INCIDENT ACADÉMIQUE
(Nous plaçons ici la relation de l'incident académique relatif à l'affaire qui nous occupe, le procès-verbal de la séance du 4 mars ayant été approuvé en avril).
M. J. Rousseau dans l’article qui a paru dans l'Echo du Parlement du 22 février (voir page 121) disait ce qui suit :
. mais l’Académie de Belgique, dit-on, consultée (1) la première, ne s'est pas prononcée et aurait même refusé de prendre l'exposition de l'artiste prodige sous son patronage.
Après avoir lu cet article qui fut le point de départ de la croisade organisée contre l'enfant de Bruges et ses adhérents, j'invitai l’auteur à se rendre chez moi lui exprimant le désir de lui montrer les tableautins du jeune peintre et en même temps le dossier de toute cette affaire, lequel, à mon sens, contenait des preuves aussi matérielles que morales de la sincérité du phénomène. M. Rousseau se rendit à ma prière; je dois à la vérité de déclarer qu'il examina à peine un ou deux tableautins de Fritz et qu'il se refusa de la manière la plus formelle et avec une insistance qu'il eut été de mauvais goût de combattre plus longtemps que je ne le fis, à jeter les yeux sur le dossier Van de Kerkhove. Abandonnant les seuls moyens de persuasion que j'avais en mon pouvoir, je lui fis remarquer que l’Académie ne s'était nullement expliquée dans le sens de la phrase que je viens de rappeler, phrase dont l'affirmation s'abrite derrière un évasif dit-on.
(1) Je n'ai nullement consulté l'Académie. Je n'avais aucune mission pour cela, Je l'ai simplement mise au courant d’un fait sur lequel elle n'avait pas à se prononcer.
Ap.S,
« Mais, me répondit M. Rousseau, j'ai dû croire la chose exacte puisque je la tenais d'un de vos collègues. » J'avoue que je fus pris d’un vif étonnement, attendu qu'à l'unanimité (il faut insister sur le mot) la classe des Beaux-Arts de l'Académie royale de Belgique avait approuvé le compte-rendu de la séance dans laquelle j'avais exhibé les panneautins du jeune Fritz. J'étais donc autorisé à manifester ma surprise, voire mon incrédulité que M. Rousseau dissipa en me nommant, à ma demande, celui de qui il tenait la version inexacte. Je l'avoue, je ne pus m'empêcher de qualifier d'un mot sévère le procédé auquel je ne devais pas m'attendre si l'on veut bien se rappeler les termes du procès-verbal de la séance où je fis ma communication à l'académie. Ce procès-verbal, le voici, textuellement copié du Bulletin officiel. Séance du 25 septembre 1874. (Tome 38, p. 391).
Présents : MM. N. De Keyser, directeur, président de l’Académies. Jr: Liagre, secrétaire perpétuel; L:-Alvin; G: Geëfs; Ferdinand de Braekeleer; C. A. Fraikin; Ed. Fétis; Edm. de Busscher; Alph. Balat; Aug, Payen; le chr L. de Burbure; Jos. Franck; G. De Man; Ad. Siret; J. Leclercq; Ernest Slingeneyer; Alex. Robert; Ad. Samuel; membres. F. Stappaerts, correspondant. M. R. Chalon, directeur de la classe des lettres assiste à la séance.
M. Ad. Siret fait à la classe une communication verbale au sujet d’un enfant de 10 ans et 11 mois, Frédéric Van de Kerkhove, de Bruges, mort récemment et qui a laissé un œuvre considérable composé d'environ 350 petits panneaux peints. M. Siret présente aux membres de la classe une vingtaine de ces panneaux, représentant tous des paysages peints avec un aplomb et un talent qui provoquent dans l'assemblée une vive émotion et un enthousiasme qu'elle n'hésite pas à exprimer en formulant, sur la proposition de MM. Alvin et Fétis, le vœu que les œuvres de ce génie si prématurément enlevé aux arts et à la patrie, soient exposées publiquement à Bruxelles. Le bureau remercie M. Siret pour son intéressante communication et décide qu’une notice sur Frédéric Van de Kerkhove sera publiée dans les Bulletins de l'Académie.
La rédaction de ce passage du procès-verbal m'appartient sauf le dernier alinéa. Elle m'avait été demandée par M. le secrétaire perpétuel ainsi que cela se pratique dans la compagnie pour les communications spéciales. On m'a reproché d'avoir rédigé le passage en question, mais ce reproche n'a pas tenu devant les us et coutumes académiques ainsi que devant l'approbation unanime du corps savant et, ajoutons-le, devant le sens commun, car enfin je n'ai pas imposé cette rédaction, je n'ai pas demandé à la faire et on me l'a sollicitée.
On comprendra que le dire de M. J. Rousseau me fit éprouver un sentiment que je n'essayerai pas de traduire.
Lors de la séance académique qui suivit immédiatement mon entrevue avec l'écrivain de l'Echo du Parlement et comme si c'eut été la suite ou la conséquence de cette entrevue, une motion d'ordre fut soulevée. Je copie le procès-verbal de la séance du A mars 1875, insérée au Bulletin (page 348, tome 32) :
Présents : MM. Alphonse Balat, directeur ; J. Liagre, secrétaire perpétuel; L. Alvin, L. Gallait, G Geefs, C. A. Fraikin, Ed. Fetis, Edm. de Busscher, J. Portaels, Aug. Payen, J. Franck, G. De Man, Ad. Siret, J. Leclercq, Ern. Slingeneyer, Alex. Robert, F. A. Gevaert, A. Samuel, Ed. de Biefve, correspondants ; M. R. Chalon, membre de la classe des lettres, ; J. de Brauwere-Van Steeland, associé de la classe des lettres et M. Ed. Mailly, correspondant de la classe des sciences, assistent à la séance.
M. Balat prend la parole pour une motion d'ordre. Son attention, dit-il, a été appelée ces-jours derniers sur le procèsverbal et le Bulletin de la séance du 25 septembre 1874 et il a remarqué que ces documents rendent d'une manière incompléte ce qui s'est passé, dans la dite séance, au sujet des œuvres du jeune Frédéric Van de Kerkhove qui venait d'être l'objet d’une communication de la part de M. Ad. Siret. Il n'y est pas men-
tionné qu'une proposition d'exposer ces œuvres sous le patronage de l’Académie n’a pas été acceptée par la classe.
M. Ed. Fetis fait remarquer que M. Siret ayant annoncé dans la dite séance qu'une exposition de ces peintures aurait probablement lieu au profit de la caisse centrale des artistes, M. Alvin et lui, M. Fetis, trésorier et secrétaire de cette institution, ont exprimé le désir qu'il fût donné suite à cette idée, tant à cause des avantages que l'exhibition projetée procurerait à la caisse centrale que pour l'intérêt qu'elle offrirait aux amis des arts; leur proposition n'a pas eu d’autre objet ni d’autre portée. La classe n'avait pas d'opinion à exprimer sur la valeur d'œuvres qu’elle ne connaissait point assez pour pouvoir se prononcer à leur égard.
Après avoir entendu les observations présentées par plusieurs membres, la classe décide que le procès-verbal de la séance actuelle renfermera la mention suivante destinée à compléter le procès-verbal de la séance du 25 septembre 1874 : «On propose que l'académie fasse elle-même une exposition des œuvres du jeune Van de Kerkhove : cette idée n’est pas adoptée. »
Je fis remarquer à la classe que personne n'avait proposé d'exposer les œuvres de Fritz sous le patronage de l'académie et que par conséquent l'académie n'avait pas eu à se prononcer sur la dite proposition. La déclaration de MM. Fetis et Alvin corroborait mon dire avec d'autant plus de force qu'eux-mêmes avaient suggéré l’idée d'organiser une exposition au profit de la caisse des artistes, sans la moindre responsabilité académique et simplement dans l'intérêt de la caisse centrale et des amis des arts.
Nonobstant mes justes observations, la classe, à une forte majorité (1), décida donc de compléter le procèsverbal de la séance du 25 septembre par la mention suivante LAQUELLE POSE UN FAIT QUI NE S'EST PAS PRODUIT :
(1) Se sont abstenus les membres qui n'avaient pas assisté à la séance du 25 septembre. Seul j'ai voté contre la proposition non pas parce qu'il s'agissait de l'affaire Van de Kerkhove, mais : 1° parce qu'on votait sur un incident qui ne s'était pas produit ; 2° parce que modifier un procès-verbal six mois après son adoption à l'unanimité me paraissait constituer un acte inouï, dangereux
et sans précédents.
AD. S
« On propose que l'académie fasse elle-même une > exposition des œuvres du jeune Van de Kerkhove. » Cette idée n’est pas adoptée. »
Cette décision me blessa profondément. Comme académicien je fis mes réserves en annonçant que j'aurais soin de rétablir les faits en harmonie avec la vérité. C'était mon droit et je l'exerce aujourd'hui, non sans amertume mais pénétré de ce profond amour de la justice qui me fait aimer les positions nettes et que depuis la première heure j'ai mis tous mes soins à apporter dans cette affaire.
On est venu, à l'Académie, proposer de modifier un procès-verbal unaniment approuvé six mois auparavant, c'est-à-dire d'y introduire une résolution qui n'avait pas été prise. Car là est l’exacte vérité. Une proposition semblable est bien faite pour dérouter la logique la plus élémentaire; mais lui avoir donné une sanction officielle, c'est se créer, pour un corps constitué, une position des moins académiques.
Que le public veuille bien s'initier à cet incident si malignement travesti par des journalistes peu bienveillants, qu'il rapproche les dates, qu’il pèse les expressions officielles, qu'il supplée par sa sagacité et sa judiciaire au silence relatif que je m'impose et qu'il prononce. Son verdict sera sévère mais à qui la faute ?