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connaissances mathématiques étendues. Arago lui posa sur-lechamp des questions qui mettaient à l'épreuve son instinct de calculateur. La première fut celle-ci : quelle est la racine cubique de 3796416? Il ne fallut au jeune Mangiamele qu'une demiminute de réflexion pour répondre 156, ce qui était exact. D'autres problèmes semblables lui furent successivement proposés et il les résolut aussi rapidement, aussi facilement.
Trois ans après, en 1840, un nouveau mathématicien-prodige fut présenté à la même académie. Celui-ci était français ; il s'appelait Mondeux. Il avait à peu près le même âge que Vito Mangiamele ; comme lui il élait pâtre. Dès sa plus tendre enfance il s'amusait à ranger des cailloux les uns à côté des autres, à les grouper et à combiner les nombres ainsi représentés. C'était là véritablement calculer, pour remonter à l'origine du mot latin; mais les mathématiciens entendent autrement l’acquisition de la science des nombres. Quoi qu'il en soit, le jeune Mondeux subit un long examen devant l'Académie ; plusieurs problèmes très-ardus lui furent posés et il les résolut sans hésiter. Ainsi que le constata le savant Cauchy dans son rapport, après avoir signalé l’étonnante faculté de calcul du jeune pâtre, sa mémoire, si prompte à lui présenter les nombres dans les opérations les plus compliquées, ne s'appliquait pas à d’autres usages ; il retenait avec une difficulté extrême les noms de personnes et de lieux, et même ceux des objets qui n'avaient pas encore fixé son attention.
On conviendra que ces deux mathématiciens de 10 ans, ayant la science du calcul infuse, sont au moins aussi étonnants que le jeune peintre dont les œuvres sont exposées au Cercle artistique et littéraire. C'étaient aussi des anomalies, des monstruosités, car tout ce qui déroge aux lois physiques et morales de la nature est monstrueux. On peut s'étonner de la capacité artistique du jeune Van de Kerkhove, comme on s'étonne de tout ce qui sort de la marche ordinaire et naturelle des choses ; mais on n'est pas fondé à la révoquer en doute, attendu qu'on a des exemples d’une précocité non moins surprenante dans d’autres genres. La manifestation hâtive des facultés musicales de Mozart fut plus merveilleuse encore. A l'âge de 4 ans, celui qui devait être un jour l’auteur de Don Juan, non-seulement exécutait de petites pièces sur le clavecin avec un sentiment et une adresse remarquables, mais encore composait des morceaux que son père écrivait sous sa dictée. À 7 ans, il parcourait l'Allemagne, la France et l'Angleterre, excitant l’étonnement et l'admiration.
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Ce qui fait de la précocité de Mozart un véritable miracle, c’est qu’elle fut suivie d'une maturité du génie, tandis que peu d'enfants-prodiges sont devenus des hommes.
« La précocité, a dit un médecin célèbre, est toujours un mal dans l'ordre naturel ; elle use avant le temps les individus dont le reste de l'économie n'a pas suivi un développement proportionné. Il y a longtemps qu'on a remarqué que les enfants à idées précoces, que les sujets dont la raison était mûrie avant le temps indiqué par la nature, cessaient souvent d'en avoir dans l'âge de la maturité et consumaient, pour ainsi dire, instantanément, la lueur éphémère dont ils avaient brillé un instant. »
Que sont devenus, en effet, Vito Mangiamele et Mondeux ? Ils ne devinrent pas même des mathématiciens ordinaires malgré les soins qu'on prit de leur éducation. Que serait devenu Frédéric Van de Kerkhove? N'aurait-il pas eu le sort d'Hermogène, le rhéteur, qui à 15 ans improvisait de superbes discours, composait à 17 sa rhétorique et mourait à 25 ans dans une sorte d'hébétement ? On est allé beaucoup trop loin lorsqu'on l'a qualifié de grand artiste, lorsqu'on a dit qu'il aurait été, s'il eût vécu, l'honneur de l'école belge. Il est très-vraisemblable que ses facultés se seraient éteintes après avoir brillé d'un éclat passager, et qu'il aurait été tout au plus un peintre ordinaire. Sa destinée était d'être un enfant extraordinaire, rien de plus.
Les personnes qui doutent de l'authenticité des œuvres attribuées au jeune Van de Kerkhove font valoir à l'appui de leur incrédulité un argument qui est assez plausible en apparence, lorsqu'elles demandent comment il se fait qu'on n'ait nullement parlé de ce prodige de précocité de son vivant, alors qu'une vérification était possible, et qu'on ait attendu sa mort pour montrer les productions qu'on expose aujourd'hui. Elles s’étonnent, non sans motif, que quelques-uns au moins des paysages qu'on soumet maintenant par centaines à l'examen du public n'aient pas été offerts, il y a deux ans, à la curiosité des artistes et des physiologistes. On aurait pu interroger l'enfant, le voir au travail, assister à l'exécution complète de ses petits tableaux. De cette façon, le doute n'eût plus été possible pour personne, et l’'exhibition d'œuvres à l'abri de tout soupçon de supercherie eût présenté infiniment plus d'intérêt.
Quant à nous, tout en comprenant que des personnes incrédules aient fait la remarque qui précède, nous déclarons ne pas douter que le jeune Frédéric Van de Kerkhove soit véritablement l’auteur des paysages exposés au Cercle. Nous ne pouvons
supposer ni une fraude, ni une mystification dont on n'aperçoit pas le but. Qui donc pourrait prêter de pareilles idées au père d'un pauvre enfant dont la tombe vient de se fermer? Il ne s’agit pas d'une spéculation, car, à supposer qu'on fit la vente des petits paysages du jeune peintre brugeois, après les avoir exposés 1ci1 et ailleurs, on n'en retirerait qu'une somme insignifiante, quoiqu'il y en ait dans le nombre de très-remarquables, ainsi que nous l'avons déjà dit. Ce qu'on paye, dans un tableau, ce n'est pas tant son mérite intrinsèque, que la notoriété du nom dont il est signé. Qui connaît Frédéric Van de Kerkhove? qui saura, dans quelques années, qu'il a existé? D'ailleurs ces petits panneaux de quelques centimètres ne sont pas des tableaux ; ce sont des menues curiosités. On assure, enfin, que le père du peintre-prodige a l'intention de faire don à l'Etat de tous ces mignons paysages réunis dans une demi douzaine de grands cadres, pour qu'ils soient placés dans le musée moderne comme renseignement pour l'histoire de l’art.
Il est encore un argument qu'on peut opposer aux incrédules et qui nous paraît sans réplique. Si les peintures attribuées à Frédéric Van de Kerkhove ne sont pas de lui, de qui sont-elles ? Que celui qui les a faites se montre; qu'il emploie le talent dont elles portent l'empreinte à produire des œuvres semblables, dans de plus grandes proportions : on peut lui promettre réputation et fortune. Il serait étrange qu'il eût renoncé à ce double avantage, pour se donner le plaisir de faire une mystification dont il serait la première, l'unique victime.
Certains esprits médiateurs acceptent le jeune Van de Kerkhove comme ayant été doué de dispositions surprenantes et comme étant, en partie, l'auteur des paysages qu'on lui attribue, mais qu'un pinceau expérimenté aurait retouchés. La vérité est qu'on saisit dans de certains tableaux la trace de quelques corrections, de quelques retouches, mais qu'il en est d’autres, et ce sont les meilleurs, où tout est fait du premier coup, avec une franchise d'exécution qui n’admet pas la supposition d'une collaboration subséquente. Le système de transaction n'est donc pas de mise; il faut croire au jeune Van de Kerkhove absolument ou pas du tout.
Pour faire une étude complète du phénomène dont s'occupe en ce momeut le monde artiste bruxellois, il faudrait remonter jusqu'à ses premiers essais, car il n’a certainement pas débuté par les peintures qu'on nous fait voir; il faudrait pouvoir suivre, dans une série de travaux classés chronologiquement, le
développement des instincts du jeune artiste. De l'artiste, disonsnous? Nous avons tort de désigner ainsi Frédéric Van de Kerkhove. Celui-là seul mérite le nom d'artiste qui observe, qui étudie la nature et fixe les impressions qu'il en a reçues dans des pages portant le cachet de sa personnalité. A ce titre les plus sommaires des souvenirs qu’il aurait pu rapporter de ses excursions aux environs de Bruges, si tant est qu'il existe de lui quelque chose de semblable, nous eût beaucoup plus intéressés que les petits tableaux terminés où nous ne voyons qu'un témoignage de l’adresse avec laquelle il sut s'emparer des procédés d'exécution. XX.
DE KOOPHANDEL, (d'Anvers), n° 55, du 24 février 1875. (Traduit du flamand).
FRITZ VAN DE KERKHOVE
Paysagiste mort à l’âge de 10 ans et 11 mois le 12 août 1873.
Sous ce titre le Journal des Beaux-Arts du 15 septembre 1874, publiait un article de M. Ad. Siret, membre de l'Académie royale de Belgique, classe des Beaux-Arts, par lequel l'auteur attirait l'attention du monde artistique sur un phénomène des plus curieux, le seul de ce genre qui puisse, jusqu'à ce jour, être enregistré dans l'histoire de l'art.
Un paysagiste qui a produit toute une série de chefs-d'œuvre, dans l’acception propre du mot, et qui meurt avant d’avoir accompli sa onzième année? N'était-ce pas étrange? Pouvait-il y avoir là de la vérité?
Le premier sentiment du public, à la nouvelle de ce prodige, fut étonnement et incrédulité. Ceux qui croyaient le moins à la réalité des faits allèrent examiner les œuvres, et leurs doutes se dissipèrent. Et leur étonnement loin de s’affaiblir grandit sans cesse. La réputation du jeune artiste alla toujours croissant, et aujourd'hui le monde artistique, non-seulement en Belgique, mais aussi dans les pays voisins, s'occupe de ce que l'on appelle la Question Van de Kerkhove.
Nos lecteurs nous sauront gré, sans doute, de leur communiquer quelques particularités à ce sujet.
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Fritz Van de Kerkhove, né à Bruges en octobre 1862, disparut déjà de la scène du monde au mois d'août 1873.
Dans ce court espace de temps il a peint une série de tableautins qui doivent lui assurer une gloire durable à travers tous les âges. Environ six cents(165) de ses œuvres sont exposées au Cercle artistique. Ce sont des panneautins dont les plus grands mesurent à peine vingt centimètres en hauteur et largeur, mais dont le plus grand nombre n'ont qu'une dizaine de centimètres de largeur sur cinq ou six, et quelquefois même deux ou trois centimètres de hauteur. Les arbitres en matière d'art, en appréciant les œuvres de Fritz, pour exprimer leur admiration, établissent des comparaisons avec les plus grands maîtres anciens et modernes, et les noms de Corot, Van Goyen, Hobbema, Rousseau, Courbet, Decamps, Ruisdael leur viennent tour à tour sur les lèvres! Et tout cela est fait, non pas au pinceau, mais au couteau à palette et surtout au doigt!
Ces panneautins témoignent d'une force de coloris qui semble à peine pouvoir encore se réaliser, se produire, mais qui ne pourra jamais être surpassée. En même temps y éclatent une profondeur et une élévation de sentiment qui trahissent une âme poétique précieuse.
Tout cela peut-il être l'œuvre d'un enfant qui n'avait pas atteint l'âge de onze ans lorsqu'il fut enlevé à l'art ?
Le pour et le contre de cette question sont encore vivement débattus par les critiques d'art. Quelques-uns se sont écriés de désespoir qu'il ne restait à tous les paysagistes qu'à briser leurs palettes.
D'autres, au contraire, soutenaient qu'il n'y avait là qu'un artifice préparé par le père, peintre lui-même, et non sans mérite. On pourrait dire, il est vrai, que cette question est moins importante. Les œuvres existent ; ce sont des chefs-d'œuvre reconnus; à cet égard il n'y a aucun doute; les avis sont unanimes. Est-ce le père qui est l'auteur de ces œuvres ou est-ce la vérité qui se dit de son fils? Quelques-uns attachent peu d'importance à cette question; mais pour nous elle est d'une importance réelle. Les œuvres qui, sous le nom du jeune Fritz, sont livrées au monde entier, témoignent d'une singulière entente de toutes les parties de l’art, de tous les moyens pratiques de la technique. Les sentiments qui s'y trouvent exprimés sont si supérieurement rendus de couleur et de ton que l'on peut dire qu'il est important au point de vue psychologique, autant qu'au point de vue de l'histoire de l’art, de savoir si la source attribuée à ces œuvres est bien la véritable. 6
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Nous ne pouvons pas ici, sans doute, partager les raisons que d’enthousiastes croyants, d’une part, et des railleurs incrédules, d'autre part, ont fait valoir à ce propos. Nous nous rangerons moins encore, soit d'un côté, soit de l’autre.
Nous nous bornerons ici à esquisser rapidement ce que M. Charles Buls, un connaisseur de haute compétence en matière d'art, a publié dans le dernier numéro de la Revue de Belgique pour conclure à la possibilité du phénomène.
Fritz Van de Kerkhove est un enfant de la glorieuse race flamande qui s'est toujours distinguée dans l'histoire de la peinture par la justesse, la richesse et la force étonnante de son coloris.
Chez d’autres peuples on trouve'des penseurs aussi grands que chez nous, des dessinateurs plus forts peut-être, mais la couleur qui seule fait le grand peintre est comme un héritage réservé de notre race.
La maison habitée par Fritz est encombrée de chefs-d'œuvre, depuis les salons du rez-de-chaussée jusqu'au grenier. Le père du jeune artiste est peintre lui-même, de sorte que les premières impressions que reçut l'enfant durent l’enflammer pour l’art.
D'ailleurs quand nous passons du domicile extérieur au domaine intérieur, nous découvrons que Fritz était une petite créature souffrante, qu'il offrait à la médecine le spectacle d'un développement extraordinaire de la tête, et principalement du cerveau. Aussi est-il mort d'une hydrocéphale ou épanchement au cerveau. Ces souffrances continuelles du corps, sans trève ni repos, expliquent parfaitement la nature sombre, triste, si peu joueuse, ou plutôt si rêveuse de l'enfant, et qui se reflète fidèlement dans ses œuvres. Des arbres dont les troncs aussi bien que les cîmes élevées sont tourmentés et ployés par les bourrasques ; les dunes arides et sauvages des côtes flamandes ; la mer du Nord avec ses flots impétueux ; l'horizon teint des feux du soleil couchant; le brouillard qui s’élève au-dessus de la terre et se répand partout avec ses tons gris et sombres, étaient les sujets chéris du jeune artiste, et se trouvent dans ses œuvres à côté d’autres impressions reçues par la vue des tableaux et gravures qui lui faisaient connaître d'autres spectacles que ceux que la nature de son sol natal lui inspirait.
Et, tenant compte des faits, de l'influence de race, de la descendance, des dispositions de l’air et du sol et de la conformation physique exceptionnelle de Fritz, ne pouvons-nous pas admettre qu'il y ait eu un peintre de génie précoce, comme
l’histoire cite de jeunes musiciens, tels que Mozart; de jeunes mathématiciens, tels que Mondeux et Pascal ; de jeunes savants, tels que Pic de la Mirandole et Stuart Mill.
Que le père ait mis la main à plusieurs de ces panneaux pour y changer quelque chose, pour améliorer quelquefois et gâter parfois aussi, cela est admis par plusieurs. Mais peu seulement demeurent dans leur aveuglement en présence des preuves de l'origine de ces œuvres où quelque chose de l'enfant se manifeste cependant à côté de tant de génie.
Nous ne concluons pas et nous nous bornons à donner connaissance à nos lecteurs des faits et de nos réflexions. Encore un mot. Le généreux père a promis d'exposer à Bruges les panneautins de son fils, au profit de la commission Breidel, après la fermeture de l'exposition de Bruxelles et avant leur envoi à Paris. Ne serait-il pas préférable d'organiser cette exhibition dans une cité plus grande et plus opulente, dans la capitale des arts, à Anvers. Le monument à ériger aux héros populaires Breidel et
de Coninc y gagnerait beaucoup.
LE RAPPEL (Paris) 18 février 1875.
Nous avons plusieurs fois parlé d'un enfant-prodige belge, Frédéric Van de Kerkhove, né à Bruges en 1862, mort en août 1872, à l’âge de 10 ans et 11 mois, et qui, s'étant mis à peindre dans l'atelier paternel vers sa huitième année, a exécuté près de 600 panneaux, paysages et marines, dont les plus grands ont om29 de hauteur et om12 de largeur. £
L'œuvre de cet enfant phénoménal est exposé en ce moment au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles.
Un de nos amis, qui vient de visiter cette exposition unique en son genre, nous assure que ces tableautins, inspirés, surtout comme sujets par des gravures à l'eau-forte, sont traités de main de maître avec une sûreté étonnante. Le sentiment qui s'en dégage est d'une profonde mélancolie. L'enfant voyait la nature triste. On raconte qu'il aimait à travailler après avoir longuement contemplé un Corot, un Ruysdael et un Van Goyen accrochés
dans l'atelier de son père.
Cet enfant extraordinaire est mort d’une lésion au cerveau.
LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 février 1875.
L'ŒUVRE DE FRITZ VAN DE KERKHOVE
Exposée au Cercle artistique de Bruxelles.
Au premier abord, on se sent envahir par le doute.
Eh quoi! cet œuvre étonnant, qui suffirait à la réputation d'un maître, ces impressions géniales, qui rendent la nature dans ce qu'elle a de plus intime et de plus contrastant, cette couleur prestigieuse, traduisant avec une égale vérité les lueurs argentines de l’aube et les ombres transparentes du crépuscule, le clair et vif éclat du plein soleil et les fulgurants horizons du déclin du jour, les contorsions des grands arbres, secoués par les nuées grises et les sables blancs des grèves, se découpant sur la vaste mer, les coins perdus où l'antique Cybèle s'offre confiante et nue à l'œil extasié de ses amants, et les aspects panoramiques, dont le regard est impuissant à sonder l'étendue, les luxuriantes végétations de l'été et la blafarde harmonie des journées d'hiver, les ruines désolées et les rustiques églises de village; ce sentiment exquis, allant droit à l'essence des choses, cette touche large et sûre, indiquant tout sans rien préciser ; cette pâte grasse et solide, cet instinct de grandeur, de force et de beauté; cette poésie virile et élégiaque à la fois; cette universalité, enfin, dans le choix des motifs et cette libre et vivace interprétation qui n'appartient qu'aux voyants de l’art, tout cela s'est rencontré dans un enfant, mort âgé de dix ans à peine, et dont les bégaiements artistiques étaient plus fermes et plus précis que les longues investigations et les patientes recherches des peintres, sacrés comme tels, après une existence entière d’études et de combats!
Nous trouvons-nous en présence de la manifestation quasidivine d'un génie sans précédents, ou bien sommes-nous dupes d’une atroce mystification, dont les auteurs seraient les premières victimes, puisqu'ils renonceraient à une gloire assurée au profit d'une mémoire exploitée et surfaite ?
Voilà l'impression première, telle que me l'a exprimée un peintre bruxellois, et telle que je l'aurais ressentie et exprimée
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moi-même, si je n'avais pas, en quelque sorte, le devoir de faire ici mon mea-culpa.
Lorsque mon confrère en critique artisque, M. Adolphe Siret, celui à qui revient l'honneur d'avoir mis en lumière l’œuvre du pauvre Fritz, exprima le regret de n'avoir vu la presse accueillir avec empressement la stupéfiante révélation qu'il lui apportait, influencé par plusieurs personnes, venues pour me mettre en garde contre ce que je taxais, moi-même, d'exagération et de réclame, je publiai un article aigre-doux, dans lequel je demandai la permission de juger par moi-même des œuvres du jeune Van de Kerkhove, avant de me passionner à leur endroit.
Il s’ensuivit un échange de lettres entre MM. Van de Kerkhove, Siret et moi, à la suite duquel force me fut bien de me rendre à l'évidence.
Et je suis d'autant plus heureux de revenir publiquement sur une erreur, dont je me suis déjà personnellement accusé et excusé auprès du père du peintre-enfant, que ma conversion, motivée par des preuves nombreuses et d'irréfutables arguments, est de nature à rassurer ceux qui douteraient encore du prodige.
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Le prodige est réel et l’on a raison de crier au miracle. Devant l'œuvre du jeune Van de Kerkhove, il n'y a qu'à admirer et à s’incliner.
Ce gamin de génie, qui n'avait peut-être jamais vu de tableaux des maîtres dont il devinait les tendances et jusqu'aux procédés, est la peinture innée, comme Mozart était la musique en chair et en os.
Et encore, Mozart, composant à l'âge de neuf ans des sonates, faibles précurseurs des chefs-d'œuvre qu'il couvait en germe, n'est peut-être pas comparable à cet autre enfant, brossant d'instinct, sur des panneaux de quelques pouces, et avec une largeur de facture que ne désavouerait aucun de nos grands paysagistes, des merveilles de couleur, de sentiment et d'originalité, dans lesquelles on trouve toute la puissance de l’âge mûr, unie à Ja fraîcheur d'impression de l'adolescence.
x x Toute l'école moderne de paysage est là. Fritz Van de Kerkhove a, de prime-saut, et pour ainsi dire sans avoir reçu d'initiation à l’art, dont il aurait été destiné, s'il avait vécu, à être l'un
de
des plus étonnants champions, s'est approprié toutes les conquêtes nouvelles. Dans ce tableautin, d’un gris argentin, aux formes indécises et voilées, on retrouve Corot. Plus loin, en voyant ce site maçonné en pleine pâte, on songe à Daubigny. On vendrait tels panneaux pour des Rousseau, des Diaz et des Chintreuil, qu'un maître-expert n'oserait émettre un avis défavorable, Comment décrire seulement le quart des 165 études, exposées au Cercle Artistique de Bruxelles et qui ne constituent qu'une faible partie de l'œuvre complet ? C'est ce que je n'es saierai pas pour le moment. Il me faut du recueillement et de la réflexion, pour apprécier à sa valeur exacte ce microcosme artistique qu’on nomme Fritz Van de Kerkhove. C’est ce que je ferai, lorsque, ainsi qu'on l'annonce, après le Cercle Artistique de Bruxelles, le Cercle Artistique d'Anvers aura eu l'occasion d’offrir à ses membres, la vue des inestimables joyaux délaissés par le peintre-enfant, Je me bornerai, pour le moment. à exprimer le vœu que la collection ne soit pas morcelée et que le gouvernement la juge digne de figurer dans un de nos musées publics, comme une des émanations les plus complètes et les plus extraordinaires de notre génie national et peut-être de notre siècle.
GUSTAVE LAGYE.
LE RAPPEL, (Paris), 20 février 1875.
Les Parisiens pourront voir les tableaux du peintre-enfant Van de Kerkhove, de Bruges, dont nous parlions avant-hier.
On annonce que ses œuvres seront prochainement exposées, au Palais de l'Industrie, dans une salle du premier étage, si l'administration des Beaux-Arts autorise cette exhibition, curieuse à plus d’un titre.
MONITEUR DES TRAVAUX PUBLICS, 21 février 1875. ji