‹ L'enfant de BrugesChapitre 17 sur 83 · UN PEINTRE DE DIX ANS FRITZ VAN DE KERKHOVE · texte numérisé non relu

UN PEINTRE DE DIX ANS FRITZ VAN DE KERKHOVE

On est frappé tout à la fois d'étonnement et de douleur devant l'émotionnant spectacle de cet enfant s'essayant avec une naïveté qui se mêle d’audace aux jeux sacrés de l’art; et l'esprit demeure confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une manière instinctive et presque inconsciente à travers les recherches de la plus bizarre des créations. Un mystère, que rien n'explique d'abord, si ce n'est la secrète et implacable vocation qui marque au front les prédestinés, s'impose aux investigations curieuses de l'analyse; et l’on se sent, sans pouvoir la définir, devant une force de la nature.

Cependant, si l’on en croit le biographe qui s’est dévoué à cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait jusqu’à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans l'entourage des choses de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par le cadre des vieilles peintures toujours jeunes qu’un choix constant avait accumulées dans la demeure paternelle. Irrésistiblement tourné vers la peinture, son jeune cerveau aurait senti s’infiltrer dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte à goutte, l'influence pénétranteet continue des couleurs sans cesse exposées à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses. Le père de Fritz, il est vrai, est lui-même un peintre, et peutêtre faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont existé dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l’art. Sans doute, elle est plus consciente et développée par l'étude chez l'un ; mais il semble qu’une même préparation ait présidé à l’éclosion de leurs originalités ; accumulée chez l'enfant, pressée de se manifester et avide de porter au jour, par un secret instinct, des trésors que la mort allait étouffer pour jamais, elle a été en lui comme l'épanouissement compact, soudain, irrésistible des qualités distinctives du père, et comme une explosion des germes que tous deux ont eus en eux, sans que ni l’un ni l'autre aient pu trouver la maturité et la force nécessaires pour les faire éclore avec cette mesure régulière qui est inséparable des œuvres vraiment grandes. Que de fois celui qui écrit ces lignes s’est arrêté, au courant des expositions, devant les tableautins irritants qu'y envoyait le peintre brugeois! Une verve mordante et inégale y tranchait des silhouettes déhanchées d’une allure qui semblait empruntée à Callot; Hoffmann sans doute avait rêvé, à travers les nuages de sa pipe, ces précieuses et grotesques sarabandes qui ne se rattachent à la terre que par le spectacle des plus étonnantes difformités. On était en présence d'un esprit inquiet, doué d'une fautaisie rare et qui s’aidait d'une mémoire confuse dans la résurrection des drôleries aimées de nos aïeux.

Ces singularités se rencontraient au même degré dans quelques planches à l'eau-forte d'une fabrique semblable et où la même main s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres dans lesquelles grimaçaient des figures de pendus, de boiteux, de sabouleux, d’écorchés, vraie Cour des Miracles fleurie d’ampoules, de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n'y avait

qu'une morsure par dessus un trait aiguisé et la nudité d'un dessin qui s'en allait à la déroute à travers des recherches de contorsions extra-humaïines, Les peintures au contraire, revétaient ses diaboliques horreurs d’un charme de couleur qui tirait ses prestiges d'une fine entente des gris, et l’on était en présence d'un exécutant maniéré dont les effets, pour aigres et pointus qu'ils étaient, annonçaient une nature douée. Eh bien ! ces effets, par moments peu définis et plutôt trouvés que cherchés, cette distinction dans les gris allant des gammes ténues des fluides argentins aux pénombres plombées ; ces délicates et fines harmonies qui semblaient le jeu d'une palette capricieuse, je les ai retrouvées dans les singuliers paysages de l'enfant, avec une similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru confondus dans les efforts d’une même création. Il n'est pas jusqu'au coup de pinceau mince comme une griffe d'aiguille qui ne serve à les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre parfois avec l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt qu'avec le poil toujours un peu épaté du pinceau. ,

A la vérité, ces conjectures puisées dans l'hérédité du sang et dans les influences des spectacles familiers, n'en laissent pas moins debout l'énigmatique et phénoménale aptitude de ce cerveau d'enfant. Peut-être encore, et j'y convie la critique, faudrait-il remonter par delà la transmission paternelle jusqu'aux effets des hérédités lointaines. Le cas en vaut la peine, car ce météore si tôt évanoui de notre ciel, ne s'en ira pas avec le son d'un violon comme l'âme des Milanollo ; sa trace lui survivra, et si, comme j'en exprime ici le vœu, l'Etat obtient de la famille, pour ses collections, quelques œuvres de ce précoce et malheureux enfant, son nom ira s'inscrire au panthéon des jeunes martyrs, pour l’attendrissement et l'admiration de ceux qui le connaîtront et s'étonneront de le voir si grand et si misérable.

On a comparé les peintures de Fritz à celles de Corot, de Diaz, de Dupré, de Rousseau. Ici commence l'erreur et j'allais dire le fanatisme qu'engendre chez les hommes la méditation sur les choses anormales.

Il ne peut être question de comparer aux maîtres le débutant, quelque similitude qui paraisse exister entre leur maturité et sa précocité : c'était, en regard des vols hautains de ces grands esprits trempés d'étude et de réflexion, la crysalide brillante déjà des promesses de la vie, mais confusément endormie encore, malgré la jeune palpitation de ses ailes. On ne sait toutefois quelle lointaine mais perceptible réminiscence des chefs-d'œuvre

consacrés, remplissait ce cerveau d'images familières; et ces ressemblances ont pu égarer, sans qu'il faille trop s'en étonner, les commentateurs émus. Peut-être même, par un de ces prodiges d'intuition qui se sont rencontrés, a-t-il pressenti ce qu'il n’a pu voir, et la mémoire a-t-elle eu moins de part dans ces assimilations qu’une sorte de vague prescience. Il ya, en effet, on ne peut le contester, dans les essais de son pinceau, des ébauches de colorations connues; et la palette de Corot, celle de Diaz, celle de Rousseau scintillent à travers l'obscurité de ses recherches, comme des soleils cachés par le brouillard. Mais il ne faut pas oublier que le hasard joue un rôle important dans les tâtonnements de l'enfant ; et l'effet est souvent le produit de conjonctions de tons involontaires. Il semble que ces merveilleuses palettes des maîtres se soient rencontrées tout à coup sous sa main et que, les trouvant préparées, il ait tâché de combiner des accords avec leurs harmonies éparses. Mais il n’a ni l’ordre ni la mesure qui indiquent la préméditation, et il joue de la couleur en virtuose épris de motifs, avec une ignorance charmante qui rend brillantes et fait presque réussir ses audaces. Quand il tient une couleur, il la délaie, la noie, la mêle, jusqu’à ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une gamme d’une richesse parfois extrême, mais qui manque ordinairement des relations exactes des tons entre eux.

On sent un cerveau enflammé sur les facetttes duquel les images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mouvantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières brillantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d’une atmosphère particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à tout voir sous un jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet, dans l’œuvre de l'enfant. des douceurs de coloration qui atteignent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quelquesuns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses, ondulent à travers des espaces argentins que le vent paraît avoir lavés. C’est à ce point que commence pour le contemplateur de ces difficiles énigmes un trouble dont il a peine à se départir. Que des étalages violents et heurtés, que même des harmonies sonores et puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet plus facilement : mais la délicatesse du coloris ne vient que d’un long apprentissage et c'est le comble de l’art d'obtenir la suavité par les raffinements de la lumière et les décompositions de tons. Or, l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordi-

naire du jeune Fritz : il est, en un mot, coloriste et de la plus souple trempe.

Là, du reste, n’est pas le seul étonnement de l'esprit devant ce génie rudimentaire : une faculté absorbante a tendu vers la création, et, en quelque sorte, ankylosé sur un point les ressorts de son cerveau, et cette faculté, qui chez lui va à l'extrême, avec une ampleur démesurée, est l'imagination. Comme un mirage lointain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a ressenties par l'instinct se réfléchit en lui, pêle-mêle avec l’image de la nature qui seule pouvait lui être familière et où il était né. Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et profonds accords reliaient au Midi torride, aux mers de l’Archîpel, aux hautaines falaises, aux paysages incendiés du Caire, à tous ces panoramas des mondes inconnus pour lui, sa vision clairvoyante? Et quels anneaux d’une chaîne interrompue en ses parents et renouée en lui le faisaient communiquer avec des pays où peut-être dormait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi à travers le temps les influences héréditaires ?

Son imagination était comme ces ponts de lianes qui servent à franchir les torrents dans les terres de l'Inde, et sont jetés, avec leurs balancements flexibles, d’une cîme à une autre : suspendue au dessus du réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle semblait se bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d’un monde à l’autre par d’invisibles bouts; et, comme un prisme, elle reflétait dans un vague et lumineux brouillard où se dissolvaient les silhouettes, les mouvantes impressions des couleurs. Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et des vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient avec avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes, les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les rivages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et essentiellement imaginatif de son œuvre. Il n’y a là évidemment qu'un à peu près et le dessin, la sûreté de l'assiette, les proportions mathématiques manquent presque toujours : mais cet à peu près est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indication à tire d’aile d’un esprit ému et qui n’a pas le temps de buriner ce qu'il n’a fait que crayonner. Et pour le détail et l'ensemble, cela n’est ni bien ni mal, mais exceptionnel et singulier, comme le travail phénoménal d'un esprit fait tout d’une pièce et sans préparation, avec quelque chose qui indique le visionnaire. J'excepte toutefois une demi-douzaine de panneaux qui, par leur achèvement rationnel, leur structure logique, la

mn,

notion d’un art déjà moins instinctif et plus raisonné, échappent à ce jugement : ailleurs le génie est épars à doses constantes, tangibles, mais confuses, inégales, et se volatilise en quelque manière ; ici, dans ces quelques œuvres, il s’adjoint une facture éprouvée et l'instinct sublime de l'artiste inexpérimenté devient tout-à-coup, comme par un coup de foudre, car cette vie si courte ne devait procéder que par brusques et soudaines évolutions, un talent assoupli, d’un jeu libre et puissant.

Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes constatations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demiteintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautinsi Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil, tant de tension et d’attention pour distinguer le passage d'un ton à un autre dans l’ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure confondu et presque irrité avec une pointe de doute.

Je ne sais d'autre part si on a tenu assez compte des petites silhouettes que le père a mises, sur chacun des panneaux de son enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans son œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d'aiguille, tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds. Mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles qu’elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de ressemblance. Eh bien ! ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et l'habile, l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les assimiler si étonnamment, non-seulement au cadre des choses peintes, mais au genre même de la peinture. Un père seul pouvait consommer, dans sa tendresse, le sacrilége sacré de peindre sur l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande des népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles cueillies dans son propre jardin (1).

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