A « L'OPINION » D'ANVERS
L'Opinion d'Anvers relève avec étonnement un passage de notre dernier article sur l'œuvre du jeune Fritz Van de Kerkhove. « Nous nous demandons comment, s'écrie-t-elle, nous avons pu donner le droit à la Fédération Artistique de prétendre que nous avons accusé les organisateurs de cette exhibition d’une fraude quelconque. »
Notre surprise égale, si elle ne la dépasse, celle de notre confrère politique. Nous venons de relire attentivement notre article, ainsi que le sien, et nous nous demandons comment nous avons pu procurer à l'Opinion l'occasion de se gendarmer si fort.
Si le critique artistique de ce journal n'a pas mis formellement en doute l'authenticité de l’œuvre phénoménal de l'Enfant de Bruges, il n’en a pas moins laissé planer sur lui des soupçons à peine voilés.
M. Rousseau, plus catégorique, nie franchement cette authenticité, et nous ne lui en avons nullement fait un grief, non plus qu'à l'Opinion, nous étant rangé, nous-mêmes dans le principe, parmi les incrédules.
« Que l’on conteste l'authenticité des œuvres du jeune Van de Kerkhove, seulement, avons-nous dit, la chose se comprend, puisqu'un écrivain aussi honorable et aussi sérieux que M. Jean Rousseau exprime publiquement des doutes. Mais qu'on en dénie l'indéniable valeur, voilà ce que nous ne pouvons comprendre »
Or, c'est ce qu'a fait, en termes très-nets, le critique de l'Opinion. Après avoir dénoncé l'existence, à Paris, de certaines officines où l'on fabriquerait sur commande des Rousseau, des Diaz ou des Corot de contrebande, il passe à l'examen de l’œuvre luimême. Nous citons : « Le jeune Van de Kerkhove a donc, à lui seul, le mérite de cinq ou six vieux roués qui ont appris pendant trente ans toutes les ficelles du métier et qui se sont voués, pendant un laps de temps respectable à limitation d’une individualité quelconque.
» Invention, nulle; étude de la nature, nulle: bosse de l’assimilation énorme, voilà le résultat de notre observation.
» Le jeune Van de Kerkhove, puisque nous admettons que les panneaux exposés sous son nom sont de lui, était véritablement un phénomène, mais ce n'était pas et n'eut jamais été un artiste. Il fut devenu, avec l’âge, le plus fort fabricant de fausses esquisses, nous ne dirons pas de faux tableaux, qui jamais ait exploité l'Europe et les deux Amériques. »
I] faut avouer que l'Opinion a une singulière façon d'admettre l'authenticité des œuvres de Fritz Van de Kerkhove, puisqu'il ne lui reconnaît d'autre mérite que celle d'une contrefaçon, obtenue seulement par les vieux roués, blanchis sous le harnais, après trente ans de pratique.
La conclusion, si elle en est bien une, de ce journal, donnera plus complètement encore la mesure de sa confiance dans l’authenticité qu'il se défend d’avoir mise en doute.
» En résumé, si nous n'étions pas convaincu de la bonne foi de M. Van de Kerkhove père, nous verrions dans cette exhibition le jeu d'un homme d'esprit qui s'amuse à mystifier le monde artistique, comme jadis un agathopède, bien connu, mystifia le monde savant par l'invention plaisante de la bibliothèque du comte de Fortsas, à Binche, en Hainaut. »
Nous sommes tout prêt à accorder à l'Opinion les bénéfices d'une naïveté, tellement candide, qu'elle a donné le change à tout le monde, mais qu'elle nous permette de préférer à sa première conclusion, celle bien autrement franche de son second article :
« En ne nous prononçant pas sur les questions de paternité » — il ne s’agit plus, on le voit des premières concessions, — « nous rendons toute justice au petit Van de Kerkhove, si les panneaux exposés sont de lui, en même temps que nous évitons de les surfaire, s'ils ne sont pas de son fait. »
Non, cher confrère, en assimilant, le cas échéant, Fritz Van de Kerkhove, aux fabricants de fausses esquisses, vous n'avez pas
été juste. Telle qu'il est, l'œuvre exposé, reste toujours remarquable, et ce n'est pas seulement là notre opinion, peut être moins compétente que la vôtre, mais celle de la grande majorité des artistes, tant à Bruxelles qu’à Anvers.
Vous ne voyez nulle part, dites-vous, la note originale. Nous chercherions inutilement à vous convaincre, mais pour nous elle éclate partout, même dans les panneaux que vous considérez comme d’insignifiants pastiches. Elle réside dans l’'homogénéité même de cet œuvre, empreint d'un caractère mélancolique presque poignant.
Nous n'avons jamais, il est vrai, connu Pic de la Mirandole, mais nous avons pris la peine, bien avant qu'on parlât d'une enquête, de faire cette enquête pour notre propre compte, et comme tous ceux qui sont partis sceptiques pour Bruges, nous en sommes revenus convaincu.
Il n'entre pas dans notre intention de prolonger une polémique, sans utilité, comme sans issue et qui n'aboutirait qu’à aigrir les bons rapports que nous tâchons de conserver avec nos confrères de la presse. Que chacun garde sa manière de voir, de la discussion finira bien par jaillir la lumière. Il nous suflit des attestations que nous avons recueillies jusqu’à présent, de celles enregistrées dans le Journal des Beaux-Arts par M. Adolphe Siret — un de nos adversaires politiques, peut-être, mais dont on ne peut mettre en doute la probité, — pour maintenir nos derniers articles dans leur intégrité, en concluant comme nous l'avons fait la semaine dernière :
« Je suis peut-être fort ridicule, mais, dans mon âme et conscience, je crois au prodige. Si je me trompais, ou plutôt si l'on m'avait trompé, si j'étais la dupe d’une exécrable mystification, qui aurait trouvé des complices parmi des personnes jouissant jusqu'ici d'une inaltérable réputation de loyauté, ma présente déclaration ne me causerait aucune gêne. Je n'ai jamais hésité à reconnaître une erreur, n'ayant de répugnance que pour l'hypocrisie et pour le mensonge. Ce jour là, je me tournerais avec indignation contre ceux qui auraient surpris ma religion et je leur ferais une guerre impitoyable. Le temps établira de quel côté est la vérité. Pour le moment, j'ai considéré comme mon devoir d'exprimer librement ma manière de voir, et les considérations qui m'ont amené à conversion complète. »
GUSTAVE LAGYE.
ECHO DU PARLEMEMT, 19 mars 1875.
La lettre suivante a été adressée à M. Ad. Siret :
Bruxelles, 17 mars 1875.
Monsieur le directeur du Journal des Beaux Arts.
On me communique le dernier numéro de votre publication.Il y est parlé du directeur d’un grand journal de Bruxelles à qui l'on aurait fourni certains renseignements au sujet de l’exposition Van de Kerkhove. C'est évidemment à moi que l’on a voulu faire allusion.
Permettez-moi donc de vous dire qu’en effet des personnes honorables et dont je ne vois aucune raison de suspecter la sincérité, m'ont apporté des renseignements et qu'il m'a été impossible de n'en pas tenir compte.
Je dois ajouter que j'ai en ma possession un petit tableau absolument identique à ceux qui ont été exposés au Cercle artistique de Bruxelles.
Même « panneautin, » même encadrement, même facture, en un mot identité absolue avec les « tableautins » du pauvre Fritz.
Et ce « panneautin, » acheté chez un marchand, porte la signature du père de Fritz, M. J. Van de Kerkhove (J.V. D.K.).
Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distingée. LOUIS HYMANS.
Notre rédacteur en chef a reçu la communication suivante :
Mon cher ami,
Dans sa lettre récente à l’Echo du Parlement, M. Siret insistait pour que, avant la continuation des débats, je fisse personnellement une enquête à Bruges.
Cette enquête a eu lieu hier avec le concours de plusieurs arüstes qui sont : MM. Camille Van Camp et Henri Gosselin, artistes peintres, M. le statuaire Pickery, et M. Collinet, le sculp-
teur-archéologue, auteur de la publication franco-flamande des Restes de notre art national; ces deux derniers habitent Bruges.
Parmi les certificats donnés à M. Siret pour témoigner qu'on avait vu peindre le jeune Fritz, j'avais été surpris de ne rencontrer aucun nom d'artiste connu à Bruges, bien que M. Van de Kerkhove, artiste lui-même, fût en relations avec tous. J’ai donc cru devoir commencer tout d’abord l'enquête par les artistes brugeois.
MM. Pickery et Collinet, questionnés les premiers sur ce qu'ils savaient du jeune Fritz, m'ont fait connaître le fait suivant :
Il y a deux ans, ils avaient fait partie tous deux du comité d'organisation de l'exposition faite pour couvrir les frais du monument Breydel et De Koninck. Ils s'étaient rendus à cette occasion chez M. Van de Kerkhove père qui s'était offert à mettre à leur disposition quelques-uns de ses tableaux. M. Van de Kerkhove leur en avait laissé le choix et leur avait fait visiter toute sa maison — qui est pleine de peintures — de la cave au grenier. Nulle part ils n'avaient vu un panneau ni un crayonnage du jeune Fritz, et, bien que leur visite se fût indéfiniment prolongée, il n'avait été fait devant eux aucune mention des ouvrages de cet enfant. Ils avaient donc été plus surpris que personne en apprenant un peu plus tard les prodiges qu'on lui attribuait.
Maintenant, et sans plus de commentaires, je vous adresse cijoint le procès-verbal de l'enquête.
Bien à vous, J. ROUSSEAU.
Le 17 mars 1875, les soussignés se sont rendus chez les principaux peintres de Bruges, savoir : M. Dobbelaere, peintre d’histoire, ancien lauréat de Rome, chevalier de l'Ordre de Léopold, — M. Van Hollebeke, peintre d'histoire, — M. Leclercq, peintre portraitiste, — M. Joostens, paysagiste, professeur à l’Académie, — M. Wallays, directeur de l'Académie des beaux arts de Bruges, chevalier de l'Ordre de Léopold.
Ces messieurs, interrogés sur ce qu'ils savaient du jeune Fritz Van de Kerkhove, ont fait successivement les déclarations suivantes :
M. DOBBELAERE fait connaître que, du vivant du jeune Fritz, il était en relations avec M. Van de Kerkhove. Il a été chargé par lui de faire le portrait de madame Van de Kerkhove et a vu
souvent l'enfant. Jamais il ne lui a vu en mains un crayon ni un pinceau; jamais non plus devant lui il n'a été question des dispositions de l'enfant, bien qu’un père et surtout un père artiste soit prompt, dit il, à remarquer ces choses à et soit plutôt porté à en exagérer le mérite qu'à le diminuer. Averti des chefsd'œuvre qu'on attribuait à l'enfant après sa mort, M. Dobbelaere a été très surpris. Sa surprise a redoublé en voyant ces ouvrages où l’on ne trouve rien des tâtonnements habituels à l'enfance, ni de ses progrès successifs, et où l’on voit le jeune Fritz arrivant d'emblée à la maturité sans passer par aucune des transitions ordinaires. M. Dobbelaere connaît, d'autre part, l'extrême habilité du père comme peintre, et bien qu'il n'ait pas vu exécuter les tableaux exposés, il ajoute que s’il était appelé à faire partie d’un jury d'artistes, il n’hésiterait pas à déclarer, en son âme et conscience, qu'il a l’intime conviction que les prétendus tableaux du jeune Fritz sont l'œuvre de son père.
M. VAN HOLLEBEKE rapporte qu'il a reçu la visite de M. Van de Kerkhove; ce dernier venait lui demander de certifier qu'il avait vu peindre son fils. M Van Hollebeke n'a pu s'empêcher de témoigner à M. Van de Kerkhove sa vive surprise de cette demande à laquelle il n'eût pu répondre affirmativement que par un mensonge. Il a ajouté :
— Quelle idée auriez-vous donc de moi si je vous obéissais?
Il déclare qu'il ne peut voir dans cette affaire qu’une mystification, que les tableaux du jeune Fritz, qu'il a examinés à la loupe, sont pour lui l'œuvre d’un vieux peintre, et qu'il a entendu dire à l'Exposition du Cercle de Bruxelles où il s'était rencontré avec M. Van de Kerkhove :
Ceci est bien plus fort que l'eau de Lourdes!
Et M. Van de Kerkhove lui ayant demandé ce qu'il pensait de ce propos, 1l lui a répondu en riant :
— Mais c'est tout à fait mon avis.
M. LECLERC est en relations avec M. Van de Kerkhove. II n’a jamais, du vivant de l'enfant, entendu parler à personne de ses dispositions ni de ses peintures. Il a voulu d’ailleurs en avoir le cœur net, et s’est enquis auprès de beaucoup des camarades d'école de l'enfant. Aucun ne savait rien des ouvrages auxquels leur petit compagnon se serait livré avec tant de passion et de succès.
M. WALLAYS, directeur de l'académie de Bruges, déclare qu'il est surpris qu'à Bruxelles on ait pu dire et croire que tout Bruges était dans l'admiration de ce {prétendu phénomène, succédant à
“HAÜSAUOLLIA NISVOVN UP YJANABd!) ‘LSag °f avd auiaduf
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celui de l'Æomme volant. Son avis est que, s’il en était ainsi, on serait honteux d’être Brugeois, et il s’ecrie :
— On nous prend donc pour des Chinois!
Pour lui, toute cette histoire n'est qu’une « farce » monstrueuse.
Il dit avoir été fort surpris de trouver le nom d'un des membres de l’Académie de Bruges, M. Cloet, parmi ceux qui certifiaient avoir vu peindre le jeune Fritz. M. Cloet, dit-il, est un homme très timide qui a pu subir une pression. Il lui a demandé comment il avait pu donner un pareil témoignage.
— J'ai vu un jour, lui a dit M. Cloet, le jeune Fritz qui barbouillait un petit panneau.
— Mais avez-vous vu ce qu'était cette peinture?
M. Cloet a répondu : — Non, je ne l'ai pas vu.
M. JOOSTENS a recu de M. Van de Kerkhove père une lettre par laquelle celui-ci sollicitait son témoignage en faveur du jeune Fritz. M. Joostens lui a écrit pour lui faire remarquer qu'il lui était impossible, malgré son estime et son affection pour lui, de signer une pareille attestation. Je suis allé, lui dit-il, fort peu chez vous, je ne sais rien de votre enfant, et en aucun cas je ne pourrais signer ce que Je n'ai pas vu.
A la suite de ces visites, les soussignés se sont rendus ensemble chez M. Van de Kerkhove père, qu'ils avaient fait prévenir de leur arrivée dans le courant de la journée.
M. Van de Kerkhove leur a fait voir tout ce qui restait en sa possession des tableaux attribués à l'enfant, dont le nombre est encore considérable, — ainsi que ses cahiers de classe.
Les soussignés déclarent que cette inspection n'a fait que forüfier les doutes graves éveillés dans l'esprit de tous par les déclarations précédentes.
C'est ainsi qu'ils ont remarqué avec surprise que, parmi les tableaux de M. Van de Kerkhove qui leur étaient montrés ne figuraient ni paysages nimarines, bien que M. Van de Kerkhove ait cultivé ces deux genres (1), notamment le dernier, et qu'il en existe en divers endroits des spécimens qui sont identiques aux œuvres attribués à son fils.
Les cahiers de classe du jeune Fritz semblent être ceux d'un enfant de 8 à 10 ans, et les crayonnages qu'ils contiennent sont informes comme le sont ceux de la plupart des enfants de cet âge.
Parmi les tableaux qui ont été montrés comme étant de lui,
(1) M. Van de Kerkhove a envoyé deux paysages à l'exposition De Koninck et Breydel. (Note du procès-verbal.)
et dont plusieurs portent les dates de 1870 et 1871, beaucoup poissaient aux doigts absolument comme des peintures qui n'auraient qu'un mois ou même huit Jours de date.
M. Van de Kerkhove a déclaré, il est vrai, que son fils peignait souvent avec de l'huile de lampe, qui est d’une extrême lenteur à sécher. Mais comme on le priait de désigner spécialement les tableaux faits avec ce liquide, il a répondu qu'il ne lui en restait plus.
Les soussignés doivent être d'autant plus frappés de la circonstance qu'ils viennent de relever, que d’autres panneaux déjà exposés portent en revanche un émail qui, de l'avis de plusieurs peintres en renom, parmi lesquels on citera MM. De Winne et De Schampheleer, ne peut se présenter sur la peinture qu’au bout de six, sept, et parfois quinze années,
N.B. M. le statuaire Pickery assistait à toutes les vérifications ci-dessus relatés et pourra certifier, à son tour, l'entière exactitude de tout ce’qui précède.
Bruxelles, le 18 mars 1875.
Ont signé : CAMILLE VAN CAMP.