LE PEINTRE, BRUGEOIS FRITZ VAN DE KERKHOVE
Il y a environ deux mois, une révélation extraordinaire s’imposait à la curiosité publique : c'était celle d'un enfant de génie, mort à l’âge de dix ans onze mois, après la plus féconde et la plus miraculeuse des carrières. Hier encore, inconnu et gardé par la mort, ce petit enfant sortait tout à coup de son tombeau; et les pâles ombres où il dormait son dernier sommeil devenaient les nimbes de sa gloire. C'est qu'une main amie avait soulevé le linceul qui avait englouti tant d'espérances, et mis au jour, sous les funèbres bandelettes qui l'attachaient au néant, le mystère de cette vie tournée aux grandes choses. La petite barque qu’un vent trop fort avait fait sombrer reparut alors sur les flots, dans la clarté d'une apothéose ; et, tandis qu'elle marchait, frémissant au souffle de cette justice qui tour à tour est pour les hommes l'ouragan ou la brise, le port subitement sortait de la brume et s'ouvrait à ses voiles. On sut au même instant que ce peintre de dix ans s'appelait Fritz Van de Kerkhove, qu'il était mort en 1873, et qu'il laissait après lui plus de quatre cents œuvres. Comme par un coup de foudre, cette nouvelle, qui se transmit partout, ébranla les foules, et non-seulement en province et à la ville, mais à l'étranger même où retentit son écho. Il y eut des résistances : l'incrédulité n’entendait point désarmer devant cette étonnante précocité; on voulait voir, Juger, toucher du doigt, et que ce piédestal sortit de la coulisse et qu'on en pût faire le tour. Toute cette admiration qui était dans l’air se retournait, dans la main du public, contre celui qui l'avait suscitée; un accord presque unanime d’ombrageuses susceptibilités semblait vouloir le punir d’avoir révélé le prodige. C'est iei qu'il faut remercier M. Adolphe Siret d’avoir su résister à la tourmente qui fondit sur lui : sa foi en sortit plus vive, et il répondit aux éléments en organisant une exposition dont elles le défiaient.
Cette exposition est ouverte en ce moment à Bruxelles, dans les salons du Cercle artistique. Elle ne contient pas tout l'œuvre
du jeune Fritz, mais seulement les tableaux qu'il peignit dans une période de trois ans, de 1870 à 1873. Peut-être a-t-on manqué le but en la restreignant à ces seules années. Ce qui n'était qu'une précaution pour ne pas épuiser l'attention par l'étalage des débuts, parut une préméditation qui écartait de la controverse des documents révélateurs. Il eût mieux valu ne pas choisir dans cette vie si courte, dont chaque heure avait son importance, celles où il a été le mieux inspiré, mais les montrer toutes à la fois dans la chaîne interrompue de ses travaux ; ce n'est qu'à cette condition que la résurrection eût été complète, et l'on eût enlevé au public le prétexte d'une réserve irritante.
Tout d'abord, on est frappé d'étonnement et de douleur devant l'émotionnant spectacle de cet enfant s’essayant aux jeux sacrés de l’art avec une naïveté qui se mêle d’audace ; et l'esprit demeure confondu de l'exemple de cette précocité qui se lance d’une manière instinctive à travers les recherches de la plus bizarre des créations. On se sent en présence d’un mystère que rien n'éclaire à première vue, si ce n'est la secrète et implacable vocation qui marque au front les prédestinés.
Cependant, si l'on en croit le biographe qui s’est dévoué à cette courte et miraculeuse existence, une conjoncture aiderait jusqu'à un certain point à l'explication de sa genèse : l'enfant s'est en quelque sorte éveillé à la vie dans le cadre des choses de l’art, et son berceau s'est trouvé à la fois éclairé et réjoui par l'entourage des peintures accumulées dans la demeure paternelle. Irrésistiblement enclin à la couleur, son jeune cerveau aurait senti s’infiltrer dans ses moëlles, comme une rosée grossie goutte à goutte, l'influence pénétrante des tableaux sans cesse exposés à sa vue. Mais ce n'est pas assez pour expliquer une ardeur si dévorante dans un âge où les perceptions sont encore confuses. Le père de Fritz, il est vrai,est lui-même un peintre, et peut-être faudrait-il commencer par envisager les similitudes qui ont existé dans leurs deux manières de sentir et de comprendre l'art. Sans doute, elle est plus consciente et développée par l'étude chez l'un ; mais il semble qu'une même préparation ait présidé à l'éclosion de leurs originalités.
Que de fois celui qui écrit ces lignes s’est arrêté, au courant des expositions, devant les tableautins irritants qu'y envoyait le peintre brugeois ! Une verve mordante et inégale jetait sur les panneaux des silhouettes d'ébauches d'une allure qui semblait empruntée à Callot; Hoffmann aurait rêvé, à travers les nuages de sa pipe, ces précieuses et grotesques sarabandes qui ne se
rattachent à la terre que par le spectacle des plus étonnantes difformités. On se trouvait devant un esprit inquiet, doué d’une fantaisie rare et qui s'aidait d'une mémoire un peu confuse dans la résurrection des drôleries aimées de nos aïeux.
Ces singularités se rencontraient encore dans quelques planches à l’eau-forte d'une fabrique semblable, où la même main s'exerçait à des caricatures presque toujours sinistres, dans lesquelles grimacçaient des figures de pendus, de boiteux, desabouleux, d'écorchés, vraie cour des Miracles fleurie d’ampoules, de gibbosités, de plaies saignantes. Mais ici il n’y avait qu'une morsure par dessus un trait aiguisé, et le dessin s'en allait à la déroute à travers des recherches de contorsions extra-humaines. Les peintures, au contraire, revêtaient ces diaboliques horreurs d'un charme de couleur qui tirait ses prestiges d'une fine entente des gris, et l'on était en présence d'un exécuteur manière dont les effets, pour aïigres et pointus qu'ils étaient par moments, annonçaient une nature douée. Eh bien, ces effets dans les gris, ces gammes ténues qui vont des fluides argentins aux pénombres plombées ; ces harmonies plutôt trouvées que cherchées, je les ai revus dans les singuliers paysages de l'enfant avec une similitude si frappante que le père et le fils m'ont paru confondus dans les efforts d’une même création. Il n'est pas jusqu'au coup de pinceau, mince comme une griffe d'aiguille, qui ne serve à les rapprocher ; et tous deux ont semblé peindre parfois avec l'extrémité de l'ongle ou la pointe d'un clou plutôt qu'avec le poil toujours épat! de la brosse. L'un et l'autre se servent constamment du couteau à palette, mais le fils revenait avec l'extrémité d'une lame de canif sur les pâtes qu'il étalait, soit pour détacher des reliefs, soit pour marquer les reflets de la lumière. C'est de cette même lame qu'il écaillait la transparence de ses eaux, leur donnant par de petits grattages à la pointe les squammes scintillants et la mobilité des rides.
Des commentateurs émus ont trouvé dans les essais de son pinceau des réminiscences de coloratiou connues : par moments, en effet, la palette de Corot, celle de Diaz, celle de Rousseau scintillent à travers l'obscurité de ses recherches comme des soleils cachés par le brouillard. Mais il ne faut pas oublier que le hasard joue un rôle important dans les tâtonnements de l'enfant, et l'effet est souvent le produit de conjonctions de tons involontaires. Il semble que ces merveilleuses palettes des maîtres se soient rencontrées tout à coup sous sa main et que, les trouvant préparées, il ait tâché de combiner ses accords avec leurs harmo-
anis.
RE
nies éparses. Mais 1l n'a ni l'ordre ni la mesure qui indiquent la préméditation, et il joue de la couleur en virtuose épris de motifs, avec une ingénuité qui rend brillantes et fait presque réussir ses audaces. Quand il tient une couleur, il la délaye, la noie, la mêle jusqu’à ce que son œil soit caressé, et de ce jeu sort une gamme d'une richesse parfois extrême, mais qui manque ordinairement des relations exactes des tons entre eux.
On sent un cerveau enflammé, sur les facettes duquel les images s'attachent avec des miroitements prismatiques et comme un kaléidoscope dont le hasard fait chatoyer et étinceler les mouvantes combinaisons. Un long ruissellement de lumières brillantes ou tendres l'enveloppe dans les fluides d'une atmosphère particulière et rejaillit jusque dans les yeux, qu'il prédispose à tout voir sous un Jour par moments paradisiaque. Il y a, en effet, dans l'œuvre de l'enfant des douceurs de coloration qui atteignent aux frémissements les plus légers de l’éther : et quelques-uns de ses ciels, satineux et tout chauds de caresses, ondulent à travers des espaces argentins que le vent paraît avoir lavés. C'est à ce point que commence pour le contemplateur de ces difficiles énigmes, un trouble dont il a peine à se départir. Que des étalages violents et heurt's, que même des harmonies tendres et puissantes soient sorties de ce pinceau, on l'admet plus facilement ; mais la délicatesse du coloris ne vient que d'un long apprentissage, et c'est le comble de l'art d'obtenir la suavité par les raffinements de la lumière et les décompositions du ton. Or l'extrême finesse est précisément la note la plus extraordinaire du jeune Fritz : ilest, en un mot, coloriste et de la plus souple trempe.
Là, du reste, n'est pas le seul étonnement de l'esprit devant le génie rudimentaire ; une faculté absorbante a tendu vers la création et en quelque sorte ankylosé sur ce point les ressorts de son cerveau, et cette faculté qui chez lui va à l’extrême, avec une ampleur démesurée, c'est l'imagination. Comme un mirage lointain, l'aspect de contrées qu'il n'a pu voir, mais qu'il a ressenties par.l'instinct, se réfléchit en lui pêle-méle avec l’image de la nature qui seule pouvait lui être familière et au milieu de laquelle il était né. Quelles affinités mystérieuses, quels secrets et profonds accords reliaient au Midi torride, aux mers de l’Archipel, aux hautaines falaises, aux paysages incendiés du Caire, à tous ces panoramas des mondes inconnus pour lui, sa vision clairvoyante! Et quels anneaux d’une chaîne interrompue en ses parents et renouée en lui le faisaient communiquer avec des pays
où peut-être dormait la poussière de ses ancêtres, rattachant ainsi à travers le temps les influences héréditaires ? Son imagination était comme ces ponts de lianes qui servent à franchir les torrents dans les terres de l'Inde et sont jetés, avec leurs balance. ments flexibles, d'une cime à une autre : suspendue au-dessus du réel, dans des régions de lumière et de poésie, elle semblait se bercer de l'Orient à l'Occident, accrochée d'un monde à l’autre par d’invisibles bouts; et, comme un prisme, elle reflétait dans un vague et lumineux brouillard où se dissolvaient les silhouettes, la mouvante impression des couleurs.
Cela explique, à côté des landes, des marais, des prairies et des vallons qu'il a peints, sites septentrionaux et qui se voient avec un charme de douce mélancolie dans les contrées flamandes, les perspectives baignées de soleil, les paysages calcinés, les rivages chauffés à blanc, qui sont comme le côté ardent et essentiellement imaginatif de son œuvre. Il n'y a là évidemment qu'un à-peu-près, et le dessin, la sûreté de l'assiette, les proportions mathématiques, manquent presque toujours; mais cet à-peu-près est d'une perception si poétique qu'elle semble l'indication à tire d’aile d’un esprit ému et qui n'a pas le temps de buriner ce qu'il n'a fait que crayonner. Et pour le détail et l'ensemble, cela n'est ni bien ni mal, mais exceptionnel et singulier, comme le travai] phénoménal d'un esprit fait tout d'une pièce et sans préparation, avec quelque chose qui indique le visionnaire. J'excepte toutefois une demi-douzaine de panneaux qui, par leur achèvement plus rationnel, leur structure logique. la notion d'un art déjà moins instinctif et plus raisonné, échappent à ce jugement. D'ailleurs, le génie est épars à doses constantes, tangibles, mais confuses, inégales, et se volatilise, en quelque manière, ici, dans les quelques œuvres, où il s'adjoint une facture éprouvée, et l'instinct sublime de l'artiste inexpérimenté devient tout à coup, comme par un coup de foudre, car cette vie si courte ne devait procéder que par brusques et soudaines évolutions, un talent assoupli d’un jeu libre et puissant.
Une seule pensée, le dirai-je, m'a tourmenté parmi mes constatations. Comment l'enfant a-t-il pu saisir le secret des demiteintes que l’on voit dans les plus importants de ses tableautins ? Un effet de couleur est du domaine de l'instinct; mais il faut une observation si assidue, une fermeté si étonnante de l'œil, tant de tension et d'attention pour distinguer le passage d'un ton à un autre dans l'ombre et la lumière, qu'ici l'on demeure confondu et presque irrité avec une pointe de doute. Et qui donc a vu travailler cet enfant ?
Je ne sais, d’autre part, sion a tenu suffisamment compte des petites silhouettes que le père a mises sur chacun des panneaux de son enfant, après sa mort et comme pour le ressusciter dans son œuvre même. On les dirait tracées avec une pointe d’aiguille tant elles sont minces et se découpent finement sur les fonds : mais aucun grossissement ne les rendrait plus vivantes, et, telles qu'elles sont, on est convaincu qu'elles sont frappantes de ressemblance. Eh bien, ce n’est pas la moindre curiosité de l’œuvre de voir combien ces petites figures tiennent au paysage et l'habile, l'intelligent, le souple et fin talent qu'il a fallu pour les assimiler si étonnamment, non-seulement au cadre des choses peintes, mais au genre même de la peinture. Un père seul pouvait, dans sa tendresse, consommer le sacrilége sacré de peindre sur l’œuvre de son fils : celui-là a mêlé à la funèbre guirlande des népenthès éclos sous les pieds de son Fritz les immortelles cueillies dans son propre jardin.