reste, toute la partie sentimentale de l'œuvre et ne soulèvent d’objection que contre les roueries de vieux peintre qui se remarquent dans tous ces petits tableaux ; les spécialistes nous semblent un peu abuser ici de la supériorité que leur donnent leurs connaissances techniques. En somme, ces roueries, même chez les vieux peintres, sont moins le résultat d'une habileté manuelle acquise par un long exercice que le fait d’heureuses rencontres; petit à petit, les peintres s'amassent, par une suite d'expériences, toute une série de recettes, ce qu'ils appellent les ficelles du métier, qui leur permettent de rendre mieux certains effets, de produire une impression d'autant plus vive qu'on devine moins les moyens employés pour la produire.

Pour nous, quelque extraordinaire que cela paraisse, nous ne voyons rien d’impossible à ce que le jeune Van de Kerkhove ait, en jouant, trouvé qu'en écrasant une tache de couleur avec son couteau, en tapotant du bout d’un pinceau raide, ou en

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grattant de son canif une surface peinte, il obtenait des effets inattendus.

Car il faut bien tenir compte de ce fait, qu'il n'y avait rien de voulu, de prémédité dans le travail de l'enfant ; il lui eût été impossible de peindre d’après nature; quand ses parents lui redemandaient un paysage qui leur avait plu, il était incapable de le refaire; il a commencé vingt fois une dune qu'il avait prise en affection à Blankenberghe et qu'il nommait sa dune, et il n'y en pas deux qui se ressemblent.

Le procédé naissait sous ses doigts sans qu'il se rendît compte des moyens qu’il employait pour cela; c'étaient les hasards de la touche, du coup de pinceau, les inégalités de l'empâtement qui dirigeaient son invention.

C'est ainsi que nous découvrons des mondes fantastiques dans un ciel nuageux et des paysages étranges dans un mur moisi d'humidité.

Nous croyons donc à la sincérité de l'œuvre du petit peintre brugeois ; la seule chose qui pourrait être supposée, c'est que le père qui a eu la malencontreuse idée de planter un petit bonhomme noir dans chaque tableautin de son fils, ne se soit laissé entraîner à donner en même temps, par-ci par-là, un coup de pinceau pour ajouter un accent, souligner un effet, déterminer une forme, accuser un plan; aussi demandons-nous formellement qu'une enquête sévère établisse la part exacte de l’enfant-peintre dans les panneaux exposés ; nous la demandons au nom de la dignité du Cercle, de l'intérêt de l'art et de la science. Nous serions coupables envers la postérité si, actuellement que cela est facile et possible, nous ne lui léguions pas la preuve incontestable de l'authenticité des peintures de Fritz Van de Kerkhove et si nous n’assurions pas à l'antique cité

de Bruges la gloire de compter un artiste de plus dans sa

Walhalla.

CARL BULS.

ECHO DE BRUXELLES, 7 février 1875.

Depuis vendredi est ouverte au Cercle artistique, l'exposition des paysages du jeune Frédéric Van de Kerkhove; mort, comme on le sait, à l’âge de 11 ans moins quelques jours.

Dans fa salle où sont exposés les tableaux qui portent le nom de cet enfant, se vend au profit de la Caisse des artistes, une biographie rédigée par M. Adolphe Siret, qui, le premier, a révélé au monde des arts ce miraculeux phénomène d'un peintre de dix ans, ayant fait une œuvre immense, composée d'un nombre considérable de tableaux pleins de poésie, d’invention, de sentiment et dans lesquels un pinceau sûr de lui semble être au service d’une intelligence hors ligne.

Le siècle que nous achevons de traverser a connu déjà un de de ces génies précoces, Victor Hugo ; mais Victor Hugo ne débuta qu'à quatorze ans, et lorsque Châteaubriand le présenta à Charles X, après l'Ode sur le sacre, en l'appelant «enfant sublime, » il en avait vingt-deux.

D'après M. Siret, son biographe, le jeune Van de Kerkhove aurait commencé à peindre dès l’âge de six ans.

Ses œuvres sont là. C’est plus que de l’étonnement qu’on éprouve, on se sent pris d’une sorte de vertige. A l’âge où la raison n'est pas éveillée, cet enfant aurait eu un pareil sentiment du grand, du beau, aurait su mettre tant de poésie dans une chute d’eau, dans un rayon de soleil, dans une masse d'ombre? Il aurait eu cette science de la palette qui lui fait trouver comme d'inspiration de ces tons note sur note d’un effet si profond et si saisissant ?

Nous avouons que c'est trop fort pour que nous puissions y croire. Les paysages sont là, ils sont signés, l'auteur a eu soin de mettre dans chacun comme signature supplémentaire la silhouette du jeune prodige, dans des attitudes diverses. A côté des paysages, dont l'existence n'est pas contestable, nous avons les affirmations de M. Adolphe Siret.

Mettant tout cela d’une part — et de l’autre quatre années d'une vie d'enfant terminée à la dixième, nous avouons que la stupéfaction est plus grande que la foi.

L'œuvre est grande, M. Siret est son prophète — et autour de lui viennent se ranger des critiques d'art auprès desquels nous avouons ne pouvoir compter que parmi les jugeurs sans importance. Tout cela ne parvient pas à nous convaincre, justement parceque l'œuvre est trop grande.

Si nous avons tort, nos hésitations augmentent l'éloge qu’on peut faire de cet enfant de génie enlevé trop tôt à la gloire, et que nous n'hésitons à acclamer que parcequ’il nous semble trop grand.

NT ve

HALLETOREN, de Bruges, 7 février 1875. (Traduit du flamand).

FRITZ VAN DE KERKHOVE

Les tableautins, dont on a fait tant d’éloges, ont été expédiés à Bruxelles, il y a quelques jours, au nombre d'environ deux cents, et classés par ordre d'âge. Ils sont exposés au Cercle des Arts, au profit d'une œuvre charitable.

Tout l'encens offert à l'œuvre d’un enfant de dix ans nous avait laissé quelque peu incrédule. Nous avons voulu nous convaincre et sommes allés voir les tableautins avant leur départ. Si rapide qu'ait été le coup d'œil, l'impression est forte. Au milieu de plusieurs imperfections on découvre des traits, des dispositions, des jeux de couleurs, qui sont des traits de génie. Plusieurs d'entre les panneautins sont des chefs-d'œuvre desentiment artistique. Une imagination rêveuse, sombre et fantastique, se fait jour partout. Couchers de soleil en feu, vues d'hiver pleines de mélancolie, ciels tendus et orageux, bois battus par les bourrasques, tout porte l'empreinte du sentiment dramatique qui paraît étrange surtout chez un enfant. L'amplification dans l'exécution matérielle témoigne en plusieurs endroits de la profondeur et de la vérité de la conception.

On sent plutôt qu'on ne comprend. La distance obtenue par les moyens les plus simples est d’un effet saisissant. La rupture inconnue de l'équilibre de la force relative dans laquelle sont peints le ciel et la terre, dans certains paysages représentant des ouragans, transporte soudain l'attention de la terre au ciel dans lequel un drame semble se dérouler cemme par magie.

L'impression est profonde. — Le coloris si étrange qu'il soit parfois, est toujours riche, et c’est bien lui réellement, la force magique qui constitue ces petites merveilles. Nous ne pourrions rendre plus que cette impression générale, après le coup-d’œil sommaire que nous avons pu jeter seulement sur tant de peintures. Leur accueil à Bruxelles trouvera du reste assez d’écho dans les journaux pour suppléer à ce qui manque à notre aperçu.

Au premier bruit d'une exhibition des œuvres artistiques de Frédéric Van de Kerkhove nous avons exprimé le désir d’en voir donner la primeur à Bruges. La consécration dans la capitale d'une chose nouvelle qui appartient à Bruges par droit de naïis-

= ir

sance, au moment surtout où nous devons recourir à tous les moyens pour recueillir les fonds nécessaires pour la glorification de nos héros populaires, Breidel et de Coninc, et alors qu'une exhibition de cette nature nous eût si bien secondés dans nos efforts, nous portait préjudice. Si nous déclarons être changé d'avis, il importe de donner un mot d'explication. Nous confirmons toute la raison d'être de notre remarque,mais nous avouons que nous sommes convaincu qu'aucune population ne donne aussi aveuglément que Bruges dans le préjugé à l'égard de la capitale.

Quand la Gazette, la Chronique et autres feuilles bruxelloises auront raffermi la réputation du jeune Van de Kerkhove, il sera temps seulement d'exposer ici ses tableautins avec succès ; et tous ceux qui, incrédules, seraient restés chez eux avant l’acclamation de Bruxelles, aflueraient alors pleins d'intérêt et la caisse s’en trouvera bien.

Soit! Nous remercions M. Van de Kerkhove père de nous avoir déjà promis de gratifier Bruges de cette exhibition, après celle de Bruxelles, et cela au profit du Breidelfonds.

ART UNIVERSEL 15 février et 1% mars 1875.

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