‹ L'enfant de BrugesChapitre 37 sur 83 · SE · texte numérisé non relu

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biographiques de Fritz, sera versé dans la Caisse des artistes après la clôture des expositions qui suivront celle de Bruxelles(r).

La lettre suivante vient d'être adressée à M. Van de Kerkhove. Bruges, 11 mars.

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour l'excellent accueil que vous m'avez fait hier autant que pour la complaisance que vous avez mise à m'aider dans mes investigations sur la vie et les œuvres de votre enfant regretté.

Je dois vous dire, cher Monsieur, que je suis resté longtemps parmi les incrédules; je ne croyais pas du tout à la sincérité, à l'authenticité des tableautins exposés à Anvers et à Bruxelles et j'avais pour cela plus d’une raison ; j'ai même écrit dans ce sens à un ami qui s'est fort occupé de cette affaire; je n'en suis pas fâché, car je pense que les gens consciencieux trouveront que ce que j'appelle ma conversion n'en a que plus de signification.

Ma visite chez vous autant que les informations que j'ai prises ailleurs, m'ont entièrement convaincu. Je crois donc que Fritz a peint et que tous les tableaux minuscules que vous avez exposés au jugement du public, sont de lui, de lui seul.

J'ajoute que ceux qui doutent feraient bien d’aller vous voir. On sort de chez vous émerveillé.

Il va sans dire, cher Monsieur, que je vous permets de faire de cette lettre tel usage que bon vous semblera.

Veuillez agréer aussi l'assurance de mes sentiments dévoués.

EMILE VAN DEN BUSSCHE, Archiviste de l'État, Directeur de la Revue : La Flandre.

(:) En février 1876, nous avons versé de ce chef la somme de 210 francs (frais déduits) dans la caisse des artistes. Ce versement a été constaté dans les procès-verbaux, publiés par la commission directrice de la Caisse.

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LA CHRONIQUE, 13 mars 1875.

FRITZ VAN DEKERKFOVE.

Tous les journalistes de Belgique qui ont quelque prétention à la critique d'art ont publié leur opinion sur la « question » Van de Kerkhove. Le Cercle artistique de Bruxelles à été le champ clos des luttes les plus vives et les plus passionnées sur le peintre phénomène. Si bien que M. Van de Kerkhove pêre s’est cru obligé d'entrer « dans la danse » et d'écrire trois lettres sur la question, une à la Meuse, deux à l'Écho du Parlement.

Les disputes ont porté sur ce point : l'enfant mort avant onze ans a-t-il pu produire cette masse de tableaux, dont bon nombre sont charmants? Les a:t-il faits lui-même, sans aide? Les incrédules étaient et sont encore plus nombreux que les croyants.

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Ce qui donne en quelque sorte raison aux incrédules, c'est l'adresse extraordinaire de l'enfant, l'harmonie de ses effets, la relation des tons entre eux et entre les éléments qui composent les tableaux, l'unité de chacune des œuvres produites, qui semblent véritablement être le résultat d’un esprit mûr et d’une volonté extraordinaire.

Qu'est-ce que cela prouve?

Absolument rien contre le génie précoce, ou si vous voulez, la faculté particulière que possédait l'enfant ; beaucoup contre les facultés des peintres médiocres.

Le phénomène n'est pas contre nature, et je ne vois pas pourquoi on se regimbe tant contre celui-ci.

Pourquoi le jeune Fritz ne serait-il pas pour la Belgique, en 1862 (date de sa naissance), ce que Pic de la Mirandole a été pour l'Italie en 1463?

L'incrédulité est une fort bonne chose; mais il ne faut cependant pas être incrédule au point de nier ce qu'on voit.

Or, on a vu au Cercle 160 tableaux du jeune peintre brugeois, et il n'y a pas à nier qu'il avait un vrai talent, três-fin, très-primesautier.

— Bon! disent les incrédules, mais si ce n’est pas lui qui les a faits!

— Si ce n'est lui, c'est donc un autre.

— Sans doute.

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— Quel autre? Pourquoi cet autre, à qui on dit depuis six mois qu'il a un grand talent, ne se produit-il pas? Depuis la mort de l'enfant, d’autres tableaux ayant le même caractère ontils été produits ? ù

— Mais si c’est le père!

— Justement : ce n'est pas le père, puisqu'il affirme, publiquement, que c’est l'enfant.

— Dire n'est pas assez; on affirme ce qu’on veut.

Voici mon avis ;

L'enfant a peint pendant trois ans. L’a-t-on vu peindre? Ou bien a-t-il couvert de couleurs harmonieuses cinq ou six cents panneaux dans le plus profond secret? Ou bien le père — ou tel autre peintre — a-t-il eu la pensée, vers 1870, de peindre ces 500 tableaux, en se disant : — Quand Fritz sera mort, je dirai que c'est lui qui a exécuté ces petites œuvres délicates, et j'aurai un

grand succès anonyme.

Tâchons de résoudre ces questions. A-t-on vu peindre l'enfant?

Le père aflirme sur l'honneur. On dit que ce n’est pas assez! Bien.

Si ce n'est l'enfant, c'est le père, ou quelque autre. Ayant ce talent-là, croyez-vous qu'un homme au monde soit capable de travailler mystérieusement, dans l'intention d'exploiter plus tard l'âge d'un enfant et sa mort?

Qu'oppose-t-on à cela? Rien — que l'incrédulité la plus tenace et la moins réfléchie.

Je cherche la vérité, et je la trouve, sans répugnance aucune, dans l’idée de phénomène. Le phénomène admis, tout s'explique. J'ai dit la même chose dans mon article. Il ne s’agit pas ici d'un miracle. entendons-nous bien : un phénomène est une sorte d'exubérance des forces naturelles, une efflorescence de la pensée, une puissance qui tout à coup se développe sans pour ainsi dire avoir été cultivée. Il y a des exemples nombreux de phénomènes quelconques. Fritz est le dernier venu, voilà tout.

* — Oui, disent les peintres, mais la peinture est un art dont la technique est plus difficile à acquérir que tout autre; on conçoit Pic de la Mirandole grand poëte à 10 ans, et Mondeux grand calculateur à l’âge où l’on joue aux billes.

« Mais on ne conçoit pas un peintre de 10 ans, ayant tous les

procédés, toutes les délicatesses, toutes les roueries du métier, comme s’il avait 30 ans. »

Les peintres, en cette affaire, me paraissent aussi peintre que M. Josse était orfèvre.

L'incrédulité pure, la critique appliquée dans les cas ordinaires ne signifient rien en cette question. Nous avons à faire à un cerveau pour ainsi dire d’une autre nature que le nôtre, en ce sens que la puissance cérébrale s’y est développée sous l’action de la chaleur et de l’humidité de la serre, éléments créés et factices.

On a été aussi un peu trop loin dans l'enthousiasme, comme on va maintenant trop loin dans la protestation.

Les petits tableaux de Fritz Van de Kerkhove sont charmants; quelques uns, d’une délicatesse infinie, pourraient être signés par un maître. Mais le grand nombre, en réalité, ne dépasse pas une bonne moyenne.

Ce qui me frappe dans l’ensemble de ces œuvres, c’est leur homogénéité. ‘Il n’y en a pas deux qui se ressemblent réellement, et toutes ont un ensemble de tons vraiment remarquables. Elles sont venues à l’état de perfection harmonique : toutes ont l’aspect le plus doux et, si l’on peut dire cela d'un paysage, le plus chaste.

Mais, si l’on plaçait à côté de ces œuvres délicieuses, de vrais tableaux de peintres mûrs, de beaux Rousseau, un Troyon de premier ordre, un Daubigny, un Boulanger, un Baron, un Clays, un Hymans, un Bouvier, etc., etc., le pauvre Fritz verrait sa gloire diminuer tout de suite et il reprendrait une place plus modeste dans l'échelle des peintres. :

Tel qu'est cet œuvre, il est déjà bien assez stupéfiant sans en exagérer la beauté.

Pour moi, n'ayant entendu produire aucunes bonnes raisons contre son authenticité, et ne connaissant point d'artiste qui se fût donné la peine de créér ce petit monde-la, je crois l’affirmation du père, parce que la supercherie serait trop odieuse, construite sur un sentiment comme l'amour paternel.

Quand on m'’aura prouvé que les tableaux ne sont pas de l’enfant, je m'en prendrai au père et je lui ferait payer cher sa déloyauté.

JACQUES

P.8S. Dans sa derniêre lettre à l'Echo du Parlement, M. Van de Kerkhove demande, supplie qu'on fasse une enquête, et une enquête sérieuse, sur la réalité du travail de son fils. IL est évident que les éléments de cette enquête ne manquent pas à Bruges, et la question vaut la peine d’être élucidée.

Que deux incrédules et deux croyants se donnent donc la mission de tirer au clair le phénomène ou la supercherie : il y a là une question de dignité et de véracité qu'on ne peut réellement pas laisser en suspens.

2° P.-S. — L'affaire se complique. M. Siret rentre dans l'arène et noircit quelques feuillets de papier en faveur du jeune Van de Kerkhove . Une première lettre à l'Echo de Bruxelles, d'un ton de mauvaise humeur et d'un style peu académique; une seconde lettre à l'Echo du Parlement du même M. Siret, mieux rédigée et plus significative. Comme M. Van de Kerkhove père, M. Siret conclut en demandant une enquête à faire à Bruges.

Troisième lettre, enfin, d’un abonné de l’Echo, qui se donne une peine du diable pour débrouiller la question, et qui n'arrive qu'à l'obscurcir.

Une enquête donc, pour l'amour de la vérité, et tout de suite! M. Van de Kerkhove la demande, M. Siret la désire, M. Rousseau l’accepte, le public est haletant : tâchons que l'exposition des tableaux de Fritz Van de Kerkhove ne soit pas le point de départ d'une scie d'atelier.

PRÉCURSEUR, 15 mars 1875.

L'exposition publique des tableautins de Fritz Van de Kerkhove restera ouverte de 11 heures du matin jusqu’à 3 heures de relevée jusque samedi prochain 19 du courant. Le prix d'entrée est de 50 centimes, au bénéfice de la Caisse de retraite des artistes.

La foule continue à se porter à cette exhibition et les discussions les plus vives s'engagent devant ces petits panneaux d'un faire merveilleux. On est unanimement d'accord sur la science qui s'y révèle, c'est précisement cette science approfondie des

procédés qui fait naître le plus d’incrédulité. Il est toutefois acquis au débat que Fritz Van de Kerkhove étudiait les gravures et les tableaux de maîtres qu'il avait fréquemment sous les yeux; il peignait avec beaucoup d’ardeur, guidé par les conseils de son père. A-t-il copié ce qu'il voyait, avait-il une aptitude naturelle d’assimilation, ou bien trouvait-il en lui-même des ressources qu'une expérience de vingt ans ne procure qu'à un petit nombre d'élus, tels sont les questions que l'on se pose et que l'enquête résoudrait peut-être. Cette enquête nous l'avons demandée et aujourd’hui même un ami de la famille Van de Kerkhove nous a apporté une liasse d’attestations revêtues des noms les plus honorables et dont les signataires déclarent tous sur l'honneur avoir vu peindre Fritz. Nous en reproduisons ci-après quelques unes :

(Lettre de Mr E. Van den Bussche, insérée page 173.)

Je soussigné, ingénieur en chef des ponts et chaussées de la Flandre Occidentale, déclare avoir été admis à visiter la collection de tableaux du jeune Fritz Van de Kerkhove, accompagné de M. l'ingénieur principal Piens, et qu'à la suite de cette visite, je puis exprimer la conviction que tous ces tableaux constituent bien l'œuvre de l'enfant remarquable si prématurément enlevé à ses parents, sans l'assistance d'aucune main ou intervention étrangère.

Bruges, le 11 mars 1875. J. CRÉPIN.

Le soussigné déclare avec plaisir et sur l'honneur, qu'il a vu peindre plusieurs fois le jeune Fritz Van de Kerkhove à ses petits tableautins; il se rappelle, l'avoir vu un jour tripoter à ses morceaux de bois (comme on disait dans la maison), couché par terre ou plutôt sur les planches, devant les tableaux qui se trouvent dans l'atelier de son père. Ma femme, Madame Gruwé, peut en témoigner aussi au besoin.

Bruges, le 18 février 1875.

A. GRUVWÉ, Directeur du dépôt des invalides à Bruges et ancien commissaire de police en chef à Anvers.

Le soussigné déclare sur l'honneur que le jeune Fritz Van de Kerkhove s’occupait de peinture à l'huile et peignait sur de petits panneaux.

Ostende, 10 février 1875.

ALP. ROLON,

Armateur et banquier à Ostende, de la maison Duclos et Ce.

L'État vient d'accepter la donation d'une centaine des tableautins de Fritz Van de Kerkhove et d'une cinquantaine d'essais qui remontent à sa plus tendre enfance.

FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 mars.

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