‹ L'enfant de BrugesChapitre 22 sur 83 · BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

BEAUX-ARTS

Nos lecteurs se souviennent qu’il y a trois mois environ, nous avons donné, en feuilleton, la notice biographique de Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort à l’âge de 11 ans et laissant un nom et des œuvres de mérite comme peintrepaysagiste. Ces œuvres sont actuellement exposées au Cercle Artistique et y seront visibles jusqu'à la fin du mois.

Nous engageons tous ceux qui ont été plus ou moins incrédules à l'endroit du génie précoce de Frédéric, à aller s'assurer par eux-mêmes de la véracité de la chose. On reste stupéfait à la vue de ces petits chefs-d'œuvre : c’est à se demander si les hommes faits ne sont pas des enfants et ceux-ci de grands hommes ! À

Si un jour on doit éditer un ouvrage ayant pour titre : Les Crimes de la mort, celle de Frédéric y figurera au premier rang.

LE FIGARO, (Paris), 21 février 1875.

Le monde-artiste belge est en émoi. Il s'agit d’un enfantprodige, mort récemment à l’âge de dix ans et quelques mois, et dont les œuvres {sic — des paysages!) sont exposées dans les salons du Cercle artistique et littéraire. Si ces œuvres sont authentiques, le jeune Frédéric Van de Kerkhove — c’est son nom — égalerait Rousseau et Corot en talent — et dépasserait de beaucoup Raphaël, Van Dyck et Potter en précocité.

Le public est dans l'enthousiasme. Mais les artistes font des réserves graves. [ls prétendent : 1° que les tableaux sont faits d'après des gravures ; 2° qu'on y entrevoit la trace de deux mains, dont l'une n'aurait fait qu'ébaucher — dont l’autre, très habile! aurait précisé et réalisé. — Quoi qu'il en soit, et même en ne laissant à l'auteur que le mérite de la fache, ce paysagiste de dix ans serait encore un harmoniste des plus remarquables.

Beaucoup de voix demandent une enquête. Evidemment l'exhibition ne sera sérieuse que lorsque cette enquête — aussi intézessante pour la science que pour l'art — aura eu lieu.

AUGUSTE MARCADE.

FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 26 février 1875.

FRITZ VAN DE KERKHOVE

Nous aurons décidément au Cercle Artistique d'Anvers, une exposition des œuvres du peintre-enfant.

Sans rentrer dans le fond du débat, et en attendant que l'enquête, réclamée par le père de l'enfant mort lui-même et par M. Siret, qui l’a mis si brillamment en lumière, établisse qui, des enthousiastes ou des sceptiques, sont dans le vrai, nous croyons pouvoir prédire, à cette intéressante et touchante exhibition, le succès de stupéfaction qu’elle obtient à Bruxelles.

Il serait bon, croyons-nous, pour qu'aucune pièce ne manque au procès qui se débat, en ce moment, devaut l'opinion publique, qu'on exposât à Anvers, en même temps que les panneaux achevés du jeune prodige, ses premiers barbouillages, qui forment en quelque sorte la genèse de son talent ; on y trouverait peut-être le mot de l'incroyable précocité qui occupe aujourd'hui le monde artistique tout entier.

GUSTAVE LAGYE.

GAZETTE DE HUY, 27 février 1875.

Le ciel est sans astre, il se voile. Jour sombre et nuit obscure, vous pesez sur les âmes! Les ardeurs généreuses font l'effet d'un songe, d'un feu de paille, ou d’un feu-follet. Fritz Van de Kerkhove, c'est une étoile filante, un météore, un jet. Comme la traînée de lumière, il impressionne. De cette impression résulte un enseignement.

Fritz a toutes les apparences du génie mais non pas la marque; il a la sensibilité et l'audace, 11 lui manque la simplicité.

La simplicité, à une époque comme la nôtre, ne s’acquiert qu'à la longue, en réagissant contre le courant.

La profusion de lumières a produit la diffusion, l'éblouissement, l'égarement. Les hommes de notre temps rayonnent et cependant, semblables à des gens qui s’avancent dans une nuit obscure, ils sont indécis, incertains, anxieux.

Fritz, n'était pas ainsi.

Dans ses tableaux, la touche est ferme, la pensée claire, le sentiment précis.

Hélas ! de lui surtout l’on peut dire qu'il a vécu ce que vivent les roses, l'espace d’un matin.

Épris de l'idéal, de la beauté, d’une beauté particulière, con:forme aux aptitudes privilégiées dont le Ciel l'avait doué, Fritz Van de Kerkhove, à dix ans, sentait, pensait et agissait en maître, en retraçant la nature comme il l'entendait.

Malheureusement il se passionna pour son art au point de négliger son éducation, la culture de ses facultés ordinaires, et de ne plus se contenir. De là un rapide et précoce épuisement.

Il y avait en lui tout ce qu'il faut pour réaliser les plus hautes destinées ; tout, hormis la sérénité d'esprit, par laquelle on acquiert complétement la possession de ses moyens. Cette sérénité dans l'excitation, d’où jaillissent les grandes œuvres, il ne la possédait pas. Le calme est aussi nécessaire à l'artiste que l'excitation. Le lion, image de la puissance et de la majesté, est presque toujours calme, ses déchaînements ainsi sont plus éclatants. La pensée et la conception s'élaborent dans la sérénité ; elles prennent un corps et une âme dans l'agitation. Des événements et des épreuves extraordinaires sont indispensables à l'incarnation de la lumière, au progrès, à notre redressement.

Au moment où paraîtront ces lignes, l'exposition, au Cercle artistique, des œuvres du jeune artiste brugeois dont nous déplorons la perte, sera fermée, mais le gouvernement a, dit-on, formé le projet d'acquérir les principales d’entre elles, pour en composer, dans une sorte d’annexe du musée moderne, une collection. Espérons que ce projet pourra s’exécuter.

EMILE SINKEL.

LE BIEN PUBLIC. (Paris) 2 mars 1875.

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