‹ L'enfant de BrugesChapitre 24 sur 83 · CAMILLE LEMONNIER · texte numérisé non relu

CAMILLE LEMONNIER

ILLUSTRATION EUROPÉENNE, 6 mars 1875.

Je ne sais si vous vous en souvenez encore, lecteur : il y a quelques mois, j'ai, à cette place, esquissé d'après la notice d'un académicien, M. Siret, la sympathique physionomie d'un petit artiste — je devrais quasi dire grand — décédé à Bruges, à l’âge de onze ans, le jeune Fritz Van de Kerkhove. J'ajoutais que cet enfant prodige a laissé en mourant, quatre à cinq cents tableaux, représentant des paysages et des scènes de la nature des environs de Bruges, la patrie de ce peintre si extraordinairement précoce. Vous avez pu, si le cœur vous en disait, aller admirer ces curieuses peintures et vous rendre compte par vous-même du bien fondé des éloges qui lui ont été décernés unanimement (1). C'était un pélerinage à faire et qui par le temps d’abstinence artistique qui court, portait avec lui sa récompense. Retrouver dans les essais d'un enfant les tons chauds et étincelants des meilleurs paysagistes contemporains, c'est chose assez rare, assez

(1) Cette Exposition a eu lieu au local du Cercle artistique et littéraire de Bruxelles,

surprenante pour qu'on se soit senti pousser l'envie « d'aller une fois voir », comme dirait un naturel du quartier des Marolles. Pour mon compte, je connais moult connaisseurs, peu enthousiastes de leur nature et prévenus contre les enfants prodiges, qui sont revenus de ce pélerinage enchantés et ravis. Leur ravissement se traduisait en doléances et en regrets amers sur la mort de ce paysagiste en herbe. Quel dommage, disaient-ils, qu'il ne soit plus! Il promettait à l'art belge un grand peintre; il lui aurait peut-être donné le Ruysdael qui lui manque encore! Ai-je besoin de le dire? Les toiles minuscules du petit Van de Kerkhove ne sont pas des chefs-d'œuvre dans l'acception esthétique du mot. L'enfance s'y décèle par des tâtonnements puérils et des inexpériences évidentes; mais aussi que de sève, que de talent et d'originalité native! Châteaubriand a écrit une des belles pages du Génie du Christianisme sur Blaise Pascal, qui seul, sans le secours d'aucun livre, à l’aide des lignes et des ronds, inventa la géométrie et découvrit les propositions d'Euclide. En voyant ce qu'a fait ce bambin de Van de Kerkhove, je serais presque tenté de voir en lui le Pascal du paysage. Ne connaissant ni les réalistes, ni les idéalistes, ni les Français, ni les Allemands, les lèvres encore toutes couvertes des confitures maternelles, il n’en a pas moins produit un microcosme dans lequel se répercute l’image accentuée et indéniable des qualités les plus remarquables du pay sagisme contemporain, notamment celles qui ont fait la renommée de Corot, de Th. Rousseau et de Millet. Ai-je tort après cela de voir dans le héros de l'Exposition posthume que je signale en ce moment, un Pascal en son genre?

HALLETOREN, de Bruges, 7 mars 1875.

LA QUESTION VAN DE KERKHOVE

Il est donc une Question Van de Kerkhove. Quelques chroniqueurs Bruxellois l'ont ainsi voulu. Ils soupçonnent la bonne foi du père de l'enfant merveilleux, et, lui demandent une enquête sur la réalité des petits joyaux artistiques, exposés le mois dernier au Cercle des Arts de Bruxelles.

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