ÇA SE CORSE
Tout le monde demandait une enquête; nous en avons enfin une.
Mais quelle enquête!
M. J. Rousseau, rédacteur de l’'Echo du Parlement et M. C. Van Camp, peintre, se. sont transportés à Bruges pour faire la lumière sur la « question Van de Kerkhove ». A Bruges, ils se sont adjoint M. H. Gosselin, peintre, et M. Collinet, sculpteurarchéologue. -
Ces messieurs se sont rendus chez MM. Dobbelaere, Van Hollebecke, Leclercq, Joostens, peintres, et Wallays, directeur de l’Académie de Bruges, qui leur ont attesté, avec une unanimité touchante, en termes affirmatifs plus ou moins sérieux, que Fritz Van de Kerkhove et son talent de paysagiste étaient une bonne plaisanterie; pour M. Wallays, c'est même une « farce » monstrueuse.
Tous du même avis, tous! M. Rousseau, incrédule, accompagné de M. Van Camp, lincrédule, n’a trouvé à Bruges que des incrédules affirmant que le public a été trompé.
Ceci est assez grave.
Je demanderai seulement comment il se fait qu'aucune des personnes qui ont confiance dans l'affirmation contraire de M. Van de Kerkhove père, n'ait été prévenue qu’une enquête allait être faite. M. Siret ne paraît pas au procès-verbal. Moi, qui ai publié plusieurs articles optimistes sur la question qu’on voulait élucider, Je n'ai rien vu de la mission que se donnaient ces messieurs
J'avais cru, jusqu’aujourd’hui, qu'une enquête était une recher-
che de la vérité faite contradictoirement entre personnes d'un avis différent, et que, pour qu'elle eût une véritable valeur, il fallait connaître l'opinion d'hommes conseillés par des sentiments dissemblables.
Il paraît que nous avons changé tout cela aujourd’hui, et qu'une enquête vraiment moderne doit se faire par des experts appartenant au même « parti. »
Remarquez que je ne dis pas « parti pris. »
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Aussi, quel effet produit la lecture du rapport envoyé par MM. Rousseau, Van Camp, Gosselin et Collinet à l’'Echo du Parlement? La forme et le fond sont d'accord pour qu'il en résulte une impression excessivement désagréable. Si j'étais parmi les incrédules, ce rapport me donnerait des doutes sur mes opinions. Il y a là un mauvais vouloir évident, des exagérations extrêmement maladroites; et cela est tellement vrai, qu'après avoir lu l'enquête, on s'écrie : — Mais s'il faut en croire ces messieurs, le jeune Fritz Van de Kerkhove n'a jamais peint.
Encore un peu, et le pauvre enfant n'aurait jamais existé!
Bien plus, M. Van de Kerkhove père aurait lui-même presque avoué quil a mystifié le public.
En effet, comment comprendre autrement la déclaration suivante ?
M. Van Hoilebeke rapporte qu'il a recu la visite de M. Van de Kerkhove; ce dernier venait lui demander de certifier qu'il avait vu peindre son fils. M. Van Hollebeke n'a pu s'empêcher de témoigner à M. Van de Kerkhove sa vive surprise de cette demande à laquelle il n'eût pu répondre aflirmativement que par un mensonge. Il a ajouté :
— Quelle idée auriez vous donc de moi si je vous obéissais ?
Il déclare qu'il ne peut voir dans cette affaire qu'une my stification, que les tableaux du jeune Fritz qu'il a examinés à loupe, sont pour lui l'œuvre d'un vieux peintre, et qu’il a entendu dire à l'exposition du Cercle de Bruxelles où il s'était rencontré avec M. Van de Kerkhove :
— Ceci est bien plus fort que l'eau de Lourdes!
Et M. Van de Kerkhove lui ayant demandé ce qu'il pensait de ce propos, il lui a répondu en riant :
— Mais c'est tout à fait mon avis.
Que répond M. Van de Kerkhove à ce gai propos? S'est-il donc incliné en se frappant la poitrine et en pleurant un med culpä bien senti? C'est cela qu’il serait bon de savoir.
Est-ce que les artistes qui ont fait l'enquête, et qui sont tous du même avis, doivent être crus sur parole plutôt que M. Van de Kerkhove père, M. Siret et les autres « témoignants, » qui se sont déjà occupés de cette affaire ?
M. Dobbelaere dit, d’après le rapport, que « jamais il n’a vu un crayon où un pinceau aux mains de l'enfant. »
Voilà un étrange enfant? Mais je n'ai jamais vu moi non plus un crayon ou un pinceau aux mains de Millet ou de Clays; estce que c’est l’à un'argument contre l'authenticité des peintures de de Clays et de Millet?
Si M. Dobbelaere n'a jamais vu peindre le jeune Van de Kerkhove, que vient-il faire en cette enquête.
Le père du jeune artiste ne lui a jamais parlé des travaux de son fils. Conclusion : c'est le père qui a tout fait et le public est berné!
Autre expert qui nie tout :
M. Leclercq est en relations avec M. Van de Kerkhove. Il n’a jamais, du vivant de l'enfant, entendu parler personne de ses dispositions ni de ses peintures. Il a voulu d’ailleurs en avoir le cœur net, et s’est enquis auprès de beaucoup des camarades d'école de l'enfant. Aucun ne savait rien des ouvrages auxquels leur petit compagnon se serait livré avec tant de passion et de succès.
Un autre a été « sollicité » par M. Van de Kerchove « de délivrer un témoignage en faveur du jeune Fritz. » Et M. Joostens, à qui s'adresse cette sollicitation, répond qu'il lui est impossible de signer une pareille attestation, malgré son estime et son affection pour le père du peintre prodige.
N'est-ce pas là une chose bien étonnante? M. Van de Kerkhove s'adressant à un ami, sans avoir la certitude que cet ami répondra en faveur de son fils, — et M. Van de Kerkhove lui demande une « faveur » contraire à la réalité des faits!
L'impression que laisse la lecture de ce rapport est défavorable non seulement aù jeune peintre, en ce sens qu'on nie presque
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qu'il ait peint, mais aux rapporteurs, qui n'ont pas fait leurs recherches comme elles devaient être faites, c'est-à-dire contradictoirement avec des artistes ou des critiques dont l'opinion était différente de la leur.
Après la publication de ce rapport, je ne vois plus, pour ma part, qu'un moyen de résoudre ce problème mystérieux.
C’est un procès!
Si M. Van de Kerkhove a été sincère et loyal, il ne peut pas, me semble-t-il, laisser ainsi douter de sa loyauté et de sa sincérité. Tromper le public, organiser une supercherie aussi audacieuse, c'est dépasser de beaucoup les bornes de la plaisanterie. Dire aussi à un homme qu'il en impose, que ses affirmations sont fausses, en présence de l'importance de la question qu’on discute, c'est un outrage. Il faut que M. Van de Kerkhove prouve sa loyauté. S'il laisse passer le rapport de MM. Rousseau, Van Camp, etc. sans se défendre avec la plus grande énergie, je n’ai pas besoin de dire quelles qualifications il aura méritées.
JACQUES
EENDRAGT, 21 mars 1875.
Après Bruxelles c'est au tour d'Anvers de posséder temporairement dans ses murailles les œuvres de Frédéric Van de Kerkhove. Ainsi donc, après les feuilles aux tendances gauloises qui se publient à Bruxelles, c'est au tour des feuilles franco-anversoises d'essayer de dénigrer le génie de l'enfant.
On a contesté l'honnêteté du père et quand celle-ci a été démontrée on a osé contester le talent de Fritz. Nous sommes convaincus quant à nous que la premiêre impression de la critique est la meilleure et c'est celle qui s'approche le plus de la vérité : c'est l'admiration. Mais pourquoi les feuilles francobelges se montrent-elles si moqueuses, en voulant nier la lumière du soleil, tandis qu’elle brille clairement aux yeux des amis comme aux yeux des ennemis? Pourquoi achévent-elles leur œuvre de dénigrement par leur petitesse d'esprit? Parceque avec un Sulzberger, avec un Rousseau et avec leurs imitateurs Anversois, ils ne peuvent admettre que ce soit encore un Flamand qui fasse parler de lui; parceque, tout ce qui est de l’art flamand ou s'y rapporte de quelque manière que ce soit, est une
ce. nr 192 ——
épine dans l'œil de ceux pour lesquels le soleil de la civilisation s'est levé dans le Midi.
Et voilà pourquoi les belges wallonisés sont fâchés. Comme si la vérité, agréable où non, ne devait point être dite!
(Traduit du flamand).
EcHO DU PARLEMENT, 21 mars 1875.
Monsieur le rédacteur,
Permettez-moi de continuer à relever les contradictions auxquelles semble se plaire M. Siret.
Il se plaint qu’on apporte trop de « passion » dans l'instruction de l'affaire Van de Kerkhove. — Mais où trouver plus de passion que que chez ce digne commissaire d'arrondissement académicien qui est: allé jusqu’à prêter à l'Académie, à propos de son phénomène, des extases, des enthousiasmes, et des grands mots que ses collègues ont dû désavouer et lui laisser pour compte ?
Il ne veut pas de tapage. Mais qui en a fait plus que lui?
Il faudrait, dit-il, une enquête sérieuse, travaillant sûrement en SECRET. Et pourquoi ce travail de taupe? Cette demande du secret est d'autant plus curieuse que M. Siret, dans une lettre précédente, dénonçait des enquêtes secrètes qui s'étaient, disaitil, faites à Bruges (il aurait bien dû dire par qui, par parenthèse).
Quant à une enquête sérieuse, ce nom ne pourrait être donné qu'à une enquête de gens compétents, c'est-à-dire d'artistes. M. Rousseau l'a demandée; tout le monde la réclame avec lui; quand viendra-t-elle? Et pourquoi M. Siret s'est-il tant pressé de signaler à grand bruit le phénomène brugeois avant de l'avoir faite, cette enquête sérieuse ?
Il comprend, dit-il, difficillement qu'on puisse tirer un renseignement du fait si curieux que vous lui avez cité, ce « panneautin » qui est entre vos mains, qui est signé de M. Van de Kerkhove père et qui est identique de couleur, de procédé et d’habileté avec ceux qu'on a signés : Fritz. Voilà un aplomb plus phénoménal que tous les prétendus Fritz. N'est-ce pas M. Siret qui disait naguère qu'il n'y avait rien de commun entre les genres et la manière de peindre du père et du fils? Il en concluait que le premier était étranger aux œuvres du second. Pourquoi ne veut-il pas maintenant que nous tirions du fait contraire une conclusion contraire ?
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Qui donc, demande M. Siret, aurait interdit à M. Van de Kerkhove père, le droit de faire des paysages, fussent-ils identiques à ceux de son fils?
Qui? — M. Siret lui-même, qui écrivait dans le Journal des Beaux-Arts du 28 février que M. Van de Kerkhove père n'avait jamais su peindre un arbre ou une pierre, et qui le présentait comme un peintre de « gueux et de malandrins » exclusivement.
Le plus piquant, du reste, en ceci, c'est M. Siret, donnant à entendre que votre « panneautin » n'est probablement pas de M. Van de Kerkhove père, chicanant sur la signature, la barre de l’Z, etc., et M. Van de Kerkhove lui-même venant avouer son « panneautin. »
Je me demande quand M. Siret sera au bout de ses contradictions et je commence à avoir peur qu'il ne me donne beaucoup d'ouvrage.
Quoiqu'il en soit, nous avons maintenant un commencement d'enquête, celle dont le procès-verbal a paru avant-hier dans votre Journal. Elle est certifiée par une série de noms connus et honorables. On commence à y voir paraître des artistes, et leurs déclarations, diamétralement contraires aux appréciations de M. Siret, sont d’une netteté singulière. Il faudra bien qu’on y réponde par des témoignages et des noms d'une valeur au moins équivalente. L'ABONNÉ DU 3 MARS.
Un correspondant qui se dit bien informé nous écrit que le gouvernement n’a pas à consulter la commission administrative du Musée au sujet des tableaux qu’il admet au Musée moderne.
S'il en est ainsi, il n’y a pas lieu de s'en féliciter. — Consultet-on au moins l'inspecteur des beaux-arts? Il paraît que non. Donc on ne consulte personne. Avec un pareil système, le Museé est bien livré.
PRÉCURSEUR, 20 mars 1875.
La légende du petit Fritz, de Bruges, prend une tournure assez piteuse Les résultats de l'enquête dont nous avons parlé hier, suffiront à ceux qui n'éprouvent pas à tout prix le besoin du merveilleux. Ils sont déjà de trop pour les personnes compétentes de Bruges. « On nous prend donc pour des Chinois, »
s'écrie le directeur de l’Académie de cette ville. — « C'est plus fort que l'eau de Lourdes » répète M. Van Hollebeke, peintre d'histoire. Et, de fait, le cas de l'enfant phénoménal de Bruges semblait devoir donner dans le pays flamand un rival à la stygmatisée du pays wallon, à Louise Lateau. S'il faut un miracle, il est plus simple d'admettre la parfaite bonne foi du père que les aptitudes extraordinaires de l'enfant, aptitudes qui auraient dû se révéler lorsqu'il était encore au berceau, puisque divers tableautins accusent, par leur état actuel, une existence de plusieurs années.
On dira bien qu'il est assez étonnant que ce père Van de Kerkhove, étant artiste lui même, n'ait découvert qu'après la mort du petit Fritz le talent de cet enfant prodige. Nous aimons mieux croire à un excès de modestie qui fait que l’on doute facilement de son propre mérite et de celui de ceux qui vous tiennent de près. M. Van de Kerkhove pourra, d’ailleurs, alléguer en faveur de sa bonne foi, qu'il n’a découvert les chefs-d'œuvre de son fils que lorsque l'autorité de M. Siret, directeur du Journal des Beaux-Arts, de St-Nicolas, a jeté la lumière dans son esprit. C'est, en effet, ce dernier qui s'est particulièrement donné toutes les peines pour révéler au monde la trop courte existence de l'enfant prodige, et il doit plus que personne ressentir le côté désagréable de l'enquête à laquelle ont procédé les artistes bruxellois.
L'origine miraculeuse des tableautins écartée, il reste les tableautins eux-mêmes. Quelle en est la valeur artistique? Ce sont des imitations, faites avec un grand savoir faire. Nous avons eu sous les yeux des imitations de ce genre parfaitement réussies venant de Paris, où l’on peut dire qu'il en existe des fabriques. Ceux qui se livrent à ce genre de productions sont d’habiles praticiens, non des artistes. La valeur de ces œuvres se ressent naturellement de leur origine et n'est pas considérable, La légende du petit Fritz fût-elle vraie, la curiosité, la rareté du fait pourrait pour les amateurs d'excentricités, ajouter quelque chose à la valeur ordinaire de ces imitations, mais ce serait tout. Un commandant d'artillerie française dressant l'inventaire des magasins confiés à sa garde, trouva en moins un vieux canon depuis longtemps hors d'usage. Ne sachant comment expliquer la disparition de cet objet, il écrit bravement dans la colonne Observations : « Mangé par les rats » Le ministre de la guerre dont l'attention tomba, probablement par hasard, sur cette singulière explication, s'arrêta d’abord stupéfait, puis il prit la plume et ajouta « approuvé pour la rareté du fait. »
us 193 ss
LA CHRONIQUE, 21 mars.
Nous recevons de M. Rousseau la lettre suivante :
Bruxelles, 20 mars 1875.
« Monsieur,
» Vous demandez pourquoi je n'ai pas fait l'enquête de Bruges avec des artistes ou des critiques d'une opinion différente de la mienne.
» Je vous ferai remarquer que je n’avais à faire ce voyage avec personne. M. Siret ne réclamait à Bruges que ma présence personnelle. Si j'ai emmené avec moi quelques artistes, dont deux n'avaient pas même vu l'exposition Fritz, c'est uniquement pour avoir des témoins des faits que j'aurais à relater et dont ils ont accepté avec moi l'entière responsabilité.
» Mon confrère, M. Charles Buls, qui a fait une enquête de son côté, a-t-il emmené avec lui des confrères d’une opinion différente de la sienne? Le lui avez-vous demandé?
» Je vous demanderai aussi comment j'aurais pu deviner d’avance que je ne trouverais à Bruges que des incrédules au phénomène Fritz. Expliquez-moi ma prescience. J'ai pris en bloc les artistes brugeois de quelque notoriété parce que chose fort extraordinaire — on n'invoquait pas dans cette affaire le témoignage d’un seul artiste local. Tous se sont trouvés du même avis. S'entendaient-ils? C’est ce que M. Van de Kerkhove aura à prouver.
» Du reste, nos opinions ici importent peu. Les faits relatés sont-ils vrais ou faux? Tout est là.
» Quant au procès dont vous parlez, je l’attends avec une entière quiétude.
» Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
» J. Rousseau. »
Nous ne savons si M. Buls a fait une enquête; il ne l'a pas publiée.
M. Rousseau avait évidemment le droit de faire une enquête personnelle. Il avouera cependant que nous avions de notre côté le droit de trouver cette enquête incomplète. Du moment qu'il l'a publiait, elle appartenait à la discussion publique.
Ce que nous désirons, comme tous les esprits sincères, c'est que la lumière se fasse sur cette question, qui menace de s'éterniser.
M. Van de Kerkhove père annonce une réponse à l'enquête de M. Rousseau. Nous attendons qu’elle ait paru pour tâcher de débrouiller la question, par pur esprit de vérité et sans aucun intérêt personnel.
LE GUIDE DU BAIGNEUR, 21 et 28 mars 1875.
Nous avons aussi quelques mots à placer dans cette affaire, qui occupera bientôt l'univers entier, après avoir mis en ébullition toutes les fortes têtes de Belgique, de Franceet de Navarre, et suscité une nuée de critiques plus ou moins influents : Aristarques et Zoïles, sortant Dieu sait d'où, armés de leurs bonnes plumes de Tolède, et qui viennent s’escrimer sur la tombe d'un pauvre petit.
Notons d'abord que nous vivons en plein XIXe siècle, siècle de lumière et de progrès; siècle des chemins de fer, des câbles transatlantiques et des tunnels sous-marins; siècle où l'on est disposé à tout croire, plutôt qu’à tout nier; siècle où l'on fait lire dans nos écoles les biographies des enfants célèbres, authentiques ou non, depuis Pic de la Mirandole jusqu'à Mondeux, de Mozart à Victor-Hugo.
Or, il se fait qu'un jour de l'an dernier, il meurt à Bruges, dans un âge très-peu avancé — dix ans et quelques mois — le fils d'une très-honnête famille de bons bourgeois, dont le chef est quelque peu peintre. Cet enfant était aimé de tous, on lui fait des funérailles peu ordinaires, et,...…. c'est fini, chacun rentre chez soi.
Pardon, quelques mois après ce décès, un ami, en visite dans la maison, apprend que le petit Fritz — c'est ainsi que s'appelait l'enfant — que le petit Fritz, disons-nous, s'est souvent occupé à faire des façons de paysages sur des panneaux ou plutôt sur des planchettes informes. L'ami,, M. Siret, directeur du Journal des Beaux-Arts, se fait exhiber les tableaux (!) du petit barbouilleur et, au grand étonnement de M. Van de Kerkhove,
père de Fritz, le dit M. Siret trouve dans l’ensemble de ces « tableautins. » quelque chose que personne n'y avait jamais vu, c'est-à-dire une œuvre digne de passer à l’admiration des races futures.
En un chn d'œil, les bibelots sont descendus du grenier, on les remue à la pelle, et notre directeur du Journal des Beaux- Arts, enthousiasmé, part pour St-Nicolas, où il se mit à écrire, prestissimo, une biographie remplie d’éloges extraordinaires pour les productions artistiques du petit Brugeois. Bref, dans un article plein de lyrisme, il déclare les « tableautins » en question, des chefs-d'œuvre sans pareils, tout au moins à comparer aux Diaz, aux Corot, etc:
Sur cela, grand bruit dans le Landernau artiste. Les uns croient, les autres nient; beaucoup se moquent de M. Siret. Enfin, les «tableautins » sont exposés à Bruxelles, et il se trouve que le dit M. Siret a avancé la vérité en ceci : c'est que l’ensemble des « tableautins » est réellement une œuvre hors ligne et inimitable en bien de ses parties.
Mais... sont-ils de Fritz, ces « panneautins?»
A ce propos s'engage dans toutes nos feuilles belges, depuis L'Écho des Ardennes, de Marche, jusqu'au journal de Furnes, une polémique qui n'est pas près de finir.
Le plus grand nombre dit : Non! c'est impossible! Fritz Van de Kerckhove, âgé de dix à onze ans, n’a pu faire ces petits tableaux ; tout au moins il n’a pu les faire seul.
Nous en sommes là.
C’est toute l’histoire de l’enfant de Bruges. — D'où il faut conclure que ce qui a pu être possible aux siècles passés, ne l'est plus aujourd'hui, au XIX*, siècle de lumière, etc.
Nous ne pouvons pas avoir des enfants célèbres!!
D'abord, nous ne croyions pas non plus, et nous ne manquions pas de motifs pour être incrédule; mais, depuis, tant de preuves nous ont été fournies, constatant la parfaite authenticité de ces tableaux minuscules, que nous ne pouvons plus douter. Pour aujourd’hui, nous nous contenterons de la déclaration suivante :
Oui! le petit Van de Kerckhove a peint, et les œuvres exposées à Bruxelles et à Anvers sont de lui.
Nous ajoutons encore que les critiques qui, depuis trois mois, noircissent de leur encre toutes les feuilles bruxelloises, seront de notre avis, dès qu'ils se seront donné la peine de venir voir à Bruges, et qu'ils auront eu le courage de faire l'enquête que les
amis de la vérité demandent à cor et à cri. Mais une enquête sérieuse, s'entend, et non pas une simple information, faite avec l'aide de telle ou telle catégorie de personnes, à l'exclusion de toutes autres. Car, quoi qu'on en dise, parfois les loups se mangent entre eux.
Notre premier article a produit quelque sensation, ce qui nous flatte singulièrement; mais les appréciations ont été bien. diverses. Beaucoup ont trouvé cet article juste; d’autres le déclarent drôle, bizarre, bien osé, et plein de toupet pour une plume qui n’est pas celle d’un peintre. Le plus grand nombre le dit trop affirmatif en présence de tant de dénégations, de haussements d'épaules et de sourires d'incrédulité.
Drôle, bizarre! — Est-ce que tout n'est pas drôle et bizarre depuis le père Van de Kerkhove qui ne s'aperçoit pas que son fils fait des chefs-d'œuvre, jusqu'aux artistes qui nient tout.…., parce qu’ils n'ont rien vu et n'ont jamais entendu parler de l'enfant, en tant que petit prodige?
Bien osé, plein de toupet pour une plume qui n’est pas celle d'un peintre! — En effet, c'est un toupet bien étrange que celui d’un écrivain qui ose écrire ce qu’il pense et signer ce qu'il écrit. Cela n’est pas donné à tout le monde. De quoi nous mélonsnous ? nous n'avons jamais tenu un pinceau! C’est aussi un peu pour ce motif que nous avons laissé de côté notre appréciation sur la valeur artistique des œuvres de Fritz Van de Kerckhove, cela n'étant pas de notre compétence, nous l’avouons. Mais, faut-il être peintre pour juger si une chose est ou n'est point, si un enfant a peint ou n’a pas peint? C'est là, ce nous semble, quelque chose de tout-à-fait matériel, que peut constater le premier venu. Et, après tout, les peintres, « hommes du métier », ne se trompent-ils jamais? Combien de tableaux ne voit-on pas produire tous les jours, accompagnés d’attestations les plus honorables, et qui (les tableaux) ne sont cependant pas authentiques. Nous citerions vingt exemples pour un.
Revenons à nos moutons, pardon, à nos « panneautins ».
La déclaration que nous avons faite, et que d’aucuns ont trouvé beaucoup trop positive, est le résultat d'une conviction. Cette conviction nous appartient, mais nous ne l’imposons pas aux autres.
Nous, non plus, n’avons jamais vu peindre Fritz, et n'avons entendu dire, de son vivant, qu'il peignît. (Ceux qui affirment
avoir lu de nous une attestation contraire sont des naïfs ou des imposteurs, car nulle part nous n'avons déclaré et encore moins écrit avoir vu peindre l'enfant.) Mais, placé entre la parole d'honneur du père qui affirme et les dénégations de ceux qui nient — parce qu'ils n’ont rien vu ni entendu, lorsque l'enfant était en vie, — nous croyons le père.
Concluons :
Les « panneautins » existent, ils sont là; on les a exposés à Bruxelles, à Anvers, et on les exposera ailleurs. Tout le monde les a vus.
Le père Van de Kerckhove déclare sur l'honneur, et au besoin sous serment, qu'ils sont de son fils. D'autre part, beaucoup de personnes — n'importe lesquelles — nient le fait, et cela, pour le motif qu’elles n'ont jamais vu peindre l'enfant, et parce que, du vivant de ce dernier,on ne leur a jamais montré ces «tableautins » comme étant de lui.
De qui sont-ils donc? — On nous répond : « du père luimême ou de quelque autre artiste (il faut que cela soit, car ils ne se sont pas faits tout seuls) ».
Retorquons l'argument ci-dessus, et demandons si quelqu'un a jamais vu travailler le père à ces « tableautins », ou si quelqu'un les a jamais vu produire comme étant du père ou de quelqu'un d'autre? Nous voilà sur le véritable terrain; car il serait vraiment trop facile à dire : « Fritz n'y est pour rien, à preuve que je ne l'ai jamais vu peindre; mais le père y est pour tout, je le déclare, quoique je ne l’aie jamais vu peindre non plus ».
O saine logique!
Quant à nous, lorsqu'on nous prouvera que le père (ou n'importe qui) a travaillé aux « panneautins » et qu'on l'y a vu travailler, alors, nous nous inclinerons, et nous avouerons franchement qu'avec bien d’autres, nous avons été mystifiés, et que le père Van de Kerckhove est un mauvais farceur.