‹ L'enfant de BrugesChapitre 35 sur 83 · FE · texte numérisé non relu

FE

en réciter le texte, d'abord dans l’ordre naturel, ensuite dans l'ordre inverse. Le calculateur Mondeux, résolvant à la minute les problèmes de mathématique les plus compliqués, offre encore un exemple de la spontanéité à laquelle peuvent arriver certaines intelligences dont l’organisation échappe à toute analyse.

« Passe pour la couleur, disait mon peintre. La couleur est innée et elle peut se révéler aussi bien à l’âge de sept ans, qu'elle demeure étrangère à des artistes qui la cherchent en vain pendant toute leur vie. Mais le procédé, les trucs, les ficelles qu'on découvre dans ces panneautins, voilà ce que l'étude patiente et longue, la pratique, seule, peuvent apprendre. »

Hélas! faut-il dire franchement ma pensée? Comparée à la littérature, qui exige non-seulement la mémoire, mais le sens analytique, la connaissance du cœur humain, l'expérience des hommes et des choses, l'inspiration, la précision, et tant d’autres dons innés ou acquis, qui en font pour ainsi dire la synthèse de la nature et de la société, la peinture n'est peut-être qu'un art rudimentaire, qui demande plus de facilité instinctive que d’acquit réel.

Loin de moi la pensée de vouloir rabaisser un art pour lequel j'ai toujours professé la plus rigoureuse admiration. Le peintre, au même titre que le poëte et que le musicien, peut ceindre la couronne réservée aux génies. Mais si l’habileté de main, le style et la facture étaient le seul apanage de l'étude et du travail, nous ne verrions pas tant de vieux artistes soupirer vainement après la découverte de cette pierre philosophale qu'on appelle le beau, alors que, parmi les derniers venus, des natures privilégiées leur montrent le chemin.

Et même, parmi ceux-ci, que d'intelligences incomplètes priment dans leur art! Que de Mondeux artistes résolvent des équations picturales, quand, en fait de raisonnement, ils se laisseraient battre par un collégien!

M. Jean Rousseau, dont je me plais à reconnaître le grand talent, les connaissances et le goût, me paraît verser dans une profonde erreur en adoptant le possible pour critérium dans un cas aussi exceptionnel. Qu'il mette le prodige en doute, il en a le droit, comme moi-même je l'ai pris, en usant de défiance dans le principe. Mais mesurer le jeune Van de Kerkhove à la toise

des enfants de son âge, pour en arriver à une déduction logique, c'est, selon moi, partir d'un raisonnement aussi faux que celui du médecin qui niait les géants, sous prétexte que la nature a des règles inéluctables, en ce qui concerne la croissance et la puberté et que, par conséquent, les géants n'ayant pas le droit d'exister, n’existaient pas en réalité.

On a dès l’abord crié à la supercherie. Personne n'avait jamais vu peindre l'enfant; on n'avait même jamais entendu dire qu'il peignît, tandis que le pére, lui s'était fait maintefois remarquer aux expositions. Aujourd'hui plus de cinquante personnes, des plus honorablement connues, sont prêtes à attester que Fritz est bien réellement l’auteur, et le seul, de l'œuvre étonnant, devant lequel, Anvers après Bruxelles, reste confondu d'étonnement et d'admiration. Et ici je parle en connaissance de cause, puisque, bien longtemps avant l'exposition de cet œuvre, je me suis livré à une enquête sérieuse, qui m'a affermi dans ma conviction présente.

On a trouvé étonnant qu'on n'eut pas exposé en même temps les premiers barbouillages du défunt. Le père y a répondu en envoyant à Anvers un cadre rempli de ces essais, aussi renversants que les panneaux achevés exposés précédemment.

De toute part, on est allé aux renseignements. Le père a ouvert toutes grandes les portes de sa maison, et, lui-même, a désigné aux instructeurs du procès, qui mettaient en doute sa loyauté, les sources les plus honorables, où les incrédules ont comme moi vu s'évanouir leurs doutes les plus enracinés.

On a prétendu que l'enfant, loin d’être un génie, était un idiot. Ses professeurs sont venus attester qu'il avait au contraire les plus heureuses dispositions pour l'étude.

Enfin, dernière preuve, et qui me parait, à moi suflisante : l'enfant distribuait ses panneaux à tous ses camarades et tous les jours, la famille en retire de la circulation. On ne peut cependant pas admettre que le père, en vue de spéculer sur la mort probable d’un fils qu'il aimait passionnément, ait fabriqué ou fait fabriquer des œuvres apocryphes, dispersées par l'objet même d’une sacrilége apothéose !

Dans quel but, d’ailleurs, toutes ces intrigues, toutes ces mensonges. La spéculation? Mais M. Van de Kerkhove veut faire cadeau à l’état de l'œuvre de son fils. Les journaux l'ont annoncé depuis quelques jours déjà, et nous apprenons que

l'offre est acceptée. Une salle à part sera affectée à l'œuvre du peintre enfant, bien près de passer chef d'école.

Saint Thomas était un honnête homme, et le Christ ne lui en a pas voulu, dit la légende, d’avoir douté de sa résurrection. N'est-ce pas assez, cependant, qu'un père, atteint de ses plus chères affections, atteint dans son honneur, rouvre ses plaies encore saignantes pour établir sa parfaite loyauté, et faudrait-il évoquer de la tombe le seul témoin dont on ne pût révoquer en doute l'affirmation, Fritz Van de Kerkhove, lui-même, pour se déclarer satisfait?

Heureusement que l'enquête, qui rallie tous les jours de nouveaux croyants, ne rendra que plus éclatante la gloire du génie, mort sans avoir pu atteindre son complet développement.

Que l'on conteste l'authenticité des œuvres du jeune Van de Kerkhove, la chose se comprend, puisqu'un écrivain aussi honorable et aussi sérieux que M. Jean Rousseau exprime publiquement des doutes. Mais qu’on en dénie l'indéniable valeur, voilà ce que je ne puis comprendre.

A en croire certain critique, d’ailleurs de fort bonne foi, il y a à Paris des spécialistes qui vous brossent un Corot, un Diaz ou un Rousseau, dans les prix de 30 à 200 francs. En supposant même que le jeune Van de Kerkhove fut l'auteur des choses étonnantes que tout le monde a pu admirer à Bruxelles et à Anvers, il ne serait jamais devenu qu'un fabricant de fausses esquisses, un maître-pasticheur. et rien de plus. Je m'élève en faux contre cette assertion. S'il y a, dans l’œuvre de Fritz Van de Kerkhove, des panneaux qui rappellent les maîtres qu'on l'accuse d’avoir plagiés, il y en a de très personnelles, et qui révêlent une originalité marquante. Et, se fût-il même exclusivement inspiré d’autres peintres, le pastiche, exercé à un pareil âge et d’une manière aussi remarquable, serait encore du génie. D'ailleurs, on verra bien. Les panneaux vont bientôt partir, pour être exposés à Paris, et il serait bien étonnant que, la fraude partant de là, n'y fut pas découverte et les coupables démasqués.

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