‹ L'enfant de BrugesChapitre 26 sur 83 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, 7 mars 1875.

On peut visiter en ce moment à Bruxelles, dans les salons du Cercle artistique et littéraire, une exposition d'un singulier intérêt. Il s’agit de l’œuvre d’un peintre de Bruges, Frédéric Van de Kerkhove, né en octobre 1862, mort en août 1873. Cet enfant commença à peindre à huit ans. Il avait dix ans et onze mois lorsqu'il succomba, atteint d’une lésion au cerveau. En l'espace de trois années, il avait couvert de peintures quelque chose comme cinq ou six cents petits panneaux. Les plus grands ont environ 290 millimètres de hauteur, sur 120 de largeur. L'exposition du Cercle artistique réunit à peu près deux cents paysages. Quand on entre dans la salle où sont groupés les tableautins de ce paysagiste de dix ans, on reste absolument confondu de l'infinie variété des motifs, du sentiment profond de la nature, de la justesse de ton, de l'entente de la lumière et surtout de l'impression de tristesse et de mélancolie qui domine l'ensemble de l’œuvre. Rien qui sente la main d’un enfant. Au contraire, et surtout à partir de 1872, une étonnante sûreté d'exécution et la plus curieuse habileté de procédé. A première vue, et n'était la petitesse uniforme des panneaux, on s’imaginerait qu'un amateur s’est attaché à collectionner des études, des ébauches de maîtres. Chose extraordinaire, sur ces morceaux de bois grands comme la main, cet enfant peint large. Il y a des éclaircies de ciel bleu à travers le feuillage épais, qu’on prendrait pour des Diaz, des bois qui font penser à Théodore Rousseau, des études de rochers blancs et de ruines maçonnées avec la solidité et l'éclat de Decamps. Mais la note dominante c'est une sorte de poésie mélancolique. Ce pauvre enfant sentait la nature triste. Nous disons sentait et non voyait, car Frédéric Van de Kerkhove a très peu vu. Dans sa courte existence, il est à peine sorti de Bruges, il paraît seulement avoir été fortement impressionné par la mer et les dunes grises de Blankenberghe.

Il ne procède en aucune façon de son père, qui est un peintre de genre d’un honorable talent. Jamais l’idée ne lui vint de s'essayer à copier ce qui frappait tous les jours ses yeux dans l'atelier où il passait sa vie. Il y avait cependant, dans cet atelier, un Corot, un Ruysdael et un Van Goyen. On raconte qu'il contemplait longuement le Corot et que souvent, quand il voulait peindre, il transportait son petit chevalet à côté du Ruysdael ;

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