AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE
Et, d’abord, je commencerai par éluder courageusement et — modestement la difficulté. Je goûte peu les mauvaises affaires. Pourquoi braver les foudres des thuriféraires de l'enfant prodige
ou s'exposer de gaîté de cœur aux lazzis de ses négateurs? Je n'affirme pas, je nie moins encore. Je me tiens au fait.
Ma retraite ainsi assurée, poussons droit au Cercle artistique et littéraire. Entrons dans la salle où se trouve exposée l’œuvre du Pic de la Mirandole du paysage. Le seuil franchi, le regard embrasse, sur les deux parois qui se font face, une soixantaine de panneaux. La plupart sont de dimensions exiguës ; les petits, cinq centimètres à peine en hauteur ou en largeur. Vues de loin, ces peintures présentent l'ensemble le plus harmonieux ; pas une dissonnance ! C’est étrange ! A la fois intrigué et charmé, l’on s'approche : la surprise devient de l'ébahissement.
Toutes ces vues et ces paysages qui portent indistinctement une seule et même signature et exhibent le même bonhomme lilliputien qui s'y promène en vrai intrus (1), rappellent avec une fidélité saisissante et tenant du sortilège, la manière, le coloris et jusqu'au sentiment individuel des maîtres du paysage moderne français.
Corot, aujourd’hui hélas! alité et mourant, signerait des deux mains ce rêve printanier. Rien qu'un simple frottis. Un nuage de gazon verdoyant, baigné de moîtes vapeurs matinales. Au second plan, la brise agite doucement le tendre et léger feuillé de quelques sveltes arbrisseaux.
Rousseau n'eût pas désavoué ce coucher de soleil fulgurant aux tons riches, rutilants; ces terrains accidentés brunis et calcinés, ces rochers aux crêtes dégarnies.
Ce ciel d'un bleu sonore qui surplombe une plaine verdoyante n’a-t-il pas les hautes et franches allures d'un Troyon ?
Le maître peintre d'Ornans retrouverait dans certaine vue de dunes, noyée d'air et de lumière, cette tonalité fine, grise, ni chaude ni froide, qui caractérise ces amas de sable mobile, tonalité dont il croyait seul posséder le secret.
Et que l'on ne s'imagine pas qu'il s'agit de quelque imitation timide, d'un à peu près ! Ces pastiches sont de facture magistrale ; ils attestent une incomparable sûreté de main. Le praticien le plus roué, le peintre blanchi sous le harnais et initié dans tous les arcanes, le rapin, espèce de chronique vivante des recettes
(1) C'est le père qui ya peint après coup ces figures. La même main a dessiné par-ci par-là des troncs d'arbres. Lorsqu'on s'est demandé qui pourrait bien avoir prêté son talent au petit Fritz, l’on en est arrivé, en vertu de l’adage juridique is fecit cui prodest, à soutenir que le père était le véritable auteur. Cela ne soutient pas un instant l'examen. Partout où la brosse paternelle a passé, elle a gâté l'effet au lieu de le corriger.
et tours de force des ateliers, tous sont éclipsés. Et par qui? Le croirait-on ? Par un enfant, brossant, dès l’âge de six à sept ans, ici en pleine pâte, procédant là par glacis légers sur lesquels, pareilles aux notes musicales piquées, se détachent des touches narquoises, spirituelles, justes de ton et de forme. L'auteur de ces tableautins se sert à volonté, et selon l'inspiration du moment, des pinceaux, du couteau à palette, du grattoir et de... ses doigts. Il lui arrive de retourner la brosse et de travailler avec le manche. Il se joue des difficultés au point d’incruster, à la lettre, dans un paysage d'un effet étourdissant et d’un ciel fortement empâté, une ligne d'arbres. Et notons vite qu'ils se détachent à merveille et qu'ils restent à leur plan.
Ces témérités et bien d’autres audaces à la Decamps abondent. On a tenté de les expliquer par le jeu du hasard.
Il me revient que certains artistes, depuis une semaine, passent leurs journées et jusqu'à leurs heures de récréation au Cercle à interroger le hasard. Ils improvisent des dessins fantasques avec les ingrédients les plus bizarres, l'encre et la bière, la suie et les cendres à cigares et Dieu sait quoi encore. Peines et efforts dépensés en pure perte! Le hasard fournit bien l'occasion; mais si celle-ci, selon la locution proverbiale, fait parfois le larron, elle ne fait pas le peintre.
Ces plaisantes expériences ont leur côté sérieux. Elles prouvent qu’à la première heure et ses enthousiastes engouements a succédé la réaction avec son cortége de doutes et de dénigrements. Ce fut d'abord — la première impression étant, quoi qu'en ait dit l'évêque d'Autun, toujours sinon la meilleure tout au moins la plus sincère — un concert unanime d’'exclamations laudatives, d'étonnements extatiques entremélés de cris de douleur contenus. Brisons nos palettes! gémirent les uns. D'autres crièrent au miracle, au génie, que sais-Je? Depuis les plus bruyants enthousiastes ont fait un retour sur eux-mêmes. Les si et les mais ont amorti et affaibli leurs phrases admiratives. Des réserves timides ont rencontré des échos complaisants. Bref, d'’aucuns en sont arrivés, presque sans transition, à jeter le gros mot de «supercherie» dans le débat.
L'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove ne mérite en vérité,
ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
L'encens qu'on lui prodiguait est encore chaud et l’on entasse déjà des fagots!
C'est trop se presser.
Je répète ce que j'ai dit en commençant : je n'apporte pas de conviction absolue. Mais le fait en lui-même qu'un enfant souffreteux, maladif, grandi dans un milieu artistique et concentrant toutes ses facultés sur ce seul point ait put de huit à dix ans et demi produire tous ces tableautins et d’autres encore, n’a rien d'absolument impossible.
Si Je croyais à la métempsycose, l'explication serait toute trouvée : il sufhrait de dire que l’âme de Teniers ou de quelqu’autre habile peintre avait passé dans la frêle enveloppe de l'enfant brugeois.
Le cas est certes extraordinaire. Il tient autant, pour ne pas dire plus, de la pathologie et de la psychiâtrie de l’art. Des anomalies pareilles se sont produites dans d'autres branches scientifiques et artistiques. Si Pic de la Mirandole, à l'âge où d’autres enfants apprennent à peine à épeler, parlait toutes les langues anciennes et modernes et était cité, à dix ans, parmi les meilleurs poètes et orateurs du quinzième siècle, si un pâtre italien résolvait, mentalement et à la minute, les problèmes de mathématiques les plus ardus, pourquoi Frédéric Van de Kerkhove n'aurait-il pas su pousser l’imitation des œuvres dont il était entouré dès sa plus tendre jeunesse aussi loin que nous le voyons dans sa collection d'esquisses au Cercle?
Le peuple dans son bon sens robuste a un mot qui juge parfaitement le danger des développements précoces de certaines facultés au détriment des autres qui s’atrophient fatalement. I dit : cet enfant a trop d'esprit, il ne vivra pas.
Et Frédéric Van de Kerkhove n'a en effet guère vécu.
Regardez son profil dans le bas-relief qui se trouve dans la même salle et vous pressentez parfaitement un développement physique et intellectuel anormal; ce fut toujours un enfant malade, condamné dès sa naissance.
Que l'on ne parle pas dès lors de génie, il ne saurait en être question. Le génie! l'adresse et l’habileté lui tombent rarement ou jamais en partage. Qui dit génie dit équilibration et harmonie des forces. Ses créations sont le résultat d'une longue gestation, d'un laborieux enfantement. Elles rayonnent et éblouissent au point que l'ouvrier se dérobe, l’œuvre paraît sortie des mains de l’artiste comme Minerve de la tête de Jupiter. Mais quels efforts, quel travail n’a-t-il pas fallu pour atteindre cette perfection !
Si Frédéric Van de Kerkhove eût vécu, il n'eût jamais été au delà de l’imitation; jamais il n’eût franchi les limites étroites
qu'il a choisies par intuition, j'aurais presque dit par instinct. Dès qu'il veut agrandir le cadre, son adresse et son aplomb l’'abandonnent. Les contours deviennent cotonneux, la touche s'alourdit, le charme s'envole à tire d’aile.
Son talisman, le procédé, n’est plus efficient. La raison en est aisée à saisir : il n’a vu la nature que par les yeux des maîtres anciens et modernes. Là est le secret de sa force relative, mais aussi de son irréparable faiblesse. Il n’a connu ni ces défaillances fécondes qui s'emparent de l'artiste en face de la nature, ni ces désespérances amères mais salutaires d’où jaillit l'étincelle.
C'est l'art japonais ou chinois. Ne lui demandez pas plus de note personnelle qu'à l'oiseau qui contrefait tous les autres chanteurs du bois, sans avoir un chant à lui.
Cherchez un progrès entre les peintures faites par Van de Kerkhove en 1870 et celle de 1873, il est à peine sensible, si tant est qu'il y en ait eu. En toutes, vous admirez le métier, mais l’œuvre n'existe pas.
La facilité phénoménale de Frédéric Van de Kerkhove n'a donc rien qui doive décourager les peintres jeunes et vieux.
Leur trouble a été profond cependant, je le conçois. Il a dû être surtout poignant chez ceux, dits les «jeunes » qui, confondant les moyens avec le but, matérialisent l'art, répudient la pensée et se contentent de n'être que des photographes intelligents de la nature là où ils pourraient être ses interprètes éloquents, sincères et émus. Quelle mortification a dû être la leur, en voyant l'idéal, qu'ils poursuivent incessamment, réalisé, dépassé par. un enfant inconscient... !
Qu'ils se hâtent de profiter de cette leçon. Qu'elle leur serve d'enseignement. Elle leur dit que le véritable art exige autre chose que de l’adresse et de l’habileté de main; que rendre dextrement une impression, et donner l’avant-goût ou la saveur ne suffit point. Il faut viser plus haut, frapper plus fort. Confucius, l'immortel philosophe et moraliste chinois, dans un passage de ses méditations cité par Sainte-Beuve, et auquel je l'emprunte à mon tour, disait : « Je déteste ce qui n’a que l'apparence de la réalité, je déteste l’ivraie de peur qu'elle perde les récoltes; je déteste les hommes habiles, de peur qu'ils ne confondent l'équité: »
Si j'osais continuer l'idée, je dirais, l'appliquant au sujet qui m'occupe : Je déteste la brosse trop experte d'un peintre adroit de peur que, devançant et primant la pensée, elle finisse par l’écarter dédaigneusement comme une branche parasite.
MAX SULZBERGER.
MONITEUR BELGE, du 15 février 1875.
Supplément au n° 57.
Une exposition a été ouverte, il y a quelques jours, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, composée de petits tableauxpaysages dus à un enfant de 10 à 11 ans, le jeune Fritz Van de Kerkhove, de Bruges, décédé l’année dernière. Ces petits tableaux, peints, la plupart, sur des panneaux de boîtes à cigares, sont empruntés à des gravures, mais on admire la fermeté du pinceau, la richesse de la couleur, la vérité du sentiment et la science des effets. On hésite à attribuer de telles qualités à un enfant, qui a trouvé, sans maître et sans direction, ce que cherchent souvent en vain des artistes faits. L'exposition Van de Kerkhove est vivement discutée quant à son origine, mais on s'accorde qu'elle atteste en son auteur les mérites les plus éminents.
Feuilleton de l'INDÉPENDANCE BELGE, du 17 février 1874.