L'EXPOSITION DU CERCLE
Le jeune Van de Kerkhove.
Nous sommes fort embarrassé en présence de ces petits panneaux qui ont fait si grand bruit dans le monde, grâce à M. Siret,
directeur du Journal des Beaux-Arts de Saint-Nicolas. Nous nous trouvons en présence d'un témoignage respectable, celui d'un père qui veut établir la gloire posthume de son fils. Si nous contestons l'origine même de l'œuvre, nous acceptons un rôle odieux en ce sens que nous insultons d'une part à un sentiment sacré, celui du père qui défend la mémoire de son enfant, d'un enfant extraordinaire, et que, d'autre part, nous semblons accuser de supercherie un homme que nous ne connaissons pas, un artiste que nous connaissons de très-fraîche date, par les œuvres excentriques, mais d'une facture étonnamment facile, que nous avons vues aux derniers Salons d’Anvers et de Gand.
Ce rôle, nous ne voulons pas le subir. Nous préférons donc déclarer tout d’abord que nous tenons pour vraies les déclarations de M Van de Kerkhove père, que nous considérons bien et duement les œuvres exposées au salon du Cercle d'Anvers, comme dues au pinceau de son fils.
Ceci étant acté, comme on dit en style de Basoche, nous allons naïvement et franchement exposer notre opinion en quelques mots :
Après avoir mûrement examiné les esquisses exposées au Cercle, en faisant abstraction de l’âge de l’auteur et en étouffant notre admiration instinctive pour l'enfant phénoménal dont nous voyons les inspirations étalées sous nos yeux, nous nous sommes demandé quelle était la valeur intrinsèque de cette exposition et nous nous sommes dit qu'il est à Paris de prodigieux imitateurs de Corot, de Rousseau, de Diaz et de d'Aubigny, qui vendent des chefs-d'œuvre apocryphes et de grand format, à des prix qui varient de 50 à 200 fr. et qui ont les murs de leur atelier garnis d’esquisses, d'ébauches, de projets ayant exactement la même valeur que les œuvres du jeune Van de Kerkhove. — Il est de ces pastiches si complétement réussis que les artistes mêmes les admirent et ils admirent d’autant plus que l'impression d'un Rousseau, d'un Diaz ou d'un Corot est plus largement rendue du premier jet.
Or, parcourez cinq ou six de ces ateliers parisiens, ou plutôt de ces fabriques, et vous y trouverez largement matière à une exposition dans le genre de celle que nous venons de voir au Cercle.
Le jeune Van de Kerkhove a donc, à lui seul, le mérite de cinq ou six vieux roués qui ont appris pendant trente ans toutes les ficelles du métier et qui se sont voués pendant un laps de temps respectable à l’imitation d'une individualité quelconque.
Invention, nulle ; étude de la nature, nulle; bosse de l’assimilation énorme : voilà le résultat de notre observation.
Le jeune Van ds Kerkhove, puisque nous admettons que les panneaux exposés sous son nom soient de lui, était véritablement un phénomène, mais n'était pas et n'eût jamais été un artiste. Il fût devenu, avec l’âge, le plus fort fabricant de fausses esquisses, nous ne disons par de faux tableaux, qui jamais ait exploité l'Europe et les deux Amériques ; ce qui ne nous empêche pas de constater que bon nombre de ces pastiches sont prodigieusement réussis et que l'exposition, dans son ensemble, est des plus originales, en supposant que la perfection, dans l'imitation, devienne une originalité.
En résumé, si nous n'étions convaincu de la bonne foi de M. Van de Kerkhove père, nous verrions dans cette exhibition le jeu d'un homme d'esprit qui s'amuse à mystifier le monde artistique, comme jadis un agathopède bien connu mystifia le monde savant par l'invention plaisante de la bibliothèque du comte de Fortsas, à Binche, en Hainaut.
LA GIRONDE (FRANCE), 10 mars 1875.
FRÉDÉRIC VAN DE KERKHOVE
C'est un enfant de dix ans et demi, mort dernièrement à Bruges, dont le monde artiste se préoccupe beaucoup en Belgique.
Cet enfant, un des exemples les plus extraordinaires de précocité, laisse un nombre considérable de petits tableaux, dont l'exécution révèle un si réel instinct de l’art et une si grande habileté, que les amateurs de peinture, en les examinant, sont plongés dans une profonde stupéfaction.
Les procédés, les roueries du métier, la dextérité de pinceau, qui ne s’acquièrent que par des années d'études, Frédéric Van de Kerkhove les possédait comme un maître.
Ses œuvres sont exposées actuellement au Cercle artistique et httéraire de Bruxelles. Ce sont des paysages de très petites di-
mensions, dessinés avec une finesse extrême et peints dans des tonalités grises et mélancoliques qui révèlent néanmoins une profonde entente de la couleur : des soleils couchants vaporeux, des aurores brumeuses, des après-midi pluvieuses et tristes, mais jamais de ciel d'azur, de midi radieux, ni de lumière joyeuse. Il semble que cette jeune âme, qui ne devait pas atteindre au midi de la vie, ait entrevu la nature à travers un voile crépusculaire.
Frédéric Van de Kerkhove était un enfant maladif, dont l’esprit se développait d’une façon anormale, au préjudice du corps. Dédaignant les jeux de son âge, il était triste d'ordinaire et méditait longuement en contemplant les tableaux dont est tapissée la maison de son père. Le père du jeune artiste est peintre; on peut, par cette circonstance, s'expliquer jusqu'à un certain point comment l'enfant s’est approprié d’une façon si surprenante les procédés de la peinture dont il voyait sans cesse sous ses yeux l'application. Dès l’âge de six ans, dit M. Siret dans la notice biographique qu'il a écrite sur l'enfant prodige, Frédéric Van de Kerkhove avait pour jouets des crayons , des pinceaux, une palette. Tout lui était surface à couvrir de barbouillage; il traçait partout des objets dont les formes étaient souvent peu compréhensibles. A sept ans, il avait fait des progrès sensibles, ses cahiers de classe se couvraient de maisons et d'arbres, il priait son père de lui dessiner des petits paysages qu'il s’'amusait ensuite à colorier, ou bien il reproduisait en peinture des paysages gravés à l’eau-forte. A peine avait-il atteint sa huitième année, que son père renonça à l'envoyer à l’école à cause de la débilité de sa santé. Il l'installa dans son atelier, lui donnant un petit chevalet à côté du sien.
C'est alors que le jeune peintre, doué d’une merveilleuse faculté d’assimilation, fit de rapides progrès et exécuta les charmants paysages qui font aujourd’hui l'admiration du public.
Jamais ce précoce artiste n’interpréta directement la nature ni même ne la reproduisit de souvenir. Il cherchait ses inspirations dans les œuvres de certains maîtres devant lesquelles il passait de longues heures contemplatives. L'influence d'un paysage de Corot qui le frappa spécialement, se retrouve dans quelques-uns de ses tableaux.
I] paraît que l’on exposera bientôt à Paris l'œuvre de cet artiste mort avant d'être un homme, et qui pourtant a conquis une place parmi les hommes illustres.
DE KOOPHANDEL, d'Anvers, 11 mars 1875.