‹ L'enfant de BrugesChapitre 34 sur 83 · UN ABONNÉ · texte numérisé non relu

UN ABONNÉ

Nous sommes aujourd'hui vengés de la position peu bienveillante prise dès le début de cette affaire par l'important journal l'Art de Paris. Nous allons résumer le débat engagé avec ce journal et nous donnerons celles des pièces dont ce même débat ne saurait se passer. Nous ferons remarquer le silence absolu de l’Arf après toutes les constatations produites par nous et par les journaux. Ce silence rapproché des dédains manifestés à l'origine de cette affaire par une publication qui a pris d'emblée le premier rang en Europe, est au fond une des causes, si pas la seule, qui ait empèché Paris d’avoir une exposition

(1) Cette expression n'est pas de moi. Elle est de M. Ch. Buls (voir Revue de Belgique). An: 8.

des tableautins de Fritz. Il est assez bizarre d'avoir à constater gue ce silence a été gardé par toutes les feuilles publiques qui s'étaient prononcées contre la question Fritz. Il en coûte donc bien d’'avouer que l'on s’est trompé? Tant que l’on s'est cru vainqueur on n'a trouvé aucune lassitude à s'occuper de cette affaire, mais du moment où la vérité est venue s'imposer aux contradicteurs,ils se sont tus avec une unanimité et une persistance qui mettent au jour d’une éclatante façon la formelle reconnaissance de leur défaite. Nous le répétons, nous sommes assez vengés et ce n'est pas sans une satisfaction légitime que maintenant nous entrons dans la relation de nos démelés avec l'Art qui a mis si légèrement en avant les mots de supercherie et de mystification, laissant trop voir qu'une question personnelle l'avait emporté sur une question de fait.

L'Art, dans une correspondance de Bruxelles 4 mars 1875, signée C. T. (Charles Tardieu) rend compte de l'exposition du Cercle. Dans ce premier article on voit poindre la malveillance; des termes vulgaires et dédaigneux indiquent suffisamment qu'il existe un parti pris : Histoire de faire passer le petit Fritz pour un conquérant, pour un Turenne du paysage (sic).

Le correspondant cite des fragments de l'article de M. Ch. Buls de la Revue de Belgique. Il enregistre l'enthousiasme de cet écrivain et celui plus grand encore de la Fédération artistique, puis termine en reproduisant presqu'en entier l’article de l'Echo du Parlement du 22 février. Enfin, dans un P.S. l’auteur donne impartialement quelques arguments produits par nous contre les appréciations de l'Echo du Parlement.

Dans cette correspondance l’auteur dit que c'est moi qui ai lancé cette affaire. Dans mon Journal

des Beaux-Arts du 13 mars j'ai fait remarquer à M. C. T. qu'il devait savoir que cette expression est prise généralement en mauvaise part et ne convient en aucune façon ni à mon caractère, ni à mes habitudes. S'il l'ignore, ajoutai-je, je le lui apprends et je compte sur la confraternité des rédacteurs de l'Art pour communiquer mon observation à qui de droit, soit publiquement, soit officieusement.

Le numéro suivant de l'Art renferme le recit de l'épisode de l'Académie, formulé ou accommodé avec le dénigrement que l’on sait et en dehors de la vérité. J'ai protesté par la lettre insérée dans l'Art, page 288 de 1875. Je demandais qu'on attendit pour se prononcer à cet égard la publication des documents officiels.

Dans le numéro suivant de l'Art, page 307, ce journal publie la lettre de M. Hymans à nous adressée, le 17 mars, celle de M. J. Rousseau à M. Hymans sous la date du . . , puis enfin l'enquête de M.Rousseau, documents publiés dans le présent volume. Ces insertions sont accompagnées de réflexions perfldes qui tendent à considérer la question comme tranchée et à mettre fin à l'audacieuse mysttfication dont nous aurions été les victimes. L'’exposition des tableautins à Anvers, dit l'Art qui semble avoir hâte d'en finir, à subi un échec qui paraît décisif. Quant aux expositions de Londres et de Paris on peut désormais les considérer comme enterrées et ce n'est que justice. À la fin de l'article il est parlé du panneautin identique de M. Van de Kerkhove, père, dont il a été question dans l’Echo du Parlement, question qui a si piètrement échoué aux pieds de M.Hymans. Enfin, l'Art annonce que le père a fait donation d'un certain nombre de travaux de Fritz au musée moderne de Bruxelles et se demande si l'Etat acceptera ce cadeau.Ces légèretés sont signées C..T. (Charles Tardieu).

Comme c'était notre droit et notre devoir nous relevâmes le procédé de l'Art de la façon suivante dans notre Journal du 15 avril :

Nous signalons à l'indignation du public honnête le procédé du correspondant belge de l'Art, de Paris. Ce journal reçoit de Bruxelles une longue communication signée C. T. qui reproduit n-extenso l'enquête Rousseau, la lettre à propos du panneautin 2dentique, enfin tout ce qui dans cette question a été produit par nos adversaires, sans la moindre contre-partie. Les commentaires de la rédaction sont aussi désobligeants, aussi blessants que possible. Enfin, s'érigeant en espèce de petit moniteur, ce Journal annonce que « l'affaire est enterrée, » que les expositions projetées à l'étranger n'auront pas lieu, etc.

Lorsqu'une cause emploie de semblables moyens, surtout à l'étranger où l'on ne peut s'éclairer complètement, elle est jugée par tous les cœurs droits. Ce n’est plus la vérité que l’on cherche, ce sont les hommes que l'on essaie d'atteindre même au prix d'une pure gloire nationale.

Quand l'heure de la justice et de la vérité aura sonné, et elle sonnera, 1l ne restera plus que le souvenir d'une des campagnes les plus tristes entreprises au nom de l’art et dégénérée en guerre personnelle.

Nous aurions compris cette façon d'agir de la part d’une de ces feuilles qui vivent d'émotions malsaines ; venant d’un journal sérieux c'est un début qui ne promet guère pour le calme et la dignité nécessaires aux sereines régions de l'art qu'avait si bien su comprendre le regretté Galichon dans sa Gazette des Beaux-Arts.

M. C. Tardieu, page 356, répond par la lettre suivante adressée à M. le Rédacteur en chef. Cette lettre provoquera, croyons-nous, maintenant plus d’un sourire.

Monsieur,

A propos des renseignements que j'ai eu l'honneur de vous envoyer au sujet de l'affaire Fritz Van de Kerkhove, je lis dans le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature, paraissant deux fois par mois, sous la direction de M. Ad. Siret, membre de

l'Académie royale de Belgique, membre de la Commission royale des monuments,membre de l'Institut des provinces de France(1), de la Société française d'archéologie, etc., l’articulet que voici :

(Suit l'article qui précède).

Je n'ai pas l'intention d'entamer une polémique avec M. Ad. Siret, que je n'ai pas l'honneur de connaître.

Permettez-moi seulement de constater que :

1. Parce qu'on a eu le malheur d’être victime d'une mystification, ce n'est pas précisément une raison pour suspecter l'honnéteté des personnes qui n'ont d'autre tort que de ne pas donner dans le panneau.

2. Je ne suis pas membre de l'Académie royale de Belgique et ce n'est pas ma faute si la classe des Beaux-Arts de cette Académie a rectifié la rédaction de certain procès-verbal beaucoup plus favorable à la légende de Fritz qu'il ne lui convenait ; ce n’est pas ma faute si la classe a jugé que ce procès-verbal, étrangement retouché, ne cherchait pas suffisamment « la vérité » et si sa rectification, tombant sur un homme en même temps que sur un enfant, a démonétisé du même coup « deux gloires nationales. »

3, Il est vrai que sceptique, dès le début de cette aflaire, je vous ai signalé les doutes et les soupçons qui ont accueilli la révélation de M. Ad. Siret; mais j'ai témoigné de mon impartialité en vous communiquant, dans ma première correspondance, des fragments non-seulement du premier article de M. J. Rousseau mais aussi d’une étude publiée dans la Revue de Belgique par M. Ch. Buls, convaincu de l'authenticité et du mérite artistique de l'œuvre attribué au jeune Fritz, et en résumant un feuilleton de l'Indépendance, qui, sans exagérer la valeur de l'œuvre, s'attachait à établir qu'un enfant pouvait en être l'auteur.

4. Vous avez reproduit «l'enquête Rousseau. » Ce n'est pas ma faute si la « contre-partie » a été nulle et de nul effet, et je croyais avoir rendu service à M. Van de Kerkhove en m'abstenant de citer ses lettres qui, de l'aveu de ses partisans, de ses amis, de lui-même, ont compromis sa cause loin de la relever. Ce n’est pas ma faute si chaque tentative de la « contre-partie » est venue se heurter et se briser contre des faits écrasants.

5. J'ai le plaisir de connaître M. Jean Rousseau dont le talent et le caractère n’ont pas besoin de mes certificats; mais Je ne lui

(1) Je ne saisis pas très-bien l'insinuation glissée sous ces italiques. À ce propos je remercie M. C. T. d’avoir fait connaître aux lecteurs de L'Art les positions honorifiques que je dois à mes travaux. AD. S.

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ai jamais parlé de cette affaire, si ce n’est longtemps après son enquête.

6. Avant la publication de son enquête et pendant qu'il s'y livrait, le hasard m'a permis de mentionner dans ma première correspondance trois panneaux de M. Van de Kerkhove père, identiques à ceux de son fils ; et ce n’est pas plus ma faute que celle de M. Rousseau, si cette coïncidence plaide contre la légende dont M. Ad. Siret s’est fait naïvement l'apôtre.

7. Je n'ai dans cette affaire aucun intérêt, pas même un intérêt d'amour-propre.

8. Quant au regretté Galichon, je rends hommage à son calme, à sa dignité, à sa sérénité; mais il avait, passez-moi le mot, trop de flair pour se laisser prendre à une légende aussi enfantine que celle du petit Fritz.

Au moment de signer cette dernière correspondance pour la jeter à la poste, je trouve dans l'Echo dn Parlement, sous ce titre « Le coup de grâce » la lettre suivante adressée à M. Siret par M. Van Hove, sculpteur et peintre distingué, bien connu en France comme en Belgique, et dont le témoignage a toujours été considéré comme décisif, même par les personnes disposées à admettre l'authenticité de l'œuvre attribué au petit Fritz.

(Suit la lettre de M. Van Hove, insérée plus loin).

Je suis curieux de savoir si M. Siret dénoncera la lettre de M. Van Hove à « l'indignation du public honnête. »

Veuillez agréer, etc. | CHARLES TARDIEU.

Cette lettre n’a plus besoin de commentaires. Les faits ont donné un démenti à chacun des points notés par M. C. T. Sa lettre est suivie de la missive de M. Van Hove, puis d'un résumé de M. J. Rousseau dans l'£cho du Parlement(25 mars), résumé contenant des incidents complètement vidés aujourd'hui et dont l'inexactitude et la fausseté ont été prouvés à suffisance sans que ceux qui les ont mis en avant aient essayé de protester. A la fin de son article M. Ch.T. annonçait que :

Le père de Fritz avait offert à l'Etat plusieurs panneaux attri-

bués à son fils, une centaine environ. Un contrat de donation avait été préparé dans toutes les formes, avec évaluation de la valeur attribuée aux tableaux donnés et de l'importance du « Cadeau » fait à l'Etat. Le ministre de l’intérieur a cru devoir consulter à ce sujet son collègue de la justice. Il attendait encore sa réponse lorsque l'enquête a éclaté comme une bombe. Le ministre de l'intérieur a fait prier le père de retirer sa donation. Le père s'est exécuté.

Les panneautins sont en ce moment exposés à Gand, où ils font à peu près la même impression qu'à Anvers et à Bruxelles.

On sait l'impression extrordinaire que l'exposition fit à Bruxelles et l'on peut en retrouver la trace dans les articles de journaux qui font l'objet de la deuxième partie. de ce livre. L'insinuation inqualifiable de M. Ch. T. permet de juger de son impartialité.

Quant à la donation et à l’historiette qui l'accompagne, voici comment nous répondimes dans notre numéro du 15 avril, (Journal des Beaux-Arts).

Le 30 mars dernier, nous avions écrit, au journal français l'Art. directeur M. Eug. Véron, une lettre polie au sujet de sa manière leste et sommaire de traiter l'affaire Van de Kerkhove. Cette lettre n’a pas paru. M. Eug Véron me permettra sans doute de trouver le procédé peu français.

Mais voici M. Ch. Tardieu qui dans le n° 15 de l’Aré, revient à la charge et publie, avec un empressement qu'il doit déjà regretter, la lettre de M. Van Hove. M. Tardieu est curieux de savoir si je dénoncerai cette lettre « à l'indignation du public honnête » ; ma réponse est dans le présent numéro et la curiosité de M. Tardieu sera sans doute satisfaite. A mon tour je serais curieux de savoir comment M. Tardieu fera pour se tirer de l’impasse dans laquelle, avec ses amis de l'Echo du Parlement, il s'est si imprudemment fourvoyé, car j'ai lieu de supposer qu'il aura pris où prendra connaissance des 37 certificats si décisifs et si accablants publiés par la Fédération artistique d'Anvers du 9 courant et des documents que je donne aujourd'hui.

Ce serait du temps perdu que de répondre ici aux divers points soulevés dans le nouvel et inutile article de M. Tardieu et d'y relever les inexactitudes (involontaires, j'aime à le croire), que

j'y rencontre. Je laisserai aux documents et aux enquêtes le soin de faire regretter, à tous les points de vue, à l’Aré, la position qu'il a prise dans cette question. Je ne demanderai même pas à ce journal, qui se refuse à m'entendre, d'enregistrer loyalement dans ses colonnes, la marche de l'instruction de cette affaire et la conclusion glorieuse qui l'attend. L'Art a trop manqué aux lois les plus élémentaires de la confraternité entre journalistes pour que je m'occupe encore de lui.

AD. SIRET.

M. Eug. Véron, page 401, me répondit dans l'Art, par un article qui était une juste satisfaction donnée à mes exigences. Sous le rapport des convenances entre confrères je m'empresse de déclarer que je n'avais plus rien à lui demander. La manière dont il argumente peut bien ne pas être celle que j'aurais voulu lui voir adopter, abstraction faite de sa conviction, mais sous ce rapport même, je me déclare satisfait autant qu'on peut l'être entre gens qui ne s'entendent pas.

L'article est suivi de quelques mots de M. Ch. T. qui, entre autres, rectifie avec mauvaise humeur, l'historiette de la donation.

On le voit, la tournure donnée à cette discussion manque totalement de générosité et de logique. On cherche à nous donner un relief ridicule, on insiste sur des détails insignifiants, la chose dégénère presqu'en charge et là où il ne fallait voir qu'un citoyen pénétré du rôle que le hasard lui avait attribué on a cherché un mystificateur ou une victime. On a oublié et M. Véron tout le premier, que personne plus que nous ne s'est livré à une enquête aussi profonde, aussi contradictoire que possible pendant les trois mois qui ont précédé notre révélation. Nous avions souci de notre dignité non moins que des intérêts du pays au point du vue de sa gloire ; nous n'avons point cherché à réussir dans une affaire que

nous aurions lancée comme dit M. C. T., nous avons simplement posé un acte de justice. Ce n'est que plus tard quand de petites passions et de petites haines sont venues que notre rôle a grandi et que cet acte de justice, nous avons cru être assez fort pour l'exiger.

Notre discussion avec l'Art fut enfin close dans le 2 volume de ce journal page 42. En effet, on y trouve les documents que j'avais annoncés à M. Eug. Véron et qu'il m'avait promis d'insérer. Ces documents sont les lettres de MM. Ritter, Devos et Héris qu'on retrouvera plus loin.

Dans le Journal des Beaux-Arts, du 15 mai 1875, nous mîmes fin à ces démêlés par l’article suivant :

Le journal l'Art, de Paris, a inséré, au sujet de la question Van de Kerkhove, les documents décisifs que nous lui avons transmis, donnant par là une leçon de loyauté aux détracteurs belges et à leur moniteur officiel.

Nous parlerons peu des notes qui accompagnent l'insertion de ces pièces ; cela éterniserait une discussion qui n’a besoin que de faits. Quelques rectifications sufliront. La note qui se rapporte à la lettre de M. Dumortier et qui suppose que nous avons publié celle-ci comme pièce probante, doit être un lapsus ou une distraction ; en effet, dans notre lettre d'envoi, imprimée dans l'Art, en tête des documents fournis, nous disons à propos de cette même pièce déjà attaquée au même titre dans le n° 17 du journal français : «.... (lettre) qui n'avait pas été donnée par » moi comme pièce probante, mais simplement comme une » marque de sympathie de la part d'un des meilleurs citoyens » de la Belgique. » Nous sommes donc tout à fait de l'avis de l’auteur de la note et celle-ci n’a pas de raison d'être.

Le même écrivain préfère les témoignages du directeur et des professeurs de l'Académie de Bruges, «aux certificats de n'importe quel consul, füt-il de Roulers » (sic). L'auteur de ‘cette observation a oublié que le directeur et les professeurs de l’Académie de Bruges NE SAVAIENT RIEN, N'AVAIENT RIEN VU et se sont bornés à exprimer, dans un langage qui a été apprécié comme il devait l'être, leur incrédulité et leur opinion personnelle, tandis que l'honorable consul, ancien ingénieur, grand ami des

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arts, membre de la Commission provinciale des monuments, a certifié ce qu'il avait VU plus d'une fois et ADMIRÉ toujours. — Il n’entrera dans l'esprit de personne de supposer qu'un homme comme M. De Vos. ancien procureur du roi à Bruges, quelque incompétent en matière artistique qu'il puisse être, pourrait déclarer avoir VU peindre Fritz d'une façon « qu'un peintre n'eût pas récusée » sans savoir ce qu'il disait. Il y a du reste plus que cela dans la lettre de l'honorable magistrat. Cet esprit calme et lucide, peu enclin à se laisser aller à des entraînements enthousiastes, ne saurait, plus clairement qu'il ne le fait, constater la nature «extraordinaire, exceptionnelle » d'un enfant qu'il avait si bien connu. Enfin, à propos d’une lettre de M. Héris (lettre qui renferme encore, au début, le témoignage d’un artiste, témoin oculaire, assistant par hasard au déballage des petits panneaux soumis à M. Héris et reconnaissant immédiatement un des tableaux pour l'avoir VU peindre par Ftitz), l'auteur des notes de l'Art, semble vouloir infirmer l'opinion de M. Héris en faisant un appel à celle de M. Et. Le Roy, pour arriver ainsi à une espèce d’antagonisme tout à fait déplacé dans la question.

Personne n'est allé à M. Héris pour lui demander l'avis qu'il a donné spontanément ; ceci est une affirmation formelle. M. Van de Kerkhove n'avait pas l'honneur de le connaître, et, quant à nous, personnellement, notre abstention en fait de démarches, soit dans le pays, soit à l'étranger, — sauf celles qui tendaient à nous éclairer nous-mêmes, — a été complète. Nous avons le plaisir de compter M. Et. Le Roy parmi nos amis, mais lui, comme M. Héris, comprendra combien il eût été absurde de notre part, d'aller invoquer des opinions alors que nous avions les mains pleines de preuves de fait. Nous sommes certainement très flatté dans notre amour-propre d'appréciateur de voir des hommes blanchis sous le harnais exprimer exactemer l'avis que nous avons émis dès le début, et, si M. Et. Leroy, — pour les connaissances duquel nous professons la plus haute estime — partageait aussi notre manière de voir, nous en serions trés charmé. Mais, quand le contraire devrait avoir lieu, cela ne changerait rien, en somme, à l'évidence des faits attestés par cinquante témoins oculaires dignes de foi.

Aussi on pourra désormais, par boutade d'humeur, par aveuglement volontaire,par système, parti pris ou combinaisons quelconques, appeler Fritz « le soi-disant phénomène » ; on pourra employer les vieux mots assez discrédités, il faut le dire, de

farce, de mystification, on pourra essayer d’amoindrir une œuvre consacrée aujourd’hui par le sentiment public; on pourra imprimer de ci de là, assurer tout bas dans le pays, déclarer tout haut à l'étranger, au Salon de Paris ou ailleurs, que la question Van de Kerkhove est morte, oubliée, enterrée ; on aura beau faire, en un mot, rien ne saurait désormais empêcher les événements d'avoir leur cours et la vérité de triompher d'une façon éclatante.

Quoiqu'il en soit, depuis le 31 avril 1875 que l'Art a parlé pour la dernière fois de la question, depuis cette date jusqu'aujourd'hui la vérité s'est fait jour de la façon la plus officielle, telle que pouvaient l'exiser les esprits les plus prévenus.

L'Art n’a pas eu un seul mot à dire.

LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 12 mars 1875.

Le procès n’est pas encore prêt d'être fini, et si Jamais phénomène a été ardemment discuté et nié, c'est celui que j'ai com-

encé, moi-même, par mettre en doute, et devant lequel, après ane minutieuse enquête, j'ai dû finir par mincliner.

En toute chose il faut compter avec l’amour-propre et avec la passion. Autant les vieux contrepointistes, du temps de Mozart, étaient acharnés à contester la précocité miraculeuse du jeune maître, qui fit graver à Paris, à l’âge de sept ans, une sonate très estimée et regardée comme classique; autant le comte Jean Pic de la Mirandole qui, à dix ans, commentait le droit et, à dix-huit, parlait et écrivait vingt-deux langues anciennes ou modernes, rencontrait d'incrédulité de la part de ceux qui ne lavaient pas entendu discuter de omni re scibili et de qujbusdam aliis; autant le jeune Fritz Van de Kerkhove devait soulever, parmi les peintres, de jalouses défiances.

« Eh quoi! lorsqu'il faut aux plus grands artistes toute une carrière de tatonnements et de luttes pour en arriver à dégager

leur personnalité de l'enseignement scolastique, un gamin aurait atteint de prime-saut le swmmum de leurs recherches et de leurs efforts! À quoi bon peindre encore, si les enfants dament le pion aux hommes faits! Brisons palette et pinceaux, s'ils nous faut reconnaître que les maîtres sont au-dessous des écoliers. »

Certes, il y a là un raisonnement fort juste, appliqué à la généralité, mais ce n’est pas un argument irréfutable, et quand même c'en serait un, le propre des phénomènes n'est-il pas de dérouter et de confondre toutes les notions connues du possible?

« Vous vous rendez ridicule » en vous prononçant comme vous le faites, me disait, il y a deux jours, un peintre fort estimé, qui se trouve dans le clan des incrédules. « Prétendre qu'un enfant a fait cela, autant affirmer qu'on peut écrire un drame à l’âge où l’on entre ordinairement à l'école primaire. »

Le malheur est que le cas s’est présenté, à preuve Victor Hugo, dont l'nès est contemporaine de l'époque à laquelle le futur auteur de la préface de Cromuvell, cultivait le sucre d'orge et le cerceau.

M. Gevaert, l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles, a été certainement, dans le temps, un phénoméne aussi renversant que le jeune Fritz Van de Kerkhove. On rapporte de lui des faits qui tiennent de la magie et qui, en des temps plus barbares, l’auraient fait brûler en pleine place publique, avec ceux qui auraient eu l’imprudence de croire en son génie. Non seulement on ne se rappelle pas l'époque à laquelle l'éminent compositeur a bien pu n'être pas musicien, mais, enfant encore, il avait appris une demi-douzaine de langues. A Rome, il fréquentait assidument le Ghetto, où les juifs le prenaient pour l'un des leurs. Il connaissait l'arabe et le sanscrit, parlait couramment, outre le français et le flamand, l'allemand, l'anglais, l'italien et l'espagnol. A Paris, il avait la réputation d'être un linguiste de toute première force. Parlerai-je de ses premières œuvres, de ses chœurs merveilleux, qui sont encore des modèles du genre, de sa Comédie à la ville, un opéra-comique, dans lequel il a largemen puisé plus tard, de son grand opéra, Hughes de Somerghem, représenté avant qu'il eut obtenu son prix de Rome, et dont l'ouverture est une véritable symphonie, qu'il ne recommencerait peut-être plus aujourd'hui? En fait de mémoire, Gevaert ne le cédait pas à Pic de la Mirandole, déjà cité par moi. Il lui suffisait de lire une seule fois une colonne de journal pour

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