EMILE V
PRÉCURSEUR, 22 mars 1875
Nous recevons une lettre du secrétaire de la section artistique du Willems-Fonds à Bruges, qui nous annonce que cette Société va ouvrir une contre-enquête sur la question Van de Kerkhove et que les résultats de cette enquête seront publiés dans le Halletoren.
ECHO DU PARLEMENT, 24 mars.
Bruges, le 22 mars 1874.
Monsieur le Rédacteur en chef,
Je commence par vous remercier de l'excellent accueil que vous avez bien voulu me faire dans vos bureaux. Vous m'avez montré un petit tableau que, dans l'Echo du Parlement en date du 19, vous qualifiez d’ « absolument identique à ceux qui ont été exposés au Cercle des arts à Bruxelles. Même panneautin, méme encadrement, même facture, en un mot identité absolue avec les tableaux du pauvre Fritz (ceci est méchant). Et ce panneautin porte la signature du père de Fritz (J. V. D. K)»{1).
Voilà donc cette pièce de conviction, cette preuve matérielle, qui, au dire de certains individus (2), dont on m'a communiqué la correspondance, devait faire rentrer le cher enfant dans l'obscurité d’où il n'aurait jamais dû sortir. C'était la plus audacieuse my stification qui se fut jamais vue. Le jour approchait où la turpitude serait punie, jour ou les impostures seraient dévoilées, le bruit courant que des preuves matérielles de superchertie seraient découvertes. C’est vous, monsieur, qui aviez ces preuves en mains.
Vous devez être père de famille, monsieur, j'ai vu à votre physionomie que je vous faisais de la peine et que vous alliez m'exécuter à contre-cœur. Je vous remercie de ces bons sentiments.
L’instrument de l'exécution se trouvait enfermé dans un tiroir de votre bureau; vous pressez le ressort; que vois-je? Est ce un Fritz que l'on me montre? Est-ce seulement un paysage? Non, ce n’est ni l’un ni l’autre, c'est un vrai J. V.°b. K., père de‘Fritz, c'est une marine! et un naufrage encore! Serait-ce le naufrage de l'enquête?
Ce panneautin, monsieur, cette preuve matérielle de mon imposture, ce petit tableau est de moi, je ne l'ai jamais nié, il a été acheté chez un de mes amis, M. Vandycke, artiste peintre
(1) Nous n'avons pas été seuls à constater l'identité de la «marine» de M. Van de Kerkhove père avec les «paysages » attribués à Fritz. Le même jugement a été porté par tous les artistes à qui nous avons montré ce «panneautin, » à commencer par M. De Winne, au talent et à la compétence duquel M. Van de Kerkhove rend lui-même, un peu plus loin, un légitime hommage.
(2) Pourquoi M. Van de Kerkhove ne les nomme-t-il pas?
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et antiquaire, précisément un des artistes dont je possède une attestation où il est dit qu’i/ a vu travailler Fritz aux panneau tins exposés à Bruxelles, et qu'il possède un Fritz (pas la marine) avec bonheur. Sauf le bois (je crois qu'il est peint sur chêne) il n'y a aucune ressemblance avec ceux de mon fils. Il y a peutêtre aussi de l’habileté; mais parce que mon enfant était habile, je ne crois pas qu'il y ait là un péché mortel pour moi à l'être. J'ai fait de ces marines pendant quelques semaines, j'en ai ici et 1l en existe encore ailleurs ; il ne fallait pas pour cela bouleverser toute la ville de Bruges pour en trouver une, et le tout est signé de mon nom. Il y a même des tableautins de Fritz sur lesquels j'ai signe Fritz et J. V. D. K. parce que les figures sont de moi. J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous en montrer un où j'avais peint deux pendus. Et, en définitive, je ne vois pas pourquoi il me serait défendu de peindre des maisons, voire même des paysages, fussent ils identiques (ce qui me ferait bien plaisir), parce que mon fils en a peint. C'est tout bonnement ridicule. Si M. Rousseau et C£ n'ont pas vu tout cela, ce n’est pas de ma faute; il a, il est vrai, regardé longuement et avec plaisir un tableau de moi, représentant les bains de Dieppe et étoffé avec des groupes de fraiches baigneuses. Je dois lui rendre cette justice qu'il a fort peu regardé les tableaux de Fritz.
Passons si vous le voulez bien, à l'enquête de ce que vous appelez l'Afaire Van de Kerkhove. Le mot Affaire est une injure gratuite, permettez-moi, monsieur, de vous le faire remarquer en passant, je vous la pardonne.
La première chose qui frappe les personnes raisonnables, impartiales et honnêtes, c'est l'insigne mauvaise foi avec laquelle cette soi-disant enquête a été faite, et la honteuse participation, de quelques artistes de Bruges, grincheux et jaloux, qui se sont empressés de se jeter sur la tombe du Pauvre Fritz (comme vous l’appelez par dérision, monsieur) (1), afin d’arracher à la ville de Bruges une gloire qui pouvait s'ajouter à tant d’autres.
M. Rousseau, juge et partie, secrétaire ou président de la commission royale des monuments, choisit et désigne lui-même et à son gré les experts. Je ne veux pas employer l’indigne mot de pression employé contre moi et qui pourrait être déféré aux tribunaux.
M. Rousseau et les siens ont vu se fortifier les doutes graves éveillés dans leur esprit, etc., etc... Donc, malgré toutes les
(1) Le mot est de M. Siret,
attestations de personnes notables et au moins aussi honorables que ces messieurs, ils me soupçonnent, avec ces mêmes personnes pour complices, de supercherie, de mystification, etc., etc.; dès lors je n'ai aucun ménagement à garder envers eux. J'ai déjà répondu quant à mes paysages et marines, j'ajoute que tout cela est ici; mais ces messieurs, paraît-il, n'ont pas d’yeux pour voir.
« Beaucoup de tableaux de 1870 et 1871 poissent aux doigts, dit l'enquête, absolument comme des peintures qui n'auraient qu'un mois ou huit jours de date. »
Je le crois bien! En vue de l'honneur d’une visite de M. Rousseau, je leur avais fait la toilette en les frottant avec un peu d'huile bouillie, pour que l’on pût bien se rendre compte de la manière de procéder de l'enfant. Que M. Rousseau me dise s’il est possible que la couleur poisse sans laisser de traces aux doigts. On a également parlé de l'émail des empâtements, note caractéristique d'une peinture ancienne. Cet émail s'obtient facilement : frottez les tableaux de temps en temps avec de l'huile bouillie à très petite dose et vernissez au blanc d'œuf et au sucre (1). Ceci est puéril. Vous citez MM. De Winne et De Schampheleer, ce sont de grands artistes, pour le talent desquels j'ai le plus grand respect, mettez-vous donc d'accord avec eux et avec... votre poisse (2), M. Rousseau, puisque ces messieurs donnent une date de 15 ans à quelques-uns des tableautins. Quant à ceux où l'enfant a employé de l'huile de lampe, vous pouvez en voir à Anvers planche n° 9 Là où il y en avait, la couleur s'est enlevée en les nettoyant.
M Rousseau a été injurieux pour mon honneur dans ce que J'appellerai son réquisitoire. Passons aux autres.
M. Dobbelaere, aujourd'hui peintre sur verre et vitrier, n'a pas été chargé de faire le portrait de Mme Van de Kerkhove, je Jui ai permis de le faire pour éteindre une ancienne dette; je lui ai rendu en outre de grands services.
M. Dobbelaere prétend qu'il ne savait pas à cette époque que l'enfant peignait et ne lui avait jamais vu ni crayon ni brosse en mains. Je n'en suis pas étonné!
Fritz est né en 1863. Le portrait est peint en 1868 (on peut le constater ici) FRITZ AVAIT DONC ALORS CINQ ANS! Colossal!
(:) Et servez chaud!
(2) Cela n'est pas difficile. Il résulterait seulement de cette double déclaration qu'il se faisait des Fritz avant que Fritz sût peindre, qu'il s'en ferait encore depuis que Fritz ne peint plus.
M. Van Hollebeke a déclaré à Bruxelles, au Cercle des Arts, en présence de personnes que malheureusement je ne connaissais pas (1) (et pouvais-je m'attendre à tant de duplicité) qu'il avait vu peintre Fritz aux petits tableautins exposés, il les tâtait à la loupe. Ceci je l’affirme sur l'honneur et au besoin je l’affirmerai sous serment. Il m'a répondu, quand je lui ai demandé de constater par écrit ce qu'il avait déclaré au Cercle, que, faisant des chemins de croix et des vierges pour les églises... que... qu'il, etc. Il barbottait; je me suis borné à hausser les épaules en entendant cet individu, qui infirme aujourd’hui sa parole d’autrefois. Je l'ai laissé à sa conscience et à ses saint Joseph. Le public jugera entre nous deux.
M. Leclerq. Je l'estime beaucoup; mais que vient faire ici, je vous le demande, le souvenir des enfants avec lesquels Fritz était peu ou point lié! En quoi cela vient-il fortifier l'enquête (2)?
M. Wallays, directeur de l'académie de Bruges. Je ne le connais point. Sa déclaration me paraît peu concluante. Farce monstrueuse! Ce serait grave si ce n’était ridicule. M. Wallays aura un jour à s'expliquer si ces mots ont été dits comme plaisanterie déplacée ou insinuation malveillante. Ce monsieur qui n'a jamais mis le pied chez moi ferait mieux de repasser ses tableaux. Passons.
M. Joostens. Brave garçon. Je croyais avoir compris, étant avec lui à l'exposition de Gand, qu'il m'avait dit avoir vu peindre Fritz. Je me suis trompé, il a bien fait de ne rien signer, je ne l'estime que davantage.
M. Cloet. Il a signé une déclaration catégorique et vraie. Z/ a vu peindre Fritz à ses panneautins. On le déclare un homme três-timide, M. Wallays son ancien chef, se rend chez lui et de cette visite, il résulte une atténuation de sa déclaration première. J'aurai encore le courage de ne pas prononcer le mot : pression.
MM. Pickery et Collinet. Le premier peut avoir du talent comme sculpteur et est l'associé de M. Collinet pour les moulures des restes de notre ancien art national; ils s’en acquittent fort bien, dit-on, et encombrent de leurs plâtres et autres cheminées du Franc toutes les académies; ni l’un ni l’autre n'ont connu Fritz. Ils sont venus une fois chez moi, je pense; c'était pour me demander une partie de mon cabinet pour leur expo-
(1) Ceci en effet est malheureux.
(2) Mais M. Siret ne disait-il pas que Fritz aliait à l’école, les poches bourrées de petits panneaux qu'il montrait à ses camarades ?
sition au profit de Breydel et de Conink. Ils sont absolument inaptes à juger un tableau : ils moulent, voilà tout.
On m'apprend que M. Pickery n’a pas voulu signer le procèsverbal, si c'est vrai tant mieux pour lui. Du reste, il a eu raison, il ne comprend pas un mot de français... Je ne connais pas les deux autres messieurs dont s'était fait accompagner M. Rousseau. Je n'ai entendu que des exclamations de leur part : superbe! admirable! sublime! J’ai vu aussi M. Rousseau leur expliquer la poisse. Encore un peu il leur apprenait à se servir du chiffon ou de la loque, pour faire des arbres à la Fritz; mais il paraît que ce sont deux peintres de portraits. Je les laisse à leurs réflexions.
Je me résume. En face de cette enquête incroyable et j'ajouterai scandaleuse qui a indigné tous les gens impartiaux, en présence de la masse d’attestations de la ville, je suis en droit d’exiger une enquête sérieuse contradictoire; j'espère que cela se fera sous peu. Si enfin cette justice m'était refusée, me trouvant accusé de supercherie, de pression etc., etc., il ne me resterait plus que de m'adresser aux tribunaux.
Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée. J. VAN DE KERKHOVE.
P. S. Comme contraste et complément à cette écœurante affaire, je crois pouvoir joindre à la présente une lettre que je viens de recevoir d’un des artistes les plus distingués de la célèbre manufacture de Sèvres.
Au moment de fermer cette lettre déjà bien longue, je reçois la pièce ci-incluse. Veuillez avoir l'obligeance de l'insérer également dans votre estimable journal. C’est le bouquet!
« Le soussigné déclare que samedi 13 de ce mois, ma femme se trouvant seule à la maison, deux messieurs, M. Pickery, sculpteur (1), avec une autre personne inconnue se sont présentés dans mon établissement et se sont fait servir de la bière. Ces messieurs, fort polis, ont commencé à adresser à ma femme une foule de questions sur Fritz Van de Kerkhove dont les parents restent dans le voisinage. Entre autres questions, ils demandaient si nous n'avions pas de tableau de Fritz, s’il
(1) Plus haut, M. Pickery aurait refusé de signer l'enquête. Ici il cherche à suborner des témoins, Il serait donc à la fois pour et contre M. Van de Kerkhove.
s'occupait de peinture, s’il est vrai qu’il fût très-borné, etc., etc., tout cela d’un ton insinuant et plein de politesse. Ma femme a répondu qu’elle connaissait M. Van de Kerkhove, mais que nous n’étions pas assez familiers pour fréquenter la maison, que par conséquent elle n'avait pas de tableaux du petit Fritz, qu’elle connaissait ce petit garçon pour son intelligence et que sous le rapport de la peinture elle ne se rappelait qu'une chose, c'est que son fils qui jouait quelquefois avec lui, lui a fait part que l'enfant quittait souvent le jeu tout d'un coup en disant : Je rentre chez moi, je vais aller travailler près de papa. Mon fils ayant demandé au commencement ce que c'était que ce travail, l'enfant a répondu : Je vais aller peindre. Mon fils le conduisait quelquefois à l'école, et souvent Fritz le plantait là, à moitié chemin, disant : Je ne me sens pas bien, je vais aller peindre près de papa.
Je certifie sur mon honneur dont personne n’a Jamais douté ni pu douter que tout ceci est l’exacte vérité. J'ajoute que ma femme s'est plainte que ces Messieurs, par leurs insinuations pour obtenir des déclarations contraires au regretté Fritz, l'ont mise à une véritable torture. La pauvre femme en est toute trou-
blée.
Sans peur et sans crainte.
J COURTOIS, quai Long, n° 49, à Bruges.
Chevalier de l'ordre de Léopold, décoré de la croix commémorative, membre de la Société centrale, combattant et blessé de 1830, pensionné de l'Etat,
Je livre cette pièce aux réflexions des honnêtes gens, je n'ai plus le courage de qualifier, ce que ces messieurs appellent leur enquête, iln' y a qu'un seul mot qui me vient, c’est le mot IGNOBLE! ! Le deuxième personnage, me dit-on, est M. Collinet.
Voici la lettre qui m'est adressée de Sèvres :
Sèvres, le 16 mars 1875.
Ministère DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Manufacture nationale DE PORCELAINE.
Monsieur,
Je vois avec peine dans les différents journaux que vous m'envoyez, la relation de la polémique que vous êtes obligé de soute-
nir à propos de l'exposition des peintures de votre cher enfant. Il me semble cependant qu'il n’est pas un homme de bonne foi qui puisse mettre en doute la vérité de votre assertion; l'ensemble de l'œuvre — au moins par les panneaux que j'ai eus entre les mains — parle assez haut, et je dirai même qu’en mettant de côté la question d’habileté, de métier, qui ne prouve rien qu'une très grande adresse de main, il n’y a qu’un enfant qui ait pu faire ces charmantes petites peintures : le sentiment exquis que l’on y admire, la fraîcheur de l'expression, pour ainsi dire, sont bien le propre d'une nature vraiment jeune, vivement impressionnée et qui traduisait ses sensations au moyen de la couleur sans se préoccuper des règles et des exigences de l'art. Il y a dans certains panneaux — au moins à mon avis — des audaces et des naïvetés charmantes que pas un peintre — ayant eu six mois d'atelier — n'aurait osé tenter ou n’eût laissé subsister si elles s'étaient produites sous son pinceau. Notre regretté ami Henri Regnault, qui a été élevé ici, dans la manufacture, avait lui aussi cette habileté prodigieuse qui ignore les difficultés du métier, et plus d’un de nos vieux peintres conservent encore des croquis ou des esquisses qu'il faisait à l’âge de 12 ans et qui sont vraiment surprenantes, surtout par l'extrême habileté qu'elles dénotent. II lui arrivait souvent, paraît-il, de commencer un cheval par les pieds; votre Fritz, j'en suis sûr, devait, lui aussi, avoir des façons de procéder analogues.
Quiqu'il en soit, il est triste de voir des sots et des envieux s'attaquer à la gloire d’un enfant et surtout d’un enfant mort; c'est une honte et une bêtise de leur part, d'autant plus qu’en supposant qu'il y ait eu supercherie, on ne comprendrait guère au profit de qui, et que, du reste, il faut être profondément abandonné de sens moral pour supposer qu'un père puisse spéculer, pour ainsi dire, sur la tombe de son enfant.
J'espère néanmoins que ces attaques sont rares et très isolées et que le sentiment général doit être celui de l'admiration, comme ici où ce sont des gens du métier qui ont vu les panneaux que vous m’aviez envoyés et où pas un n'a songé à mettre en doute la vérité de mon assertion.
Je vous enverrai un cliché aussitôt que le Magasin aura publié le portrait — que l’on retouchera suivant vos indications.
J'attends toujours les épreuves des paysages et vous les enverrai aussitôt que je les aurai.
Je fais travailler pour vous en ce moment et j'espère vous faire bientôt l'envoi d’une douzaine d’assiettes à dessert d’un
dessin et d’une exécution admirables — et d’autres objets aussi (1).
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes meilleurs sentiments et mes cordiales salutations.
Votre tout dévoué, EDOUARD GARNIER.
Avant de donner la parole à notre collaborateur M. Jean Rousseau, nous avons une petite réponse à faire à M. Van de Kerckhove pour le compte du journal.
Nous n'avons jamais écrit que « nous avions en mains les preuves matérielles d’une supercherie ».
Nous avons dit que des doutes avaient été provoqués dans notre esprit par des personnes honorables dont nous n'avions aucune raison de suspecter la sincérité.
Nous avons communiqué verbalement ces renseignements à M. Van de Kerckhove qui, à notre grande surprise, n’y répond pas et n'en fait pas même mention.
I] a fallu quatre jours à M. Van de Kerckhove pour construire, tant bien que mal, l'échafaudage de sa défense. Je ne demande que quelques minutes pour lui montrer combien les morceaux en tiennent mal.
Et d'abord il oublie, en m’accusant, de montrer l'intérêt que j'ai à cette affaire,
Il ne réussit pas mieux à se mettre d'accord avec ses défenseurs, MM. Siret et Lagye. qui, eux, veulent bien reconnaître ma sincérité et mon honorabilité.
Les honorables artistes qu'il prend à partie sauront bien se défendre eux-mêmes, si tant est que ces gens d'honneur et de talent aient besoin de se défendre.
On voudrait insinuer qu'ils ont cédé à une pression. Il faudrait pour cela commencer par établir qu'ils ont fait autre chose que répéter simplement ce qu'ils avaient vu et entendu.
Pour moi, je ne perdrai pas mon temps à relever la série d'inventions, d'insinuations et d’injures par lesquelles M. Van de Kerckhove s'évertue à écarter leurs témoignages.
(1) Les trois alinéas ici reproduits sont barrés dans la lettre. Les a-t-on jugés peu intéressants ? Ils ne le sont peut-être que trop.
La plupart de ses affirmations ne m'étonnent, à vrai dire, que par leur extrême étourderie :
Celle, par exemple, qui consiste, à affirmer que c'est moi qui ai « expliqué la poisse » à mes compagnons de voyage alors que — je dois l'avouer modestement — ce sont eux qui me l'ont fait remarquer.
Ou à dire que M. Pickery n'a pas voulu signer, ce qui est faux.
Ou à prétendre que ce statuaire ne sait pas un mot de français, ce qui ne l'empêche pas de causer avec ceux qui, comme moi, ne savent pas un mot de flamand.
Je ne m'arrêterai pas davantage à relever les appréciations de l'artiste étranger qui vient étourdiment se fourrer dans ce débat, tout en étant hors de portée d'y rien contrôler, et qui tâche de défendre ainsi, comme il peut, l'édition de ses assiettes.
Mais j'admire avec une véritable curiosité le changement d'attitude de M. Van de Kerkhove. Jusqu'ici il était tout miel, me parlant de mon « talent » de mon « esprit » et, dans une lettre privée, me proposant de faire une enquête « en mangeant] la soupe » et, chez lui, m'offrant de son Champagne. Aujourd’hui que cette enquête (sans Champagne) tourne contre lui, il vire de bord et le voilà passé aux provocations et aux insultes.
Ah! si les prévenus pouvaient répondre de la sorte au parquet par des avanies et des cartels! Comme leur position se simplifierait et se bonifierait!
Mais toutes les colères du monde ne sauraient entraver une instruction. Et devant cette excès de témérité — qui passe vraiment la mesure — je me bornerai à compléter la nôtre par deux derniers témoignages plus écrasants que tous les autres, et que je n'avais réservés jusqu'ici qu'afin de laisser à M. Van de Kerkhove le temps de venir à récipiscence.
M. Van de Wiele, négociant honorablement connu à Anvers et parrain de l'enfant, est venu, dès le commencement de cette affaire, dans les bureaux de ce journal. Il a déclaré qu'il ne voulait pas être complice, par son silence, d’une supercherie qui pourrait mener M. Van de Kerkhove plus loin qu'il ne voudrait. Il est inouï, disait-il, qu’on présente comme un artiste de génie un pauvre enfant, simple d'esprit, qui n'avait jamais peint, qui savait à peine écrire, qui, l’année même de sa mort, m'envoyait une lettre de souhaits qu’on avait écrite au crayon et dont il s'était borné à repasser les mots à l'encre.
M. Victor Van Hove, le peintre des Orphelines, qu'on a osé
citer dans cette affaire comme ayant vu peindre l'enfant, mais dont on n’a eu garde de publier le témoignage {bien qu'il eût dû être publié le premier, puisque cet artiste est, depuis des années, l'ami intime de M. Van de Kerkhove), M. Van Hove a déploré devant moi et l'un de mes amis ce qu'il appelait la folie de M. Van de Kerkhove, qui, disait-il, poussé par une vanité paternelle mal entendue, voulait créer une réputation d'artiste de génie à ce pauvre enfant, bien qu’il n’eût jamais rien fait, bien qu'il fût incapable de rien faire. — On me persécute, nous a dit M. Van Hove, pour que je témoigne que je l'ai vu peindre. J’ai pitié de la situation où s’est mis M. Van de Kerkhove; il est loin d’être un malhonnête homme; ce n'est qu’un homme égaré ; mais je ne puis cependant pas me déshonorer pour le sauver! Dirai-je que j'ai vu le petit Fritz remplir avec de la terre de Sienne — comme l'eût fait le premier enfant venu — des contours tracés par son père? Est-ce cela qu’on appelle peindre ? Toutes ses peintures pourtant n'ont jamais été au delà.
Je m'arrête, et puisque M. Van de Kerkhove demande une enquête décisive, je reviens encore sur la proposition que j'ai faite il y a deux mois déjà, et que j'ai reproduite à chacun de mes articles sur cette triste affaire. Il ne peut y avoir de décisive, je le répète, qu'une enquête d'artistes. Eux seuls peuvent trancher cette irritante question d'authenticité où les personnes les plus honorables et les plus intelligentes, mais étrangères au métier, peuvent si aisément prendre le change et ne verront jamais que du feu. J'insiste donc, et je métonne que M. Van de Kerkhove garde sur ce point un silence obstiné; alors qu'il a pour lui —- à en croire M. Siret — l'unanimité des artistes comme du public. Qu'on tire au sort, dans la liste de nos paysagistes, dix artistes qui auront à examiner les peintures attribuées à l'enfant, à constater leur émail ou leur humidité, à les comparer à celles du père, et que ces arbitres — devant lesquels, pour ma part, je m'incline d'avance — prononcent en dernier ressort et mettent fin à ce débat pitoyable.
J. ROUSSEAU
LE DROIT, 24 mars 1875.
L'affaire Van de Kerkhove devient palpitante d'intérêt pour tous ceux qui vivent de la vie de l’art; nous continuerons donc de nous en occuper. 14