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EXPOSITION AU CERCLE

La QUESTION VAN DE KERKHOVE.

Les tableautins du jeune Fritz Van de Kerkhove sont exposés depuis dimanche dernier au Cercle Artistique. Plusieurs de nos lecteurs ont donc pu se convaincre que nous n’exagérons pas, en attribuant à ces tableautins le plus haut intérêt. Il est incontestable, sans doute, qu'ils renferment ‘réellement des qualités surprenantes, sous le rapport du coloris, et qu'étant l'œuvre d'un enfant de dix ans ils méritent l’admiration.

Il y en a, qui, s'ils n’égalent pas les œuvres des plus grands maîtres anciens ou contemporains, au moins les rappellent.

Sont-ils effectivement l’œuvre d’un enfant? Voilà une question qui donne lieu à bien des débats. Tandis que les uns répondent à la question par un oui énergique, les autres soutiennent, avec non moins de fermeté, qu'il ne peut être question d’un enfant. De là la question Van de Kerkhove, qui divise depuis quelques semaines le monde artistique, et qui, croyons-nous, ne sera pas de sitôt résolue.

Comme on le sait, ce fut M. Siret, directeur du Journal des Beaux-Arts, qui fixa le premier l'attention sur le jeune Fritz et ses œuvres. On comprend que M. Siret continue de défendre sa thèse, en considérant tous les panneautins comme l'œuvre du jeune artiste et qu'il les trouve plus beaux encore qu'ils le sont en réalité. Mais il est naturel aussi que ses assertions, qui ne sont pas toujours exemptes d’exagération, rencontrent des contestations de la part de quelques-uns. La dernière séance de la classe des Beaux-Arts de l’Académie en est la preuve.

Dans cette séance ont surgi de vives réclamations au sujet du rapport publié dans le Bulletin officiel de l'Académie, et dans lequel il est question des œuvres du jeune Van de Kerkhove. Voici comment s'exprime le Bulletin :

« M. Siret présente à la classe une vingtaine de tableautins du jeune Fritz, peints avec une assurance et un talent qui émeuvent vivement l'assemblée, et provoquent un enthousiasme

qu’elle n’hésite pas à exprimer, en émettant le vœu, sur la proposition de MM. Alvin et Fétis, que ces œuvres soient exposées publiquement à Bruxelles. »

Des protestations énergiques s’élevèrent contre ces paroles : d'abord de la part de'M. Balat, directeur de la classe, qui déclare que l’Académie a refusé, au contraire, de prendre l'exposition des tableautins sous son patronage; ensuite de la part de M. Fétis, qui déclare qu'il n’a jamais songé à demander l’exposition dans ces conditions. Aussi n’a-t-il jamais songé à appeler le jeune Van de Kerkhove « un génie trop tôt enlevé à l’art et au pays. »

Il paraît en somme que la note discutée avait été rédigée par M. Siret lui-même, et publiée par erreur (1) dans le bulletin. On a décidé qu'il serait rédigé un nouveau rapport, dans lequel, au contraire, il serait dit que l’Académie a refusé de prendre l'exposition des œuvres du jeune Van de Kerkhove sous son patronage et où ne figureraient pas les expressions : Vive émotion, enthousiasme, génie enlevé à l'art et au pays.

Faut-il conclure de cette décision de l’Académie que la classe des beaux-arts n'estime pas comme beaux les tableautins de Fritz! Nullement. Elle signifie seulement que M. Siret, dans l'intérêt de sa cause, s’est rendu coupable de trop de zèle, comme ailleurs aussi il a donné lieu par trop de zèle à des contestations inutiles.

Parmi les personnes, qui ne sont pas d'accord avec M. Siret et les autres admirateurs des panneautins, nous nommerons M. Rousseau, professeur d'esthétique à notre Académie. Cet artiste n'hésite pas à avouer ses doutes à l'égard de ces tableautins. D'après lui, la disposition mélancolique qu’on y rencontre est le résultat des tons sombres et des fusions de gris pour lesquels le peintre semble avoir une prédilection. Il croit que l'enfant doit avoir travaillé d’après des gravures, ou même d’après des tableaux. De 1870 à 1873 aucun progrès n'est apparent. Les panneautins de la première de ces années sont aussi méritants que ceux de la dernière. La technique n'est nullement celle d'un enfant, et dans quelques-uns d’entre eux, deux mains sont évi-

(1) Il n’y a pas eu erreur : cette note a été rédigée par moi à la demande du Secrétaire perpétuel. Ainsi qu'il est d'usage à l’Académie et dans tous les corps délibérants où il n’y a pas de sténographie, c'est le membre initiateur ou proposant qui rédige le passage du procès-verbal relatif à la question soulevée par ce même membre. Ma note a été lue et approuvée par tous les membres présents au nombre desquels se trouvaient MM. Balat et Fétis. Dans la troi= sième partie le lecteur trouvera le compte rendu exact de cet épisode.

AD. S

dentes.. M. Rousseau rapporte en outre la pensée des négateurs, qui affirment que M. Van de Kerkhove, père, peintre comme on le sait, « aurait donné à toutes les vues le contour et l’accent qui les déterminent et les achèvent. »

Nous avons voulu communiquer l'appréciation du professeur d'esthétique de notre Académie, parceque c’est un homme d’une autorité reconnue. Partageons-nous son sentiment? Nous aimons mieux ne pas répondre à cette question. Par tout ce que nous avons vu et entendu, non-seulement ces jours derniers, mais aussi auparavant, et bien avant que les tableautins de Fritz Van de Kerkhove ne fussent exposés, nous avons acquis la conviction qu'une enquête sérieuse et consciencieuse peut seule faire jaillir la lumière désirable. Nous nous rangeons du reste du côté de ceux qui demandent cet examen et désirent qu'il soit conduit, sans retard, par des hommes capables et sans parti-pris.

En attendant, il est positif que le plus grand nombre des tableautins exposés au Cercle sont charmants, et que quelquesuns méritent même le nom de chef-d'œuvre. S'il est vrai qu'ils sont l’œuvre d’un enfant de dix ans, nous affirmons que cet enfant est un enfant prodige. Chacun sait qu'à différentes époques des enfants semblables ont vécu. Mozart composait de la musique à un âge où d’autres enfants commencent à peine à lire. Le même cas n'a-t-il pas eu lieu pour Haendel-Gassendi qui étudiait l'astronomie à l’âge de sept ans, et Le Tasse faisait des vers italiens, latins et grecs au même âge. A l’âge de treize ans, Michel-Ange corrigeait les dessins de ses maîtres Dominiquino et Ghirlandajo; et, au commencement du dernier siècle, vivait à Lubeck, Christian Heinksen, un enfant de quatre ans, qui parlait quatre langues, et passait pour un grand savant dans l'histoire et la géographie.

(Traduit du flamand).

JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 13 mars 1875.

Cher et excellent ami,

Permettez-moi de vous exprimer ma pensée sur l'enfant de génie auquel vous avez récemment consacré une notice biographique, et que, le premier, vous avez révélé au monde des arts. Ce fut, il y a quelques jours, au moment où s'éteignaient les

derniers échos de l'admiration publique sur la tombe de Frédéric Van de Kerkhove, que je pus me rendre à l'exposition du Cercle artistique. L’impression a dépassé mon attente. L'œuvre est saisissante d'harmonie, de distinction et me semble sortie du sanctuaire même de l'âme. Par une heureuse concordance, j'ai vu exprimer dans votre étude et dans celle de M. Camille Lemonnier, la plupart de mes sentiments sur ces merveilleuses peintures. Les analyser à mon tour serait de la prétention, et parfaitement superflu. Aussi ne voudrais-je y revenir que pour répondre à quelques observations qu'a suggérées chez plusieurs l'éclosion si rapide de ce génie précoce. Avant de réfuter l'opinion de ceux qui mettent en doute qu'un enfant puisse arriver à une telle dextérité, peut-être n'est-il pas inutile d'émettre mes réflexions sur ce phénomène spirituel. L’inspiration et l’habileté me semblent admissibles chez l'enfant si l’on veut bien tenir compte du rôle que jouent en lui la matière, l'esprit infini et l'observation.

L'enfant paraît au jour bien ou mal conformé; selon les métamorphoses antécédentes, c'est un instrument plus ou moins bien construit. Si les cordes sont mal tendues, le souffle de la vie universelle n'y peut produire que des sons discordants. Si, au contraire, il y a perfection d'organisme, l'enfant peut recevoir, de par sa nature, l'inspiration créatrice. Il y est apte sans y avoir de droit : la grâce de Dieu en décide. Et il faut encore que l'observation du monde externe s'ajoute à ce trésor natif. Ce terme observer marque d’ailleurs trop d’étroitesse de vues; l’enfant inspiré contemple, et c’est pour ainsi dire à son insu que se produisent les détails dans l’harmonie générale de ses créations. Et non-seulement il a l'amour de la vie universelle, mais aussi l'habileté, la dextérité innées, l'idée se fondant dans le mouvement instinctif qui doit la représenter. Comme l'aiguille aimantée se tourne sûrement vers le nord, comme l'abeille dirige instinctivement son vol vers les fleurs aux sucs nourriciers, comme l'oiseau émigrant fuit les frimas pour s’abattre dans les contrées sereines, comme le pigeon revole des lointains parages au colombier, ainsi du fond des abîmes de la matière, l’âme inspirée se tourne vers la beauté et la vérité, et s'y précipite d’un mouvement sûr.

Ne nous étonnons donc jamais de l'apparition de ces génies à la fois naturels et divins, qui semblent échapper aux prises de la science expérimentale. Les génies sont de divers ordres; Pascal avait pour objectif la vérité mathématique. Il était pos-

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