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sédé de l'amour abstrait du nombre. Mozart était épris de l’éternelle harmonie, de même que de Kerkhove; l'un s’exprimait par le bruit, l’autre par la couleur. Ces génies divers, qui concourent au même but, sont à des points différents de la vie.
Le domaine de l’abstraction philosophique est supérieur. On est dans l’idée pure, représentée par le sentiment d'éternité. La région des contours et des couleurs en est comme le vêtement. Elle se représente par le sentiment d'harmonie universelle. La gradation est couleur, forme, esprit.
L'étonnement doit donc être moindre devant l’œuvre de Frédéric Van de Kerkhove, que devant la découverte de la proposition d’Euclide par Blaise Pascal. Le génie de la nuance est plus naturel, plus instinctif. Comme je l’ai dit, il peut comporter la dextérité. L’habileté sort de la sensation même, reçue par un génie créateur. L'enfant serait-il d’ailleurs génie s'il n'était habile? Qu'est-ce qui nous révèle qu'il est génie, sinon son habileté même.
D'autre part, l'inspiration est plus admissible chez l'enfant que chez l'adolescent. IL est plus pur, plus près de Dieu, la voix de la nature n’ayant pas encore étouffé celle de l'esprit infini; il est plus consciencieux, l'opinion publique ne le préoccupant point. Les anciens représentaient le génie sous la forme d’un enfant aîlé avec une flamme sur le front. Pourquoi un frêle enfant, dans une existence solitaire et contemplative, dans ce calme profond si favorable à l'intuition, ne pourrait-il être pénétré du sentiment de la vie illimitée et la reproduire dans son éternelle grandeur ? Il ne faut qu'un petit fragment de glace pour réverbérer la voûte du ciel. Un regard clair, appliqué à une étroite ouverture, peut découvrir l’espace.
Je le sais, plus d'un grand artiste dont la vie s’est consumée dans l'étude, en voyant une telle science de composition chez un enfant, se refusera à admettre qu'elle soit d'inspiration. Un si grand privilége, accordé à une créature, désoriente. Jugeant d’après leur propre organisation, beaucoup chercheront la main exercée qui a pu guider, ou du moins soutenir celle du jeune peintre. N'étant pas pénétrés de la puissance de l'idéal, ils ne voudront pas attribuer à un être entrant dans la vie ce talent transcendant. À quelques-uns, peu favorisés du côté de l'âme, qui n'en devinent pas les merveilleuses facultés et qui estiment que l'homme n'obtient la gloire que par volonté persévérante, il déplaira de voir l'esprit éternel venir jouer un aussi grand rôle ici-bas.
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Leur critique découle de leur philosophie même.
On se demande si l'enfant ne s’est pas inspiré aux peintures des maîtres qu'il avait sous les yeux dans la maison paternelle. On ne peut le nier. Le génie est originel, mais n’a jamais d'indépendance absolue, il a ses attaches au monde extérieur. Rien ne se produit de rien ; il y a solidarité entre tous les phénomènes de la vie; toutefois il arrive que parfois les conséquences semblent en disproportion avec les causes. Quelques étincelles peuvent allumer un vaste incendie.
J'entends dire qu’il y a dans l'œuvre du jeune peintre, dont nous déplorons la mort prématurée, une monotonie qui laisse en l'âme une impression attristante. On sortirait comme d'un songe maladif après avoir contemplé ces petits tableaux, et cela viendrait de ce que l'artiste, perdu dans ses rêves, n'aurait pas observé scrupuleusement les détails du monde naturel. Mais cela même prouve la sincérité, l'inspiration de l'œuvre. Voudrait-on douer un enfant de neuf ans d’une science de la réalité que les années seules peuvent donner. Voilà où serait l’incompréhensible! L'’enfant peintre inspiré et enthousiasmé, bien différent des autres enfants qui sont attentifs au détail des choses, vit dans la profondeur de la vie infinie. Il contemple de loin, de haut, d’ensemble. C'est du fond de son âme vierge, parcelle de Dieu plus ou moins altérée, et comme à travers un voile transparent qui a la teinte de sa propre nature, qu'il contemple la création et la reproduit dans sa vague étendue. La monotonie, la tristesse de ses œuvres montrent l'individualité du génie précoce et la grandeur de la pensée qui l'inspirait. Tout objet majestueux attriste, et il n’est pas de sentiment profond que n'accompagne la mé-
lancolie.
Votre bien dévoué
O. PIRMEZ.
LA CHRONIQUE, 15 mars 1875.
FRITZ VAN DE KERKHOVE
Tous les journalistes de Belgique qui ont quelque prétention à la critique d’art ont publié leur opinion sur la « question » Van de Kerkhove. Le Cercle artistique de Bruxelles a été le
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champ clos des luttes les plus vives et les plus passionnées sur le peintre phénomène. Si bien que M. Van de Kerkhove père s’est cru obligé d'entrer « dans la danse » et d'écrire trois lettres sur la question, une à la Meuse, deux à l’Echo du Parlement. Les disputes ont porté sur ce point : l'enfant mort avant onze ans a-t-il pu produire cette masse de tableaux, dont bon nombre sont charmants? Les a-t-il faits lui-même, sans aide? Les incrédules étaient et sont encore plus nombreux que les croyants.
Ce qui donne en quelque sorte raison aux incrédules, c'est l'adresse extraordinaire de l'enfant, l'harmonie de ses effets, la relation des tons entre eux et entre les éléments qui composent les tableaux, l’unité de chacune des œuvres produites, qui semblent véritablement être le résultat d’un esprit mûr et d’une volonté extraordinaire.
Qu'est-ce que cela prouve?
Absolument rien contre le génie précoce, ou si vous voulez, la faculté particulière que possédait l'enfant; beaucoup contre les facultés des peintres médiocres.
Le phénomène n’est pas contre nature, et je ne vois pas pourquoi on se regimbe tant contre celui-ci.
Pourquoi le jeune Frttz ne serait-il pas pour la Belgique, en 1862 (date de sa naissance), ce que Pic de la Mirandole a été pour l'Italie en 1463?
L'incrédulité est une fort bonne chose; mais il ne faut cependant pas être incrédule au point de nier ce qu'on voit.
Or, on a vu au Cercle 160 tableaux du jeune peintre brugeois, et il n'y a pas à nier qu'il avait un vrai talent, très-fin, très-primesautier.
— Bon! disent les incrédules, mais si ce n'est pas lui qui les a faits!
— Si ce n’est lui, c’est donc un autre.
— Sans doute.
— Quel autre? Pourquoi cet autre, à qui on dit depuis six mois qu'il a un grand talent, ne se produit-il pas? Depuis la mort de l'enfant, d’autres tableaux ayant le même caractère ontils été produits?
— Mais si c’est le père!
— Justement : ce n'est pas le père, puisqu'il affirme, publiquement, que c’est l'enfant.
— Dire n'est pas assez; on affirme ce qu'on veut.
Voici mon avis :
L'enfant a peint pendant plus de trois ans. L’a-t-on vu peindreÿ Ou bien a-t-il couvert de couleurs harmonieuses cinq ou six cents panneaux dans le plus profond secret? Ou bien le père — ou tel autre peintre — a-t-il eu la pensée, vers 1870, de peindre ces 500 tableaux, en se disant : — Quand Fritz sera mort, je dirai que c'est lui qui a exécuté ces petites œuvres délicates, et j'aurai un grand succès anonyme.
Tâchons de résoudre ces questions. A-t-on vu peindre l'enfant?
Le père affirme sur l'honneur. On dit que ce n'est pas assez! Bien.
Si ce n’est l'enfant, c'est le père, ou quelque autre. Ayant ce talent-là, croyez-vous qu'un homme au monde soit capable de travailler mystérieurement, dans l'intention d'exploiter plus tard l'âge d'un enfant et sa mort?
Qu'oppose-t-on à cela? Rien — que l'incrédulité la plus tenace et la moins réfléchie.
Je cherche la vérité, et je la trouve, sans répugnance aucune, dans l'idée de phénomène. Le phénomène admis, tout s'explique. J'ai dit la même chose dans mon premier article. Il ne s’agit pas ici d’un miracle, entendons-nous bien : un phénomène est une sorte d’exubérance des forces naturelles, une efflorescence de la pensée, une puissance qui tout à coup se développe sans pour ainsi dire avoir été cultivée. Il y a des exemples nombreux de phénomènes quelconques. Fritz est le dernier venu, voilà tout.
— Oui, disent les peintres, mais la peinture est un art dont la technique est plus difficile à acquérir que tout autre; on conçoit Pic de la Mirandole grand poëête à 10 ans, et Mondeux grand calculateur à l'âge où l'on joue aux billes.
« Mais on ne conçoit pas un peintre de 10 ans, ayant tous les procédés, toutes les délicatesses, toutes les roueries du métier, comme sil avait 30 ans. »
Les peintres, en cette affaire, me paraissent aussi peintres que M. Josse était orfèvre.
L'incrédulité pure, la critique appliquée dans les cas ordinaires ne signifient rien en cette question. Nous avons affaire à un cerveau pour ainsi dire d'une autre nature que le nôtre, en ce sens que la puissance cérébrale s’y est développée sous l’action d'une maladie, comme une plante sous l'action de la chaleur et de l'humidité de la serre, éléments créés et factices.
On a été aussi un peu trop loin dans l'enthousiasme, comme on va maintenant trop loin dans la protestation.
Les petits tableaux de Fritz Van de Kerkhove sont charmants; quelques-uns, d’une délicatesse infinie, pourraient être signés par un maître. Mais le grand nombre, en réalité, ne dépasse pas une bonne moyenne.
Ce qui me frappe dans l'ensemble de ces œuvres, c’est leur homogénéité. Il n'y en a pas deux qui se ressemblent réellement, et toutes ont un ensemble de tons vraiment remarquable. Elles sont venues à l’état de perfection harmonique : toutes ont l'aspect le plus doux, et, si l’on peut dire cela d’un paysage,le plus chaste.
Mais, si l'on plaçait à côté de ces œuvres délicieuses, de vrais tableaux de peintres mûrs, de beaux Rousseau, un Troyon de premier ordre, un Daubigny, un Boulanger, un Baron, un Clays, un Hymans, un Bouvier, etc., etc., le pauvre Fritz verrait sa gloire diminuer tout de suite et il reprendrait une place plus modeste dans l'échelle des peintres.
Tel qu'est cet œuvre, il est déjà bien assez stupéfiant sans en exagérer la beauté.
Pour moi, n'ayant entendu produire aucunes bonnes raisons contre son authenticité, et ne connaissant point d'artiste qui se fût donné la peine de créer ce petit monde-là, je crois l’afñrmation du père, parceque la supercherie serait trop odieuse, construite sur un sentiment comme l'amour paternel.
Quand on m'’aura prouvé que les tableaux ne sont pas de l'enfant, je m'en prendrai au père et je lui ferai payer cher sa déloyauté.
JACQUES
P. S. Dans sa dernière lettre à l'Echo du Parlement, M. Van de Kerkhove demande, supplie qu'on fasse une enquête, et une
enquête sérieuse, sur la réalité du travail de son fils. Il est évident que les éléments de cette enquête ne manquent pas à Bruges, et la question vaut la peine d’être élucidée.
Que deux incrédules et deux croyants se donnent donc la mission de tirer au clair le phénomène ou la supercherie : il y a là une question de dignité et de véracité qu'on ne peut réellement pas laisser en suspens.
2€ P. S.— L'affaire se complique. M. Siret rentre dans l'arène et noircit quelques feuillets de papier en faveur du jeune Van de Kerkhove : Une première lettre à l'Echo de Bruxelles, d’un ton de mauvaise humeur et d’un style peu académique; une seconde lettre à l'Echo du Parlement du même M. Siret, mieux rédigée et plus significative. Comme M. Van de Kerkhove père, M. Siret conclut en demandant une enquête à faire à Bruges.
Troisième lettre, enfin, d’un abonné de l'Echo, qui se donne une peine du diable pour débrouiller la question, et qui n'arrive qu’à l’obscurcir.
Une enquête donc, pour l’amour de la vérité, et tout de suite! M. Van de Kerkhove la demande, M. Siret la désire, M. Rousseau l’accepte, le public est haletant : tâchons que l’exposition des tableaux de Fritz Van de Kerkhove ne soit pas le point de
départ d’une scie d'atelier.