‹ L'enfant de BrugesChapitre 18 sur 83 · CAMILLE LEMONNIER · texte numérisé non relu

CAMILLE LEMONNIER

(1) Fritz avait onze ans à peine, quand il s'est éteint le 12 août 1873, à Bruges, où il était né en octobre 1862. 11 montra une ardeur extraordinaire pour le travail. On ne compte pas moins de 350 tableaux de lui. Ses premiers ouvrages datent de 1870.

LA BELGIQUE 15 février 1875.

Une exposition de tableaux prodiges est ouverte, on le sait, en ce moment, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles. Elle se compose d'une centaine de petits panneaux, couvrant ensemble une superficie de quelques mêtres carrés et formant une incomparable collection de paysages, peints dans tous les styles et réalisant l’idéal des maîtres les plus divers. C’est l'œuvre du jeune Van de Kerkhove, mort grand artiste à onze ans à peine ! C’est sa précocité qui, dit-on, l’a tué. Il est devenu un grand peintre, un peintre merveilleux, sans jamais avoir eu de leçons de peinture.

Des personnes qui ont connu le jeune Van de Kerckhove, dit un correspondant, prétendent qu'il était hydrocéphale et qu'on n'a jamais pu lui apprendre à lire ni à écrire. Après sa mort, on découvrit que ce pauvre enfant avait en lui l'étoffe d'un grand peintre. Sans avoir jamais reçu les moindres notions de l’art, il a produit des chefs-d'œuvre que les plus grands artistes ne désavoueraient certes pas. Ce peintre prodige est parvenu à représenter sur de petits morceaux de bois, à l'aide d'un vieux couteau à palette, des images étonnantes de vérité, de couleur et de poésie. Quelques-uns de ces panneaux furent soumis à la Classe des beaux-arts de l'Académie royale, qui en fut tout ébahie. Puis, on résolut d'organiser une exhibition des œuvres de ce phénomène, à Bruxelles.

Ce sont les principales productions de ce génie moissonné dans sa fleur qui sont exposées au Cercle. La stupéfaction que l'on éprouve en visitant cette galerie est impossible à décrire. Quand on annonça qu’elle allait s'ouvrir, la curiosité du public, des artistes surtout, était vivement excitée. On s'attendait à quelque chose d'extraordinaire, après tout le bruit qui avait été fait, mais, en somme, à l’œuvre d’un enfant. Or, dit le correspondant dont nous parlons plus haut, il y a quelque chose qui manque absolument dans ces peintures : c'est la trace d'une main novice. On y trouve, outre le sentiment, toutes les finesses d'un vieux praticien, toutes les roueries du métier. En deux mots, quelques-uns de ces tableautins sont tout bonnement des chefsd'œuvre. Quelle variété, quelle richesse dans la conception ! Voici la dune et la plage de Heyst ou de Blankenberghe ; voici

une forêt profonde aux mystérieuses éclaircies ; voici un bois qui brûle; ailleurs une ruine poétique perchée comme un nid d'aigle sur un rocher sauvage. Cet enfant de génie avait donc l'intuition de toutes les merveilles de l'univers! On dit qu'il prenait une gravure du Magasin pittoresque et en faisait un tableau. Mais quelle est la gravure qui peut donner l'idée du ton et de la gamme d'un site que l’on n’a jamais vu?, Quel est l'instinct qui peut faire rendre, par la main d'un enfant ou d’un homme, les nuances les plus délicates et les plus charmantes d’un art qui ne révèle ses secrets qu'à de rares initiés, après une longue et laborieuse pratique!

Si ces petits chefs-d'œuvre n'étaient pas de la main de l'enfant prodige dont la signature figure dans un coin de chaque panneau, pourquoi le peintre, d'une habileté consommée, qui les aurait produits, se serait-il caché? En sortant de cette exhibition phénoménale, le correspondant en question a entendu un artiste s'écrier à haute voix, dans le vestibule du Cercle : Ceci est un miracle !

Il paraît qu'un bangnier de Bruxelles a offert 50,000 fr. de la collection. À ce prix, il l'aurait pour rien. Aussi l'offre de 50,000 fr. a été repoussée.

Le petit Van de Kerkhove était le fils d'un marchand de grains de Brugos, peintre lui-même à ses moments perdus, mais les tableaux qu'on a vus de lui dans diverses expositions excluent toute idée de collaboration aux chefs-d'œuvre de l'enfant.

Mystère! Voilà ce qui rend le mieux l'impression produite par cette exhibition sans précédent.

Feuilleton de l'ÉTOILE BELGE, du 17 février 1875.

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