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M. Van de Kerkhove paraît ne pas vouloir hésiter un instant à consentir à cette enquête. Il a bien raison; il peut le faire franchement et en toute sécurité : son honneur et la réputation de son pauvre enfant sortiront de l'enquête avec plus d'éclat.
M. Van de Kerkhove aura appris par cette première épreuve, que l’on n'est pas impunément un flamand de talent et de génie. On ne se mesure pas avec les astres de la capitale. N'y a-t-il pas en effet dans la capitale trop de médiocrités, qui ont intérêt à ne pas tolérer un voisinage dangereux; et Bruxelles est considéré par nos compatriotes wallons comme un pays conquis, où ils peuvent seuls se faire une place.
Si le petit Fritz avait recu le jour dans la contrée aux mines, Bruxelles n’eût pas trouvé assez d’encens pour l'honorer. Mais il est trop pénible, pour certaines personnes, de voir à chaque instant mieux s'établir cette vérité, qu'en dépit de l'oppression qu'on lui fait, la race flamande tient et conserve le sceptre des arts et que la jalousie s'épuisera en vain à le lui enlever.
L'œuvre de Fritz est une preuve éclatante de cette vérité : notre goût, pour la forme et la couleur, y brille à nos yeux dans toute son originalité. — Que la critique continue sa dispute. Ainsi que M. Buls le prouve éloquemment dans la Revue de Belgique, cela est et demeure un fait acquis. Une enquête ne peut que mieux l'établir.
Toutefois nous désirons ajouter deux points à la question Van de Kerkhove.
Après la ville de Bruxelles ne sera ce pas à Bruges, la ville natale de l'enfant prodige, qu'écherra l’honneur de pouvoir contempler les petites perles artistiques qui soulèvent l'intérêt public ?
Ce ne serait que justice. On a parlé d’Anvers, mais nous espérons néanmoins que Bruges aura le pas. Nous tenons aussi à notre première pensée, c'est-à-dire que cette exhibition ait lieu en faveur du Breidel-fonds.
Notre seconde remarque est celle-ci : un petit article de l’Indépendance, nous a fait connaître l'intention qu'aurait M. Van de Kerkhove de faire don des œuvres de son fils au musée de l'Etat, à Bruxelles : sauf certaine incrédulité à l'endroit d’une donation aussi injuste, nous espérons toutefois que si M. Van de Kerkhove avait l'intention de faire semblable donation, ce ne serait pas Bruxelles qu’il choisirait à cet effet. Ce serait encore grossir la plus riche part. Bruges a sa réputation faite comme centre artistique. Elle a toute sa beauté extérieure et avant tout ses
droits de mère pour servir à l'œuvre merveilleux de Fritz du plus beau musée que l’on puisse rêver.
Nous espérons que M. Van de Kerkhove partagera nos sentiments, et qu'il laissera à l'œuvre de son fils et à la ville où l'enfant a reçu les premières impressions de l’art, le droit de rester unis. [l existe entre eux un lien moral qui peut éclaircir beaucoup et qu'il n’est pas permis de rompre. Et si cette raison ne paraissait pas suffisante, nous ajouterions qu'après tout ce qui est arrivé, Bruges convient mieux que Bruxelles, pour obtenir une donation de M. Van de Kerkhove.
(Traduit du flamand).
OFFICE DE PUBLICITÉ, 7 mars 1875.
Lettres brugeoises.
On comprend que nous voulons parler de l'œuvre de Fritz Van de Kerkhove, exposée en ce moment au Cercle artistique de Bruxelles, que nous avons vue à Bruges, et dont nous sommes aptes à parler, sinon au point de vue artistique, au moins sous le rapport de l'authenticité dont aucuns paraissent douter.
L'œuvre, en elle-même, a peu de détracteurs. C'est l’admiration qui domine; mais, au lieu d'accepter le phénomène pour ce qu'il est, chacun veut en rechercher les causes et l’étudier à sa manière.
Le spirite l'explique ainsi : Un grand peintre, sorti de ce monde il y a bien longtemps, à qui l'harmonie céleste et les couleurs de l’arc-en-ciel ne suffisent plus, après avoir gravité dans l'infini, est pris de la nostalgie de la terre. Il veut revoir à tout prix notre planète. Pour satisfaire ce désir immodéré, son âme s’incarne dans un jeune corps, lui communique le feu sacré, lui fait faire des chefs-d'œuvre dont il n'a pas conscience. Maïs bientôt cette frêle organisation ainsi surmenée, consumée par ce travail incessant, éclate; l'âme alors la quitte, elle continue ses
pérégrinations vers d’autres sphères, laissant là la petite enveloppe dans laquelle elle s'était abritée et dont elle est sortie comme un papillon d’une chrysalide.
Alors vient le médecin; celui-ci vous parlera de la matière. II vous dira comment la tête du pauvre enfant, contenant de l’eau, le cerveau a vu plusieurs de ses cases comprimées, et comment le compartiment pictural, surnageant comme une île, et ayant acquis à lui seul la puissance qui devait se répartir sur différentes facultés, a produit le phénomène d’un enfant passé maître sans même avoir été élève.
Ce système renverse l'opinion avancée par un critique, qui attribue la précocité de Fritz à l'habitude de voir travailler son père et à un sentiment d'imitation qui se serait manifesté pour la musique si, au lieu de faire de la peinture, son père avait cultivé cet art.
Enfin, arrivent les sceptiques. Ceux-ci ne croient pas aux vocations spontanées; ils ne peuvent admettre qu'un peintre pousse comme un champignon, pour n'avoir, ainsi que le cryptogame, qu'une existence éphémère. D'ailleurs, si l'enfant avait fait de telles merveilles, on l’aurait su de son vivant. Un talent comme le sien ne pouvait rester ignoré, et un artiste aussi complet isolé. Il aurait percé les murs de la demeure paternelle. Il y a là un « mystère » qu'il faut éclaircir. L'Académie des arts doit s’en mêler comme l'Académie de médecine du cas de Louise Lateau. C'est à ces corps savants, paraît-il, d'expliquer tous les miracles. Ce qui veut dire, en langage moins poli, qu'une famille honorable, dont cet enfant, ce fils unique, était l'idole, dont le désespoir a été immense, aurait préparé cette mystification, qui sait? cette spéculation!
Admettons un instant qu’il en soit ainsi; mais alors, désignez le maître qui s'est prêté à cette supercherie. Cela vous serait impossible, puisque, pour caractériser ce talent, on doit invoquer les noms des plus célèbres paysagistes : les ciels, dit-on, font penser à Diaz, les bois à Th. Rousseau, les ruines à Decamps, les soleils couchants à Corot, les berges à Van Goyen; — ce n'est pas son père, il n’est pas paysagiste; et des juges compétents affirment que pas un artiste en Belgique n’est capable de peindre quelques-unes des toiles exhibées.
On ne peut tout expliquer en ce monde, certaines organisa tions d'élite ont leur secret qu'elles gardent et qu'elles emportent dans la tombe.
Les exemples ne manquent pas. On a cité à ce propos Mozart et Pic de la Mirandole. On a oublié Pascal, qui trouva, avec l’aide de la seule réflexion, les trente et une propositions d'Euclide. Sa jeune intelligence avait suffi à ce travail prodigieux. Pascal, lui aussi, était maladif, souffreteux, son cerveau était hanté par l'idée fixe. Fritz s'endormant à plat ventre dans la contemplation du tableau d'un maître, rappelle le futur auteur des Provinciales charbonnant sur le plancher de sa chambre des figures géométriques,
La vocation de Fritz n'était un secret pour personne. En classe, ses cahiers — car 1l est faux que l'enfant ne sût ni lire ni écrire — ses cahiers étaient couverts de dessins représentant des arbres, des dunes, des ruines. Il distribuait ses tableautins à ses camarades. Il pouvait se montrer généreux, il en finissait parfois deux par jour, aussi son œuvre entière compte, dit-on, plus de six cents panneaux. Ceux qui recevaient ces cadeaux n’en faisaient pas alors grand cas; mais, depuis que l'exposition de la galerie posthume de l'enfant fait courir tout Bruxelles, que l'on a appris les fortes sommes que des amateurs en offrent, et que l’on sait qu'après avoir été visitée par le roi, elle sera exposée à Paris et à Londres, les heureux possesseurs de ces admirables paysages cachent ces petits trésors à tous les yeux.
Mon intention, je l'ai dit d'avance, n'a pas été, en écrivant ces lignes, d'analyser l'œuvre de l'enfant prodige, à laquelle — des juges compétents l'ont dit — rien ne manque, ni l'harmonie, ni la perspective, ni le sentiment presque toujours mélancolique, ni la fermeté, ni l'esprit, ni l'adresse même; j'ai voulu seulement revendiquer cette jeune et pure gloire pour la vieille cité de Memlinc.