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car il y a un monde entre les panneautins encore timides de 1870 et ces ombreuses et profondes forêts peintes dans les derniers mois de la vie de l'enfant. C'est aussi l'avis des artistes de la manufacture de Sêvres qui ont choisi ces derniers, les uns pour les gravures qui vont être faites, les autres pour les vases sur lesquels ils vont être reproduits.
Vous dites que ce double aveu est fait pour diminuer la portée du phénomène : ce double aveu, selon vous, consiste d’abord, dans ce qu'on aurait dit que Fritz copiait des gravures. Cela n'a été dit que pour ses débuts, et je ne pense pas que le mot copie soit plus exact que l'affirmation générale que vous faites d'un renseignement particulier et afférent à la toute première éducation de l'enfant. L'autre aveu c'est qu'il empruntait ses délicates harmonies à des tableaux. Mais allez donc voir les tableaux qu'il avait sous les yeux; il n'y en a pas un seul que Fritz rappelle, pas un seul! Les harmonies dont vous parlez sont à lui : je ne connais personne qui les ait eues comme lui etcest là, à mon sens, la valeur considérable de cette œuvre étonnante.
J'ai souligné le mot aveu parce que je ne le comprends pas. Les révélateurs de Fritz n'ont pas d’aveu à faire, mais bien des clartés à donner.
Vous dites qu'il ne reste plus rien à l'enfant que l'exécution, et encore vous avez plus d’une réserve à faire. Vous êtes bien absolu sur le peu qui reste à Fritz et je crains bien que vous ne soyez du petit nombre de ceux qui, en cette circonstance, se déclarent rationalistes, parcequ'ils ne comprennent pas, oubliant que le génie s'explique moins encore que beaucoup d'autres choses.
L'exécution n'est pas d'un enfant, dites-vous. Mais on vous croit : rien n'y révèle un enfant; c'est là précisément le fait inouï, la haute valeur du phénomène, et, si vous aviez vu comme nous les petits outils dont se servait Fritz, si vous aviez causé avec ceux qui l'ont vu travailler, si, avant de prendre, en cette matière, la plume que vous maniez toujours si fort et si bien, vous aviez fait, comme Buls et d’autres, un petit pélerinage dans la demeure de Fritz, je suis assuré qu’il n’y aurait pas eu dans votre âme assez de souffle pour chanter et glorifier ce noble enfant dont vous doutez aujourd’hui avec une amertume qui nous attriste tous.
Oui, mon cher Rousseau, la silhouette est de la main du père ainsi que la signature et la date, et puis c'est tout. Le
malheureux père vient de l’affirmer sur l'honneur, dans les journaux. Que vous faut-il de plus? Vous parlez du travail de deux mains. En effet, mais ce que vous croyez, dans quelques rares panneautins, être le travail de deux mains différentes est simplement une retouche de Fritz lui-même faite un mois ou deux et parfois un an après. Pour ma part, je vous assure que jamais je n’ai rencontré une œuvre quelconque où le travail de deux mains se fit moins sentir. Tout s’y tient admirablement, la cohésion dans la couleur comme dans la touche est complète et ce n'est pas là une des moindres beautés de cette succession de beautés qui se reproduisent dans plus de 400 tableautins connus.
Enfin vous affirmez, ou du moins vous dites que les douteurs (dont vous faites partie je pense) affirment que c’est le père qui a donné à tous ces sites les contours et les accents qui les précisent et les terminent!
Ceci est grave, et je vous avoue franchement que vous ne le prouvez pas. D'ici là, je ferai comme tout le monde; j'admirerai Fritz, et, si jamais il est démontré que M. Van de Kerkhove père, dont le talent de paysagiste est parfaitement ignoré de tout le monde, qui n'a jamais su peindre un arbre ou une pierre, qui s'est voué depuis sa jeunesse à la peinture des Gueux et Malandrins à la façon de Callot, est le principal collaborateur de tous les panneautins qui remuent si profondément le public, eh bien, ce jour-là, je ne lui en voudrai que médiocrement de nous avoir trompés et je le saluerai comme je salue aujourd'hui l'ombre de son fils.
Je vous serre amicalement les mains.
ADOLPHE SIRET,
LE DROIT, 24 février.
De ce qui se dit et s'écrit relativement a l'œuvre de Fritz; Van de Kerkhoven
L'exiguité de notre format et l'abondance des matières nous obligent parfois de rendre incomplètement nos pensées sur le mouvement artistique ; nous sommes alors obligé de revenir sur des sujets traités, de compléter nos appréciations et c'est ce qui nous arrive aujourd’hui.
Loin de diminuer, la sensation produite par l'exposition d’une partie des œuvres délaissées par le jeune F. Van de Kerkhove, ne fait que grandir et donner lieu à toutes sortes d'interprétations. On va jusqu'à nier qu'elles soient de lui. De pareilles productions auraient, dit-on, causé d'autant plus d'émotion en voyant le jour, qu'elles eussent émané d'un enfant. On oublie que les hommes de valeur ne sont ordinairement appréciés qu'après leur mort, surtout ceux dont le génie se révèle tôt ou se révèle tard, pour ainsi dire intempestivement. Tant de gens ont intérêt à nier le mérite des autres! Ils saisissent les moindres prétextes et les exploitent avidement, avec une indigne habileté.
Si les tableaux signés Fritz Van de Kerkhove ne sont pas de lui, de qui sont-ils ? Son père est donc un imposteur; Adolphe Siret aussi; et la population de Bruges, sa presse, qui laissent propager le mensonge, se font leurs complices ?
Poser la question, c'est la résoudre. Evidemment Fritz et les siens se trouvent calomniés. Fritz est calomnié après sa mort ! Combien plus il devait être méconnu de son vivant!
Puisqu'il est vilipendé par ceux qui devraient le faire apprécier, nous sommes obligé de le défendre, d'examiner son individualité de plus près que nous ne l'avons fait jusqu'ici. Les calomnies qui atteignent sa mémoire, bien envisagées, lui forment un piédestal. On nie qu’un enfant ait pu produire avec tant de talent. Mais il est plus invraisembable encore de supposer qu'un peintre doué de ce talent ait pu rester ignoré et se prêter à faire signer ses tableaux par un enfant, à recourir à un misérable subterfuge. Pourquoi, dans quel but? L'enfant était inconnu et il avait plus qu'un homme de difficultés pour arriver, pour démasquer les complots du silence à l’aide desquels le mérite si souvent se trouve étouffé.
Aucun de nos confrères, il faut le reconnaître, ne nie l’authenticité de l’œuvre du jeune Van de Kerkhove. Plusieurs versent dans un singulier travers; après l'avoir loué, encensé, après avoir prouvé qu'il a les qualités de Corot, de Rousseau, de Troyon, des maîtres du jour dans le paysage, ils le traitent comme un crétin, un être dénué d'intelligence. Mozart toute sa vie fut ainsi traité.Jamais il ne put obtenir d'emploi,il ne fut réellement à l'abri du besoin. Pour dissiper les préventions, le père de Mozart eut recours à Haydn, qui n’hésita pas à déclarer ouvertement qu'il reconnaissait dans son fils le plus grand musicien de son temps mais ce fut en vain. Les préventions subsistèrent même après sa mort. Fétis, dans sa Biographie des musiciens,
se croit obligé pour le réhabiliter, d'établir, par une démonstration, que ce génie, ce créateur par excellence, était effectivement intelligent !
Nous avons dit ce que nous pensions de ce que l'on appelle les tableautins de Fritz. Les ayant examinés de plus près, nous ajouterons qu'ils dénotent une nature d’une sensibilité exquise et d'une hardiesse prodigieuse. Or, ce sont bien là des traits du génie. Fritz en a toutes les apparences. Voyez sa Cascade. Que de poésie et de sentiment dans le ciel, les nuages, la façon dont la verdure se baigne dans la lumière, les effets de la lumière qui se joue dans le feuillage; que d'autorité dans cette touche moëlleuse, caressante et variée; et avec quel feu, quelle audace cette eau qui rebondit en jaillissant blanche d'écume, est rendue! La pensée, la composition et la conception sont à la hauteur du sentiment et de l'exécution. L'équilibre est parfait. Il en résulte un charme qui émeut étrangement. On se sent ému mais on ne salue pas. O siècle de doute et d’énervement, le génie que tu idolâtres s'offre à toi, il te fascine et tu le dédaignes! Ne te plains donc plus s'il te quitte et s'il meurt. Ton souffle décevant l'a tué.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 28 février 1875.
Le succès de l'exposition du Cercle, a été en grandissant pendant cette dernière quinzaine. Les débats, qui, en présence de cette phénoménale réunion de petits chefs-d'œuvre, s'éternisent sans s'élucider, ont pris, à de certains moments, un caractère d'irritation qui n'est point de nature à faire avancer les choses.
Et d'abord, si l'on veut procéder avec la logique et le calme réclamés par l'examen approfondi de cette solennelle révélation, on devrait remonter aux moyens pratiques. Le meilleur et le plus concluant serait de s'adresser à M. J. Van de Kerkhove, pére, 10, Quai long, à Bruges. Le père de Fritz nous autorise à le déclarer ici : il recevra avec le plus vif plaisir et non sans reconnaissance, toutes les personnes qui chercheront à s’éclairer. [l tient à leur disposition les nombreux essais, ébauches, tâtonnements, excessivement curieux du reste, de l’enfant-artiste dont
les souvenirs emplissent la maison paternelle; il répondra à toutes les questions qui pourront lui être adressées et qui auront pour objet la formation comme l'éclosion du talent de Fritz. Déjà plusieurs personnes que nous pourrions nommer ont pris cette voie si naturelle et si simple d'’élucidation et n'ont eu qu'à s'en louer. Nous ne croyons donc pas inutile de formuler ici cette proposition, qu'on serait mal venu de douter quand on s’obstine à ne point vouloir se convaincre. La persistance à ne pas se soumettre à l'évidence des preuves, constituerait un entêtement jaloux et malsain dont nous espérons qu'aucun homme d'esprit généreux et loyal ne donnera le triste spectacle.
A l'heure qu'il est, une quantité notable de personnes sont prêtes à signer une déclaration constatant que les œuvres exposées sont bien celles de Fritz seul; de plus, qu'elles ont assisté bien souvent aux travaux artistiques de l'enfant. Ces personnes appartiennent à tout ce que la ville de Bruges possède de plus éclairé et de plus honorable.
L'incrédulité a été jusqu’à soupçonner de la supercherie. Mais au profit de qui? De qui donc seraient les œuvres de Fritz? Que l’auteur se montre afin qu'on l'acclame. En quoi pourrait donc consister cette supercherie dont le premier résultat serait de ne produire aucune gloire ni aucun profit à celui qui l'aurait commise ? On a aussi éveillé l'idée de spéculation, mais ceux qui l'ont mise en avant n'ont point su l'expliquer.
En attendant, le public admire et pleure, car c’est quelque chose de navrant au fond que de songer à l’anéantissement d'un génie dont la force ascendante prenait des proportions aussi gigantesques. Les journaux européens s’agitent et le temps n'est pas éloigné où le jeune Van de Kerkhove entrera l'un des premiers et l'un des plus grands dans la Walhala belge, comme le dit un de nos meilleurs écrivains d’art, M. Ch. Buls.
Quelques feuilles du pays avaient annoncé que Fritz était hydrocéphale et qu'il ne savait ni lire ni écrire. Le père, chez qui le sentiment de la justice et de la vérité domine la douleur, a répondu publiquement, comme on l’a vu.
On calcule que dix mille visiteurs environ, y compris les membres du Cercle, se sont rendus à l'exposition. Tous les rangs de la société ont voulu payer au pauvre enfant disparu l'hommage d'un souvenir et d'une larme. S. A. R. la comtesse de Flandre dont les goûts artistiques sont connus, y a éprouvé une émotion très-vive. Quant à l'émotion, du reste, les sceptiques mêmes n'ont pu s'en défendre. Les femmes surtout ont été im-
pressionnées d'une manière toute particulière et nous n'en sommes nullement étonné, car il y a, dans le talent de Fritz, une suavité et une harmonie mélancoliques tout à fait de nature à éveiller dans l’âme des femmes ces finesses et ces délicatesses de rêverie qui sont leur charme et leur secret.
A l'heure où paraîtront ces lignes, l'exposition sera probablement fermée à Bruxelles pour s'ouvrir au Cercle d'Anvers, puis à Londres et à Paris.
Tous ces centres ont déjà été désignés, au lendemain même de l'ouverture au Cercle, ainsi qu'il résulte de demandes faites à la famille. Les tableaux de Fritz vont donc nous quitter, du moins la majeure partie. Nous eussions voulu qu'avant cette absence plus ou moins longue, le public des écoles de dessin, les ouvriers, etc., eussent été admis à quelques jours d’exposition gratuite. Si l’idée ne vient pas trop tard, et si elle est bonne, espérons qu'elle sera réalisée.
Nombreux sont les journaux de Belgique, d'Angleterre, de France et de Hollande qui se sont occupés de Fritz et de son exposition. [L'Allemagne seule est, jusqu'à présent, restée en défaut et aucune de ses publications artistiques, si nous ne nous trompons, n'a jugé à propos de s'occuper de l'enfant de Bruges. C'est une lacune que la Gazette des Beaux-Arts de Leipzig, en premier lieu, a à se reprocher sans pouvoir alléguer des motifs d'ignorance, ayant de notre côté fait ce que nous avions à faire vis-à-vis d'elle.
Une grande agitation règne dans le monde intellectuel. Nous voulions donner ici un résumé des principaux articles parus, nous le ferons un autre jour. Nous désirons que jusqu’au dernier moment notre journal reflète la situation. Quelques organes de l'opinion publique, sans refuser absolument de croire, émettent des doutes. La généralité admire sans réserve. Comme toujours le merveilleux est venu prendre sa part et la Revue du Spiritisme, fondée en France par M. Allan Cardec, réclame Frédéric Van de Kerkhove comme une des attestations les plus probantes de son système (voir page 38).
AD. S
ECHO DU PARLEMENT, 2 mars 1875.
Correspondance.
Bruges, le 28 février 1875.
Monsieur le rédacteur,
Je me vois forcé de surmonter les répugnances que j'éprouve à devoir entretenir le public du pauvre enfant que j'ai perdu, et dont M. J. Rousseau, dans l’'Echo du Parlement du 22 courant conteste le talent. Je le fais à regret; mais je sens que je dois le faire; car les contre-vérités et les inexactitudes contenues dans l'article dont il s’agit, ne sauraient mieux être signalées que par moi. Veuillez donc, Monsieur le rédacteur, accorder à la présente une place dans vos colonnes.
L'Académie royale de Belgique aurait, dit-on, refusé de prendre l'exposition sous son patronage. C’est une erreur ainsi que le constate le procès-verbal de la séance de la Classe des beauxarts, imprimé page 391 du Bulletin de l'Académie, n°5 9 et 10. J'y vois, au contraire, que c'est sur la proposition de deux membres qu'a été formulé le vœu qu'une exposition publique des œuvres de mon fils ait lieu à Bruxelles. Quant à ce que l’Académie la fit elle-même, je pense que cela n'entre pas dans ses attributions.
M. Rousseau extrait d’un article publié par un journal du pays un passage où il est dit : « qu'il ne paraît pas que Fritz ait contemplé la nature en observateur attentif... qu'il se bornait à copier, en partie d'instinct et en partie d'après des tableaux, qu'il avait constamment sous les yeux, des sites empruntés aux gravures qui furent les premiers instruments de son éducation artistique. » Je déclare que l'auteur de cet article sur lequel M. Rousseau base toute son argumentation s'est complétement abusé. Fritz n'a jamais peint ni dessiné d’après nature, ceci est vrai; mais il était continuellement en contemplation devant un beau ciel, une belle mer, de beaux groupes d'arbres agités par le vent, et discutait avec moi les tons et les couleurs comme un peintre de 25 ans.
Il n'y a pas un seul tableau, pas un seul dans toute ma maison qui ait disparu ou seulement changé de place depuis la mort de mon pauvre enfant. Les seuls qui aient pu inspirer Fritz se bornent donc absolument à un joli Corot, un Van Goyen et un Ruysdael ordinaire.
Je défie que l’on puisse trouver chez moi ou ailleurs wne seule gravure qu'il ait copiée. Je donne à ce défi la signification la plus solennelle possible. Quand l'enfant était à bout d'imagination (et on le serait à moins, il a ébauché un jour dix-sept tableautins!) il avait recours à la gravure comme point de départ; mais toujours, au bout de deux ou trois minutes, la gravure était abandonnée, jetée dans un coin et ii n'y avait plus aucune comparaison à faire.
M. Rousseau s'appuie donc sur une allégation complétement fausse pour enlever à Fritz « le style, la ligne, l'ordonnance, le caractère, l'effet, la gamme du ton même. »
On a écrit et l'on pourra encore beaucoup écrire à propos du cher mort, mais les critiques devraient au moins avant de se prononcer, s'assurer de l'exactitude des renseignements qu'ils empruntent.
M. Rousseau ne laisse donc au pauvre enfant que l'exécution; car il oublie, sans le vouloir sans doute, la qualité essentielle du paysagiste, la couleur! Mais cette exécution, c'est encore trop! Selon M. Rousseau, c'est un ensemble de trucs, de ficelles. Je ne veux pas entamer ici une discussion à ce propos, elle nous ménerait trop loin, je demanderai seulement s'il existe une loi qui oblige l'artiste à ne rendre la nature qu'à l'aide d'un seul instrument consacré, à l'exclusion de tous les autres?
Sur la préparation des panneaux, M. Rousseau verse dans une erreur profonde. Il y a des panneaux préparés de toute couleur, il y en a même beaucoup qui n’ont reçu aucune préparation, l'enfant peignant sur tous les bois qu'il trouvait, et il en manquait toujours.
Oui, Fritz a été maladif toute sa vie. Hélas! mais entre être maladif et malade, il y a de la différence et Fritz a eu aussi de bons jours, où relativement il était bien portant. Ses indispositions sont cause qu'au lieu de 500 à 600 panneaux il n'en a pas produit 2,000 et plus peut-être.
Rien d'étonnant à ce que l’on voie qu'il y ait eu deux mains, il ne faut même pas de loupe pour cela, seulement c'étaient les deux mains de l'enfant. Après un an quelquefois, il accentuait et raffermissait ses ébauches. Beaucoup pourtant, et ce sont les
meilleurs, sont du premier jet et sans retouches. Il y en a ici de ses premières années, pas reprises, elles sont assez informes, je les tiens à la disposition de tous ceux qui veulent me faire l’honneur d'une visite.
La fin de l'article de M. Rousseau m'explique pourquoi il insiste tant sur l'exécution «quasi mécanique.» C’est parcequ'il croit être sûr que c'est moi (moi!) qui ai donné à tous ces sites les contours et les accents qui les terminent.
Les bras m'en tombent! Il n'avait pas besoin de moi, le brave enfant, il pouvait me donner des leçons d'adresse, ainsi qu'à bien d'autres.
J'ai déjà affirmé sur l'honneur {et que l’on fasse aussi une enquête sur mon honorabilité!) dans une lettre rendue publique que ma collaboration se borne à la petite silhouette noire et à la signature. Je répète ici cette déclaration, mais elle n'est pas nécessaire pour l'artiste impartial qui connaît son art, et personne n'admettra sérieusement qu'il suffit, pour produire ces ciels que tout le monde admire, ces petits chefs-d'œuvre pleins de sentiment et de poésie, de la collaboration d'un enfant habile à copier des gravures avec un peintre de genre amateur, de de quelque habileté et de quelque expérience.
M. Rousseau finit en réclamant une enquête. Il y a quelqu'un qui la demande avec bien plus de force et d'autorité, c'est moi! Je verrais avec le plus grand plaisir M. Rousseau en faire partie, il sera le bien venu.
Il est difficile de comprendre à quel point il est pénible à un père désolé et à un honnête homme, d’avoir à répondre à des allégations si contraires à la vérité. J'aurais pu m'illusionner sur le talent de Fritz; mais j'avoue que dans une question aussi sacrée pour moi, je ne m'attendais pas à me voir sous le coup d'un soupçon de supercherie.
Agréez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée.
J. VAN DE KERKHOVE, fils.
ECHO DU PARLEMENT, 3 mars 1875.
LA QUESTION VAN DE KERKHOVE
Le Journal des Beaux-Arts d'hier contenait une réponse de M. Siret à mon article du 22 février sur le jeune Van de Kerk-
hove. Hier soir l'Echo du Parlement publiait sur le même sujet une lettre de M. Vande Kerkhove père. Je réponds immédiatement et à l’article et à la lettre.
Donnons d’abord acte à nos correspondants de deux rectifications : Si l’Académie de Belgique, nous dit-on, n’a pas cru pouvoir prendre l'exposition sous son patronage, c'était seulement pour ne pas créer un précédent fâcheux, et parce que cela sortait de ses attributions. — Soit. Le fait par lui-même était donc vrai; on n’a eu que le tort de le prendre en mauvaise part. — L'Académie du moins est-elle unanime sur la valeur et l'authenticité des œuvres exposées? — J'ai lieu de croire le contraire, plusieurs de ses membres ne cachent pas qu'ils éprouvent à ce sujet des doutes très sérieux.
Je suis même forcé de relever ici une contradiction au moins singulière. Le Bulletin de l'Académie dit que l'Assemblée à formulé sur la proposition de deux de ses membres, MM. Alvin et Fétis, « le vœu que les œuvres de ce génie, si prématurément enlevé aux arts et à la patrie, fussent exposées publiquement. » Or, voici ce que je lis dans un article publié par M. Fétis dans l'Indépendance : «{On est allé beaucoup trop loin lorsqu'on l'a qualifié {le jeune Fritz) de grand artiste, lorsqu'on a dit quil eût été, s'il eût vécu, l'honneur de l'école belge. » Le même critique va jusqu’à dénier à l’enfant-prodige le titre d'artiste. Pour lui, ce n'est qu'un exécutant adroit.
Deuxième rectification. J'aurais eu tort de dire que le jeune Fritz «se bornait à copier. en partie d'instinct, en partie d'après des tableaux qu'il avait constamment sous les yeux, des sites empruntés aux gravures qui furent les premiers instruments de son éducation artistique et M. Siret me demande où j'ai été puiser cette assertion qui ne repose, dit-il, sur aucune donnée sérieuse. — Où? Mais à une source que je devais croire excellente : dans le même article de l'honorable critique académicien que je citais tout à l'heure et qui me semblait devoir être parfaitement informé, puisque l'Académie avait eu la primeur des tableaux et des révélations.
Nie-t-on absolument qu'aucune gravure ait été copiée? J’en donne acte, mais alors certains tableaux deviennent inexplicables. M. Siret. a bien voulu m'en montrer deux, ayant pour motif principal, l'une une construction romane, l’autre un édifice gothique, avec leurs ogives ou leurs pleins cintres, leurs chapiteaux, leurs encorbellements, etc. À moins d'admettre que l'enfant-prodige ait eu l'instinct de l’architecture comme de la
peinture, on ne saurait croire qu'elles sont inventées. Eh bien, pour ces emprunts et d'autres analogues, mettez les gravures à côté des tableaux, et on aura déjà un élément pour apprécier la part d'invention de l’artiste-enfant, ses mérites de composition et d'ordonnance qui sont, comme je l'ai dit, les meilleures qualités de son œuvre.
Et sa couleur? Je l’oublie, me dit-on, pour ne voir que son exécution. — Je ne n'oublie nullement. J'ai constaté et loué, au contraire, « les harmonies fines et distinguées » de ses petites peintures. Mais j'ai dû constater aussi, avec tous les peintres, qu'elles rappellent des aspects connus, Théodore Rousseau, Corot, Van Goyen. Ce n'est pas ma faute si dès lors elle perd le mérite de l'originalité. Et l'objection de M. Siret que cette ressemblance serait d'instinct et non d'emprunt, donnerait plus de mérite à l’auteur sans lui faire pour cela une personnalité
J'ai signalé les trucs de l'exécution. M. Vande Kerkhove se borne à me répondre que tous les moyens sont légitimes. Je n'ai point dit le contraire; mais je me suis étonné, avec beaucoup d'autres, de voir tant d’adresse chez un enfant de cet âge dont on devait attendre tant de naïveté. Ma surprise n'est pas tant qu'il possède ces procédés — puisqu'il peut les avoir appris — que de les lui voir appliquer toujours avec une sûreté parfaite, une habileté consommée. Et je ne suis pas moins surpris de voir que cet enfant — si expérimenté — soit en même temps, bien que malade ou maladif, peut m'importe le mot, exempt de toute défaillance et même de toute inégalité.
Ces anomalies, ces contradictions, aucun de nos deux correspondants ne les explique. On se borne à me dire : là est le phénomène! Et comme cette réponse ne me paraît pas tout à fait suffisante, mon honorable ami, M. Siret, me qualifie de rationaliste — ce que je ne comprends pas, à moins que cela ne veuille dire qu'il y a ici un miracle. Passons outre alors : plus d'examen, plus de débat, et que quiconque garde ses doutes soit traité de libre-penseur.
J'ai versé, continue-t-on, dans une grave erreur, en parlant de la préparation des panneaux. Quelle erreur? Une égratignure dans des horizons gris fait paraître une silhouette blanche. J'en ai conclu que les panneaux où cet effet se produisait étaient couverts d’une couche de blanc. Si c'est une erreur, elle est mince, et elle m'est commune avec tous les peintres qui les ont regardés.
M.Vande Kerkhove s’affecte particulièrement de me voir men-
tionner la supposition — dont d'ailleurs je ne suis pas l’auteur — qu'il aurait retouché les panneaux de son fils. Mais pourquoi nous parle-t-il à ce propos de son honorabilité, que personne n'attaque? Pourquoi se défend-t-il de toute supercherie, quand J'ai écarté moi-même ce mot malsonnant en faisant remarquer qu'on ne trafiquait pas des tableaux exposés ! Quant au fait en lui-même, je ne vois pas ce qu'il y a d'exorbitant à ce qu'un père ait aidé souvent son enfant dans la pratique d'un art qu'il exerce lui-même. Cela se voit partout, tous les jours, et c'est le contraire qui devient l'étonnant. — L'habileté personnelle du père appelait d’ailleurs tout naturellement cette question, et M. Vande Kerkhove doit comprendre que le phénomène étrange et sans précédents qu'il soumet lui-même à la publicité, soulève des discussions de plus d’un genre. Il y en aura forcément qui devront blesser une susceptibilité aussi délicate que celle d'un père en deuil, mais alors, de deux choses l’une : ou il ne doit pas intervenir personnellement dans le débat (chose d'autant plus inutile qu’il a de chaleureux avocats), ou bien tout débat, tout examen sérieux et complet devient impossible.
Un mot encore sur cette question des retouches qui a beaucoup préoccupé les artistes. Elle se pose d'autant plus naturellement que la facture des tableaux est très particulière. La peinture est d’abord jetée par masses et par taches; puis sur tout cela sont jetés des traits légers et fermes qui servent à donner une forme à ces masses sans avoir à les remanier, à les altérer, à en compromettre les qualités de coloration. Pour beaucoup d'artistes, et c'est sur ce point qu'ont roulé pendant plusieurs soirées les discussions du Cercle, — les masses sont d'une main, et les traits sont d'une autre. On convient des deux mains et des retouches ; seulement, dit M.Vande Kerkhove, ces deux mains sont celles de l'enfant : ces retouches, appliquées souvent un an après, sont encore son œuvre. Voilà un commencement d'explication. La question n'était donc pas inutile. Mais il eût mieux valu — dans l'intérêt même de l'enfant prodige — qu’elle eût été tranchée par une enquête que par une aflirmation, une étude vraiment sérieuse ne prenant pas des affirmations pour base. — Ne me croyez jamais sur parole! disait Bacon à ses élèves.
Quant à ces enquêtes, auxquelles M.Van de Kerkhove veut bien me convier, je me permettrai, si courtoise qu'elle soit, de décliner son invitation, il ne saurait convenir à personne de discuter avec un père en deuil du plus ou moins de mérite de l'enfant qu'il a perdu. Une enquête d'ailleurs, je lai déjà dit, ne peut se
faire avec autorité que par des spécialistes, c'est à dire des peintres, et de préférence des paysagistes. Jusque-là, et de quelques témoignages honorables que s'entoure l'exhibition Van de Kerkhove, elle devra se résigner à n'avoir qu'un prestige très discutable et très discuté.
Et si l'enquête — ce que je souhaite de tout cœur — justifie les dires des admirateurs, voici quelles seront mes conclusions :
Il y avait, dans l'enfant perdu, un tempérament d'harmoniste et des instincts de coloriste remarquables. Il y avait surtout — s’il est prouvé qu'il a peint des gravures — un sentiment du pittoresque et du style dont cet âge n'offre aucun exemple. A ce double point de vue, l'œuvre du jeune Fritz mériterait une place dans nos musées et deviendrait une page intéressante de l’histoire de l'art.
Mais alors encore, 1l me serait impossible de proclamer que l'enfant phénomène est un génie, parce que le génie ne saurait exister là où une originalité bien accusée n'existe pas encore.
Je me garderai plus encore de désigner comme un modèle à suivre, un Jeune artiste qui, d’après les récits, n’a jamais peint que d'idée ou de mémoire. Une jeune école aurait vite fait de se fourvoyer dans une pareille voie.
Je réclamerai surtout le droit de parler en toute franchise, d'exposer mes doutes, de faire mes réserves, sans être accusé pour cela de déprécier les morts, de difflamer les vivants et de trahir jusqu'à la patrie en lui arrachant une de ses gloires. Chose vraiment incroyable! Voici un phénomène sans précédent dans l'histoire de l’art, bien plus surprenant que le miracle de Louise Lateau, auquel on reconnaît, à certains égards, des analogies dans: les traditions de la science. Et lorsqu'on épluche le miracle, lorsqu'il est l'objet de certaines réserves de la part même des croyants, il faudrait accepter le phénomène artistique sans élever un doute, sans faire une question! Et lorsque le père même de l'enfant, qui est artiste lui-même, qui à vu travailler son fils, qui a eu pendant des années ce prodige devant les yeux, ne s'est aperçu de son talent qu'après sa mort, il faudra que nous — qui le voyons pour la première fois — nous l’admirions, nous l’acclamions, sans restriction et sans hésitation! En vérité il faut qu'on renonce à de si exorbitantes prétentions, car elles ne seraient bonnes qu'à éveiller toutes les défiances.
J. ROUSSEAU
ECHO DU PARLEMENT, 8 mars 1875.
Nous recevons de M. Van de Kerkhove la nouvelle lettre qui suit :
Bruges, le 6 mars 1875.
Monsieur le Rédacteur,
Il est impossible que je laisse la lettre de M. Rousseau sans y répondre, malgré l'excessive répugnance que j'éprouve. J’entre immédiatement en matière.
Certainement Fritz a consulté des gravures, pour ses ogives, son architecture, ses constructions romanes ou gothiques, comme tous les artistes du monde le font; je me permets de trouver l'observation tout au moins risquée, et la plaisanterie d'un goût douteux. C'est comme si l'on soutenait que M. Rousseau est né avec son style et ses connaissances artistiques et qu'il n’a jamais dû consulter ni un artiste ni un auteur. Les gravures dont Fritz s’inspirait pour faire du gothique, il ne leur prenait qu'une porte ou une fenêtre pour rester dans le caractère.
Les petits tableaux dont M. Rousseau a « constaté et loué les harmonies fines et distinguées » rappellent des aspects et des maîtres connus : Théodore Rousseau, Corot, Van Goyen. Il a déjà été répondu à cette observation, dont, du reste, je remercie M. Rousseau, que beaucoup de bons paysagistes s'en contenteraient. Ne ressemble pas à ces maîtres qui veut.
J'ai répondu quant à l’habileté de l'enfant; je ne puis que répéter que si M. Rousseau l'avait vu travailler, il aurait été plus étonné encore. Du reste, s’il n’y avait eu rien d’extraordinaire, l'exposition devenait inutile.
Presque toujours pris et repris (sauf un certain nombre cependant), il n'est pas étonnant que la généralité de tous ces panneautins soit exempte de toute défaillance, de toute inégalité.
Je demande une enquête depuis des mois; pourquoi celles qui ont été faites, officieusement et d’autres secrètement et à mon insu, n'ont-elle pas abouti ? Pourquoi? Mais parce que tous ont été convaincus qu'il n’a été dit que la vérité.
Je parle de mon honorabilité, parce que l'on ne soupçonne de supercherie que ceux qui n’en ont pas.
Il serait absurde de ma part de dire que je n'ai jamais donné des conseils au pauvre enfant; ce serait me rendre ridicule. Mais de là à supposer que j'ai presque tout fait, comme M. Rousseau semble l'insinuer dans son premier article, il y a tout bonnement la différence du tout au tout. Voilà pourquoi je suis intervenu personnellement ; un père tient encore plus à la renommée de son enfant, et le défend certainement avec plus de cœur que l'avocat le plus chaleureux du monde.
Je remercie M. Rousseau de ce qu'il veut bien dire de mon habileté. On s'occupe généralement assez peu de ma personne aux expositions; mais l'éloge de M. Rousseau, malheureusement, est fait plutôt pour servir à son thème des deux mains, que pour m'être agréable. J'ai oublié de le remercier également pour son opinion à propos de la silhouette de mon enfant, si bien à sa place, d’après lui, et constituant une grande difficulté pour le paysagiste, ainsi que de la fermeté avec laquelle la signature est faite!.. Vous voyez, M. le Rédacteur, que M. Rousseau, dont je suis loin de contester le talent et l'esprit, mettant en jeu mon mérite, (méconnu jusqu'à ce jour) peut se tromper comme tout le monde. Il a bien raison de dire comme Bacon : « Ne me croyez pas sur parole. »
Je regrette infiniment que M. Rousseau n'accepte pas de faire partie d’une enquête et refuse de me faire l'honneur d'une visite. Quand on parle aussi bien art, même en se trompant, quand on juge aussi bien la peinture d'histoire, le genre, le paysage, et jusqu'aux trucs et ficelles, y compris le chiffon, on devrait, me semble-t-il, accepter avec plaisir.
Pour aider à l'enquête autant qu’il est en moi, j'enverrai à Anvers une neuvième planche, composée entièrement d'essais et d’ébauches du premier temps de Fritz. Contrairement aux autres panneautins, je n'ai rien fait équarrir ni raboter à ceux-ci, j'envoie le tout dans l'état où je l'ai trouvé; on pourra de nouveau se convaincre que, dès le début, l'enfant tant regretté ne manquait pas de hardiesse. Il y a là probablement des essais qui datent d'avant 1870.
Pour en finir et pour ne pas abuser de votre attention, je suis le premier à réclamer pour M. Rousseau, « le droit de parler en toute franchise, d'exposer ses doutes et de faire ses réserves, sans être accusés pour cela (niât-il même l'évidence) de déprécier les morts, de difflamer les vivants et de trahir jusqu'a la patrie en lui arrachant une de ses gloires. » I n’y a que moi et la mère du pauvre Fritz qui souffrions de tout cela, et
M. Rousseau a bec et ongles pour répondre à ceux qui lui font ces reproches; ce n’est en tout cas pas moi.
Je dois répondre encore à une observation qui paraît assez juste. M. Rousseau s'étonne « que le père artiste lui-même, ne s’est aperçu du talent de son fils qu'après sa mort...»
Ceci n'est pas très exact. Ni moi ni les miens, ni beaucoup des personnes qui fréquentaient ma maison, ne regardaient ces tripotages (c'est le nom qu'on leur donnait) comme choses sésieuses. Un grand nombre se faisaient à mon insu quand j'étais en voyage et l'enfant les cachait de peur d'être grondé, pour avoir dérangé soit ma boîte à couleurs, soit ma palette.
Plus tard, à partir de 1871, J'ai commencé à voir qu'il y avait là des dispositions, sans attacher encore de l'importance à ce qu'il faisait. En 1872, il cachait moins ses panneantins, je lui donnais des conseils qu'il suivait assez peu, il voyait lui-même qu'il était en progrès. Beaucoup de ses petits tableaux se donnaient soit par lui, soit par nous. Ce n'est qu'en 1872 que, voyant notre Fritz si souvent indisposé, nous le retirâmes de l'école, pour lui permettre de s’adonner entièrement à sa passion, résolus d’en faire un peintre. Des leçons de français lui furent données à domicile. Tout en voyant ce que l'enfant faisait et la continuation de ses progrès, nous devons avouer à notre honte que nous y attachions toujours fort peu d’importance, et après sa mort, sans M. Siret, fout, ou à peu près tout, était éparpillé chez les amis et les connaissances. Les preuves de tout cela sont ici.
Croyant avoir répondu à tout, je n'importunerai plus personne et je vous demande pardon, Monsieur, de cette deuxième et longue lettre. Je déclare que n'importe ce que l'on pourrait encore dire ou écrire, je garderai le silence le plus absolu, car si ce n’avait été la notoriété de votre estimable journal, je n'eusse jamais songé à me débattre ainsi contre des insinuations que ma conscience, la simplicité et l'exactitude du fait, si facile à vérifier à Bruges même, m'autorisaient à mépriser. Je ne me sens pas d’ailleurs la force de continuer à combattre dans les journaux sur la tombe de mon pauvre enfant; mais je le défendrai envers et contre tous, chez moi, preuves en mains; ma maison est ouverte à tous et l'on me permettra bien de trouver que ce serait un devoir, pour ceux qui doutent publiquement, de ne négliger aucun moyen de s'éclairer pour pouvoir ensuite éclairer les autres La question, à tous les points de vue, en vaut certes la peine. Je n’en voudrai cependant pas aux incrédules (on croit si peu
par le temps qui court!); encore une fois, si le fait n'était pas extraordinaire, il ne faudrait pas en parler. Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée.
J. VAN DE KERKHOVE.
ECHO DU PARLEMENT, 9 mars 1875.
Notre rédacteur en chef a reçu la lettre suivante :
Mon cher ami,
Il ne saurait me convenir — ainsi que Je le disais dans mon dernier article sur la question Van de Kerkhove — et il ne saurait convenir à personne « de discuter avec un père en deuil du plus ou moins de mérite de l'enfant qu'il a perdu, » alors surtout que M. Van de Kerkhove père, ne se contentant pas d'entrer dans le débat, y fait intervenir jusqu’à la mère de l'enfant et vient jeter ainsi une question de sentiment en travers d'une discussion artistique. J’attendrai donc, pour examiner les arguments qui me sont opposés et que d’ailleurs J'ai déjà réfutés en grande partie, que la responsabilité en ait été acceptée par M. Siret, puisqu'il s'est fait l'avocat d'office de mon contradicteur.
Bien à vous,
J. ROUSSEAU
ECHO DU PARLEMENT, 12 mars 1875.
M. Siret nous adresse la lettre suivante :
10 mars 1875.
A M. le rédacteur de l'Echo du Parlement.
Monsieur,
J'ai depuis longtemps accepté, et je l'accepte encore, la responsabilité des arguments présentés par M. Van de Kerk-
hove, puisque je suis, d’après M. J. Rousseau, l'avocat d'office de ses contradicteurs. Qu'il me soit permis de faire remarquer à celui qui s'est constitué l'avocat d'office de nos adversaires que, si J'ai bien compris cé qui se passe dans le public, cette polémique le fatigue. En effet, l'heure des plaidoyers écrits est passée. L'exposition des œuvres de Frédéric Van de Kerkhove a eu lieu pendant trois semaines à Bruxelles, elle est ouverte à Anvers, elle va s'ouvrir ailleurs. Le public est donc parfaitement en état de s’éclairer. Ce qu'il demande, c’est un arrêt et non des opinions personnelles.
Ce qu'il demande c'est une enquête. Hors de là, à l'heure qu'il est, il ne saurait y avoir qu'une dispute d'autant plus vaine que nos adversaires se refusent avec une obstination qui ne se comprend pas, à se rendre à l'invitation de M. Van de Kerkhove, le principal intéressé dans l'affaire. M. Van de Kerkhove a les mains pleines de ces mêmes preuves qu’on lui demande et on a l'air de les dédaigner ! [1 est vraiment pénible d’avoir à constater que dans une question de cette nature, où en définitive la loyauté doit dominer la dialectique, on se livre à l’exhibition de théories personnelles en se refusant carrément, malgré de pressantes invitations, à se rendre au foyer où brille la lumière. C'est là, Monsieur le rédacteur, une tactique bien maladroite et bien illogique pour ne pas dire plus.
J'avertis M. Rousseau que s'il ne juge pas à propos de suivre mon exemple en faisant à Bruges une enquête officieuse dans le milieu même où Frédéric a vécu, je refuse absolument de le suivre sur un terrain où il n'apporte que des idées et où moi j'ai apporté des faits. Cette situation est l'origine de la divergence de nos opinions dont la défense respective donnerait lieu à d’interminables débats que le talent de M. Rousseau même ne parviendrait pas, j'en ai peur, à rendre intéressants. Puisque mon honorable confrère met une condition à son examen, il comprendra que J'en mette une à ma réponse. Je ne puis, en effet, satisfaire à toutes les interpellations qui pourraient m'être faites si, avant tout, on ne juge pas à propos de s'éclairer auprès de qui de droit.
Recevez, M. le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée.
AD. SIRET.
Voici la réponse de notre collaborateur :
Nous n'avons rien à refuser à notre honorable confrère. Nous ferons donc le voyage de Bruges, si cela peut lui être agréable.
Nous avons déjà fait dans le même but, il le sait, un voyage à Louvain, qui était aussi «un foyer où brillait la lumière, » et où notre aimable correspondant avait réuni toutes sortes d'esquisses et de tableaux propres, pensait-il, à nous convaincre. Nous n'en sommes revenu convaincu que de sa parfaite courtoisie.
Un voyage à Bruges — même en lui supposant un meilleur résultat — suflira-t-il à trancher les questions soulevées ? Nous avons peur que non.
Ces questions des tableaux, des gravures, des retouches, etc., sont — ainsi que nous l'avons dit par deux fois — des questions fort spéciales qui ne peuvent être résolues que «par des hommes spéciaux, des peintres, et de préférence des pay sagistes. »
On nous promet une enquête. Sera-ce une enquête d'artistes? Malgré notre double demande, aucun de nos deux contradicteurs n’en sonne mot.
C'est la seule pourtant qui sera concluante. Et elle est devenue plus nécessaire que jamais aujourd’hui que le seul corps artistique qu'on disait s'être prononcé dans cette affaire — nous parlons de l’Académie de Belgique — s'est dégagé des appréciations très favorables qu'on lui prêtait, et en a laissé, dit-on, la paternité à un seul de ses membres, l'honorable M. Siret.
J. ROUSSEAU
Nous venions de livrer à l'impression le billet que M. J. Rousseau nous a adressé lundi à propos de l'exposition Van de Kerkhove, quand nous avons reçu la lettre suivante :
Bruxelles, le 8 mars 1875. Monsieur le directeur,
L'émotion si légitime causée par l’exhibition des œuvres du jeune Frédéric Van de Kerkhove, les débats qu'elle a soulevés, m'autorisent à croire que vous voudrez bien accueillir quelques observations d’un admirateur sincère de ces manifestations artistiques. Non pas que je songe à jeter dans la polémique engagée entre votre collaborateur, M. Rousseau, et le père du peintre-phénomène, des éléments nouveaux de désaccord, mais on ne contestera pas que jusqu’à ce jour rien n'est éclairci, et je crois être l'écho d'un bon nombre de vos lecteurs en demarn-
ue 148 —
dant, non pas seulement pour les artistes, mais pour le public en général, une enquête approfondie.
Cette enquête ne résulte pas, comme certaines personnes le croient, de la simple exhibition, et si M. Van de Kerkhove a pu déclarer que tout ce que M. Siret a écrit est scrupuleusement exact, il sera au moins intéressant de noter que MM. Van de Kerkhove et Siret sont loin d'être toujours d'accord.
Pourtant c'est de M. Van de Kerkhove que M. Siret tient ses renseignements. Ne dit-il pas, en effet, dans le Journal des Beaux-Arts qu'il dirige : « Ma notice a été faite au moyen de renseignements fournis par le père et par ceux qui ont connu Fritz, » et le 15 février il le confirme en nous expliquant par quel concours de circonstances il a été amené à connaître les œuvres du petit Van de Kerkhove. «Je n'ai point connu Frédéric, écrit M. Siret. Je n'ai eu des rapports avec sa respectable famille qu'à la suite des circonstances suivantes : Le Journal des Beaux-Arts avait ouvert un concours de gravure à l’eau forte. M. Van de Kerkhove père y remporta un prix. C'était en 1873. C'est dans le cours de cette année que mourut son fils unique. Dans une de ses correspondances le père me communiqua trois dessins à la plume faits par lui d'après des paysages peints par Fritz qui, disait-il, manifestait de très grandes dispositions. Ces dessins me frappèrent. Je fis part de mon étonnement à M. Van de Kerkhove qui, pour me mettre à même de juger du talent de son fils, voulut bien soumettre à mon examen deux panneaux minuscules qui figurent actuellement au Cercle. Je fus à la fois charmé et navré à la réception de ces panneautins et j'exprimai mon sentiment au malheureux père qui me fit parvenir une centaine de paysages de Frédéric. C'est alors que l'émotion me gagna et qu'après avoir pris quelques renseignements nécessaires à l’indiscutabilité de la révélation que je projetais, j'écrivis mon article du 15 septembre dernier. »
Lorsque M. Siret rendit aux amis des arts le service de leur faire connaître les remarquables travaux de l'enfant, Fritz était mort depuis le 12 août de l’année précédente. Ne l'ayant pas connu personnellement, c’est sans doute du père que M. Siret tenait les éléments du portrait suivant : « Ce fut le 4 septembre 1862 que s'ouvrirent pour lui les voies de la douleur et de l'art. Du jour de sa naissance jusqu’à l'heure de sa mort ce fut une longue souffrance. Il n'eut peut-être pas une heure de repos. Sa pâleur était continue, il jouait peu, mangeait considérablement et ne pouvait éteindre sa soif.» Veuillez vous
rappeler cependant ce passage d’une lettre de M. Van de Kerkhove qui vous fut adressée le 25 février : « Oui, Fritz a été maladif toute sa vie, hélas ! Mais entre être maladif et malade il y a de la différence, et Fritz a eu aussi de bons jours ou relativement il était bien portant. » « Vers sept ans, continue M. Siret, son intelligence prit un rapide essor. » Toutefois, ajoute-t-il, «les choses exactes avaient peu d’empire sur lui, bien qu'il manifestât à cet égard des tendances singulières. C’est ainsi qu'il jouait aux cartes avec un aplomb merveilleux et le talent d'un joueur consommé, tandis qu'il pouvait difficilement se rendre compte des lois qui veulent que deux et deux fassent quatre.» Enfin dans le cours de son récit M. Siret nous apprend que « vers huit à neuf ans, Fritz indisposé ne se rendit plus à l'école. »
Dans sa lettre à la Meuse, M. Van de Kerkhove disait que son fils avait remporté des prix à l’école moyenne de Bruges et que le directeur lui avait même dit que Fritz fût devenu un homme fort remarquable. Convenons que le portrait tracé par M. Siret ne l’annonçait pas.
Maintenant, voyons l'enfant à ses peintures et suivons M. Siret son biographe en titre. « Vers sept ans... à l'école, il avait les poches remplies de petits panneaux recouverts de peinture... Sans savoir dessiner (ceci souligné dans le texte) il ébauchait des séries de petits paysages parfaitement caractérisés. » Nous avons vu qu'il quitta l’école «vers huit à neuf ans. » «Son père, ajoute M. Siret, l'installa près de lui dans son atelier avec un chevalet. Là l'enfant arrangeait et nettoyait la palette paternelle et s'amusait à copier à l'huile des paysages gravés à l'eau forte. Jamais cela ne ressemblait à l'original. Fritz y mettait son sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de coloration particulier. Il dédaignait le pinceau dont il se servit en général très peu, préférant le couteau à palette qu'il mania toujours avec une dextérité de plus en plus étonnante. » Ces paysages, quelque peu copiés d'après des eaux fortes, sont-ils encore possédés par la famille, en est-il dans le nombre qui ont figuré à l'exposition du Cercle? Je ne sais, toujours est-il que dans une épître qu'il adresse à M. Rousseau et que le Journal des Beaux-Arts a publiés sous la date du 28 février, M. Siret dit : « Dans tous les ouvrages illustrés que j'ai parcourus et que l'enfant feuilletait, je n’ai pas encore rencontré une seule gravure qui rappelât même de loin le motif de n'importe lequel de ses tableaux. Comme il n'avait jamais vu de tableaux on a été en
droit de supposer que ceux qu'il a peints sont des souvenirs de gravures. C'est seulement ainsi qu'il faut comprendre que les gravures furent les premiers instruments de son éducation artistique... Il est parfaitement connu et prouvé (?), pour ceux qui se sont informés aux sources vraies, que l'enfant a presque toujours reproduit, en leur donnant la ligne que son génie lui inspirait, les paysages des environs de Bruges. » Qu'il y ait au nombre des paysages qui ont été exposés des sites des environs de Bruges, cela se peut; maïs n'y a-t-il pas aussi des cascades, des rochers, des monuments très divers, en bon nombre, et, en supposant que l'enfant se fût inspiré pour ceux-là de planches gravées, où serait le mal? Prétendre que l'imagination seule les lui a révélés est insoutenable. Au reste, M. Siret, malgré ses rapports avec M. Van de Kerkhove, n'est pas encore bien fixé à cet égard, car dans le même numéro où il s'adresse à M. Rousseau, dans les termes que nous venons de voir, il dit : « Sa quatrième époque a été celle où il a été quelques rares fois au théâtre avec son père. La vue des décors doit l'avoir enthousiasmé, car on trouve à l'exposition du Cercle une dizaine de panneautins décoratifs d'une superbe et crâne venue. Je croirais même que les panneaux dont je parle ont été peints le soir si j'en juge par des effets de couleur autres que ceux que l’on obtient en plein jour. L'enfant aura pensé que ces choses destinées à être vues le soir devaient être traitées le soir. Je donne cette dernière supposition sans y attacher une grande valeur. » M. Siret, que ses rapports avec M. Van de Kerkhove ont mis à même d'être bien renseigné, ne peut faire aucune supposition qui n'ait dans le débat une très grande valeur.
Nous avons vu que M. Siret n'a point trouvé dans les ouvrages illustrés des motifs semblables à ceux traités par l'enfant. C'est lui cependant qui nous dit, sous la date du 28 février 1875 : « Sa première époque est celle où la vue des livres illustrés lui inspire l’idée de peindre des motifs plus ou moins semblables à ceux qui tombent sous sa main. Jamais cette espèce de ressouvenir n’est semblable au modèle (quel modèle) ? Toujours l'idée dévie au départ et devient sienne propre.
» Sa troisième époque correspond aux jours pendant lesquels il médita devant des eaux fortes ; il est pour nous évident que certains effets de l’eau forte l'ont beaucoup préoccupé. Je parle de l'effet et non du dessin et de la ligne. » Enfin M. Siret va nous dire lui-même le secret de la tonalité de quelques-unes des œuvres du petit peintre par ce passage de son article du 31 Jjan-
vier 1875, dans lequel il rend compte de sa visite chez M. Van de Kerkhove père : « Cette maison est du haut en bas un musée. Il y a dans l'atelier du père un beau Ruysdael posé presque à fleur de terre près d'un Van Goyen. Fritz s'est souvent couché tout de son long devant ces tableaux; c'est là aussi qu'il mettait son chevalet lorsqu'il lui arrivait de s’en servir et le plancher à cette place a perdu sa couleur par suite d'usure. Je ne serais nullement étonné que ce Ruysdael eût exercé sur ses facultés une influence décisive, et l'on peut si l'on veut retrouver dans ses travaux comme un écho lointain de la note du talent profond du grand maître. » Cela semblait parfaitement admis, lorsque voilà M. Siret qui dit à M. Rousseau : « Vous dites qu'il empruntait ses délicates harmonies à des tableaux. Allez donc voir les tableaux qu'il avait sous les yeux, il n'y en a pas un seul que Fritz rappelle, mais pas un seul. » Et nous sommes de nouveau déroutés ! |
Pour finir, un mot du procédé d'exécution. Tout le monde a vu et admiré la touche ferme et je n'hésite pas à dire magistrale des petits tableaux exposés au Cercle; l'adresse du pinceau que M. Siret déclarait l'enfant malhabile à manier, y éclate. Elle est encore plus étonnante quand nous lisons ce passage de l’article de M. Siret du 15 septembre 1874. « Le sentiment de la composition s'est révélé chez Fritz à la vue des illustrations qui encombraient la maison paternelle. Au début il plaçait sous ses yeux une de ces illustrations, se proposant de la copier, mais à peine avait-il le panneau dans le creux de la main gauche et le couteau de la main droite (c'était ainsi qu'il pétrissait ses compositions) que le modèle était oublié etque les premiers et capricieux linéaments teintés posés sur le bois déterminaient toute autre chose que celle projetée. » Le procédé était donc extrêmement rapide, ce que confirme le passage de l’article du 31 janvier 1874. « L'on se sent pris d'une étrange émotion en présence de ces jouets maniés par la main de cet être enfantin qui, entre deux tours de toupie, plaçait un chef-d'œuvre. »
Les œuvres exposées au Cercle ont sans nul doute été vues par M.Siret.Où se traduit ce procédé sommaire qui les classerait en quelque sorte parmi les jeux de l'enfant! Au reste, le biographe reconnaît lui-même que telle n'est point leur portée, car après avoir dit d’abord que Fritz possédait l'accent et non la ligne (il n'avait vu alors qu'une centaine de panneaux), il revient sur cette assertion et dit : « Ce que j'ai vu à Bruges m'autorise à penser que l'enfant, plus complet encore que je ne l'avais cru, possédait à la fois l’accent et la ligne. »
N'est-il point vrai, monsieur le directeur, que ces déclarations ne sauraient sufhre à nous éclairer sur l'enfant et sa manière de procéder? Si, comme le dit M. Siret, « le temps n’est pas éloigné où le jeune Frédéric Van de Kerkhove entrera l’un des premiers et l’un des plus grands dans la Walhalla belge, (1)» si, comme il n'hésite pas à l'affirmer «la Belgique a perdu un de ses plus grands artistes dans la personne de Frédéric Van de Kerkhove et qu'elle a actuellement un solennel devoir à remplir : le reconnaître et l'honorer,» je ne serai sans doute pas seul à croire qu'il importe de ne pas s'arrêter seulement aux tableaux si charmants qu'ils puissent être, mais de tout rechercher et de tout approfondir, s’il en est encore temps, et, après cet examen scrupuleux, et alors seulement, de quelque côté que soient les douteurs, M. Siret aura le droit de dire : « La persistance à ne pas se soumettre à l'évidence des preuves constituerait un entêtement jaloux et malsain (?) dont nous espérons qu'aucun homme d'esprit généreux et loyal ne donnera le triste spectacle. »
Il me reste à vous exprimer mes regrets d’avoir usurpé une place si considérable dans vos colonnes et à vous présenter monsieur le directeur, les assurances de ma considération la plus distinguée.