UN PRODIGE DE PRÉCOCITÉ EN PEINTURE
Notre monde artiste s'occupe beaucoup, depuis quelques jours, des productions d'un peintre-phénomène exposées au Cercle artistique et littéraire. Ce peintre, dont l'instinct merveilleux s’est révélé prématurément, est mort l'an passé à Bruges, âgé de dix ans et demi, laissant un nombre considérable de petits tableaux qui sont, pour les personnes capables d’en juger, le sujet d'un profond étonnement. M. Siret, qui avait soumis dernièrement à l'examen des membres de la classe des beaux-arts de l'Académie quelques-uns de ces curieux spécimens d'un talent vraiment extraordinaire, a donné, dans une brochure distribuée aux visiteurs de l'exposition du Cercle, des renseignements sur leur auteur.
Frédéric Van de Kerkhove, le peintre prodige en question,
était un enfant maladif dont le cerveau avait pris, dès sa naissance, un développement absolument anormal. Ne connaissant guère les jeux de son âge, il était habituellement triste et méditatif. Son père, la circonstance est à noter, est peintre, de profession où amateur, peu importe. D'après ce que nous apprend M. Siret, sa maison est un véritable musée; environ 800 tableaux en tapissent les murs. Nous disons que cette circonstance est à noter, parcequ'elle explique la direction que prirent les idées de l'enfant et l'application qu'il fit de ses hâtives facultés intellectuelles. Les premiers objets qui frappèrent ses regards furent des tableaux; tout le temps que d'autres enfants donnent à leurs jeux, il le passait dans l'atelier de son père, regardant peindre celui-ci. Voilà toute une éducation théorique, se formant de l'habitude de voir des peintures et de celle d'assister à la mise en œuvre des procédés d'exécution.
L'éducation pratique vint ensuite et se fit, pour ainsi dire, seule. Dès l’âge de six ans, à ce que nous apprend M. Siret, Frédéric Van de Kerkhove avait pour jouets des crayons, des pinceaux et une palette. Tout lui était surface à couvrir de barbouillages ; il traçait partout des objets dont les formes étaient souvent peu compréhensibles. A sept ans, il avait fait des progrès sensibles ; ses cahiers de classes se couvraient de maisons et d'arbres. La même particularité, du reste, a été citée dans la biographie de plusieurs peintres dont la vocation se manifesta de bonne heure. Il priait son père de lui dessiner de petits paysages qu'il s'amusait à colorier, ou bien il reproduisait en peinture des paysages gravés à l'eau-forte. Plusieurs des petits tableaux exposés au Cercle offrent, en effet, la trace de ce mode d'opérer. À peine avait-il atteint sa huitième année, quand son père renonça à l'envoyer à l'école à cause de la débilité de sa santé et l'installa dans son atelier, lui donnant un petit chevalet à côté du sien.
Le milieu dans lequel est né et a grandi le jeune Van de Kerkhove a dû influer singulièrement sur le rapide développement qu'ont pris ses grandes dispositions pour l’art. Les enfants sont imitateurs. Tous les fils de pêcheurs, sur les côtes, s'amusent à faire naviguer des sabots auxquels ils ont ajouté un mât et une vergue; tous les fils de militaires jouent au soldat et simulent des combats. Si l’artiste-prodige dont nous nous occupons avait eu pour père un musicien, peut-être ses instincts eussent-ils pris une autre direction et se fût-il signalé comme un virtuose précoce sur le piano ou sur le violon. Dans tous les cas il est
incontestable que ses progrès en peinture eussent été infiniment moins rapides s'il n'avait pas eu sous les yeux les modèles dont la maison de ses parents était pleine et l'exemple de son père qu'il voyait chaque jour au travail. Il a surpris ce qu'on appelait autrefois les secrets de l’art de peindre ; doué d’une rare faculté d'assimilation, il s'en est promptement emparé lorsqu'il en a vu faire l'application ; mais il ne les a pas devinés. Les procédés ne s'inventent pas; ils sont les résultats d’une longue expérience à laquelle ont contribué de nombreuses générations. S'il n'en était pas ainsi, le premier homme de génie qui tint un pinceau aurait été aussi habile que nos plus forts exécutants.
Ce qui nous étonne le plus en examinant les centaines de paysages exécutés par le jeune Frédéric Van de Kerkhove, c'est précisément la connaissance de tous les procédés, de tous les moyens, de toutes les roueries du métier. L'instinct de la couleur et La virtuosité du pinceau s'y montrent à un degré extraordinaire. La plupart sont grands comme la main; beaucoup n'ont pas plus de trois centimètres de haut sur cinq ou six de large, et sur ces surfaces mignonnes le jeune peintre a su créer l'illusion de l'espace, par une entente parfaite de la valeur relative des plans. Si c’eût été un enfant destiné à devenir un homme et à fournir une longue carrière, on eût préféré à cette adresse extrême la naïveté qu'ont gratuitement les premiers essais des apprentis-artistes et qui est loin d’être sans charme; mais on admet cette rapide maturité du talent chez celui dont les jours étaient comptés et qui n'avait pas le temps d'attendre.
Il y a nécessairement une certaine variété d’aspects dans les paysages du jeune Van de Kerkhove ; il est impossible que plusieurs centaines de tableaux reproduisent des effets semblables ; mais la note triste est tout à fait dominante dans sa gamme picturale. Les gris doux et fins constituent sa tonalité de prédilection. On remarque dans l’ensemble de son œuvre quelques soleils couchants, lesquels répondent encore à une pensée mélancolique. Ce qu'on n'y trouve pas, c’est la pleine lumière, c'est le soleil radieux, ce sont les oppositions de vives clartés et d'ombres mystérieuses qui donnent tant de relief aux vues prises dans la nature et transportées par l'artiste dans le cadre du tableau.
Cette nature riche et féconde n'a pas été étudiée; elle n'a pas même été entrevue par le jeune peintre brugeois. Les renseignements fournis sur sa carrière ne nous le représentent pas comme ayant été chercher dans le monde réel, vivant, les éléments des
petites pages où s’exerçait sa dextérité. Il ne paraît pas qu'il ait été dessiner et peindre dans la campagne, comme le font tous ceux qui se proposent de reproduire fidèlement la nature, ou qu'il l'ait simplement contemplée en observateur attentif, ainsi que Claude Lorrain, se fiant à sa mémoire pour en tracer ensuite un portrait exact. Il se bornait à copier, en partie d'instinct, de cet instinct extraordinaire inhérent à son organisation maladive, et en partie d’après les tableaux qu'il avait constamment sous les yeux, des sites empruntés aux gravures qui furent les premiers instruments de son éducation technique. Son biographe (M. Siret) parle de longues heures qu'il passait dans la contemplation de certains tableaux que possédait son père et parmi lesquels il y avait un Corot qui a dû le captiver tout particulièrement, si nous en jugeons par plusieurs de ses paysages où l'imitation de la peinture du maître français est manifeste. C'est là que Frédéric Van de Kerkhove a puisé ses inspirations de coloriste. Si remarquables dans tout ce qui tient à la facture, ses paysages ne portent pas l'empreinte d'une impression personnelle ressentie en présence de la nature.
Si l'exposition des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove excite une vive curiosité, elle provoque d'assez chaudes discussions. Certains visiteurs, parmi lesquels il y a des juges trèscompétents, contestent l'authenticité de ces œuvres et croient à une supercherie, tandis que d’autres ne révoquent point en doute la possibilité de leur exécution par l'enfant malingre auquel on les attribue. Nous nous rangeons très-volontiers parmi ces derniers. Ceux qui ne veulent pas admettre que de telles peintures aient été faites par un enfant de dix ans, raisonnent comme si cet enfant avait eu une organisation conforme aux lois régulières de la nature, tandis qu'il faut reconnaître, avant tout, que sa précocité était une dérogation formelle à ces lois. C'était ce qu'il est permis d'appeler une monstruosité dans l’ordre intellectuel. Un enfant de dix ans ne peut pas peindre ainsi, dit-on : c'est vrai; mais un être humain peut-il avoir deux têtes? Non, et cependant on vient d'exposer aux regards du public un exemple de cette anomalie. Comme Millie-Christine, le jeune Van de Kerkhove est un fait tératologique.
Le 9 juin 1837, un enfant âgé de 10 ans et 4 mois, Vito Mangiamele, fils d'un berger des environs de Syracuse, fut présenté à l'Académie des sciences de Paris comme ayant la merveilleuse faculté de résoudre, par des méthodes à lui, des problèmes de nature à embarrasser les personnes ayant des