‹ L'enfant de BrugesChapitre 51 sur 83 · EXPOSITION"DE GAND · texte numérisé non relu

EXPOSITION"DE GAND

Depuis lundi dernier, les petits tableaux attribués au jeune Fritz Van de Kerkhove qui ont soulevé dans le monde des artistes une si ardente controverse, et fait l’objet d'une polémique si vive dans les journaux, sont exposés en notre ville à la salle de la Sodalité. A coup sûr, quelle que soit l'opinion qu’on se fasse sur la question, et il est difficile de s’en faire une sans avoir

Se

vu les tableaux, cette exposition originale et intéressante à tous les points de vue, est digne d'attirer l'attention du public.

Une personne, de nos amis, parfaitement compétente en matière d'arts, nous envoie à ce sujet la lettre suivante destinée, croyons-nous, à apporter quelque lumière dans le débat.

Voici la lettre de notre correspondant :

Monsieur le rédacteur,

Je sors de l'exposition Fritz Van de Kerkhove, l'esprit trouble et envahi par le doute : la conviction que je m'étais faite à la suite de la polémique qui a surgi dans les journaux, si solides que me parussent les arguments sur lesquels elle était établie, est ébranlée? Toutes les enquêtes, tous les rapports, toute la correspondance échangée à l'occasion de ces œuvres étranges, tout cela est, dans ce moment, pour moi comme non avenu.

Il m'avait paru jusqu'ici impossible d'admettre qu'un père, artiste lui-même, eût pu cacher pendant des années, pour des motifs restés inexpliqués, les œuvres, quand elles n'auraient été que médiocres, d’un enfant adoré. Cela me semblait contraire à la nature; et partant de cette invraisemblance, je me trouvais devant la seule donnée acceptable, c'est que le père, soit pour dérouter la critique dans un but qu'on ne devine pas, soit pour créer une sorte d'immortalité au pauvre petit être qui lui avait été ravi, avait lui-même, cédant à une inspiration bizarre, comme en peut suggérer la tendresse paternelle au désespoir, créé cette étonnante galerie sous le nom de son fils.

Ce qui me fortifiait dans ce sentiment, c’est le fait que M. Van de Kerkhove père est peintre, et que dans le temps il s’est occupé de restauration de tableaux. Le problème s’élucidait ainsi de plus en plus, On a connu, en effet, des restaurateurs qui pastichaient, et de manière à tromper les plus fins connaisseurs, l’un des Van der Neer, l’autre des Van Gooyen, d’autres enfin des Hobbema, des Ruysdael et même des Titien. M. Van de Kerkhove était, à mes yeux, probablement doué d'une habilité de même genre, et voilà comment il avait pu monter cette prodigieuso mystification dont le public n'avait été dupe que trop longtemps. Enfin ce qui achevait de me convaincre, c’étaient les lettres échangées par M. Van de Kerkhove avec l'Echo du Parlement; lettres où, au lieu de protestations indignées, d’accents d’une douleur vraiment sentie, je ne rencontrais qu'une défense malhabile et des traits d'esprit au moins contestables.

Eh bien, monsieur le rédacteur, j'étais à mille lieues de la réa-

De

lité! Ma logique, je l'avoue en toute humilité, avait fait fausse route. Les tableautins, comme on les appelle, ne sont pas des pastiches; c'est quelque chose d’à part, un rêve; çà et là on en rencontre qui rappellent vaguement certains noms connus, et des plus fameux; mais ils sont avant tout, eux-mêmes, originaux, enfants légitimes d’une même pensée; là où ils s'écartent le plus de la réalité du monde visible, et tous du reste sont imprégnés d'idéalité, et comme empruntés au pays des songes, les harmonies de tons éclatent d'une manière ravissante et se prolongent dans des gammes de couleurs vraiment féériques.

Comment l'artiste a procédé, on le voit clairement : après avoir jeté sur le panneau, d’une façon délibérée, deux ou trois tons contrastants, il s'est un instant recueilli pour voir le parti qu'il pouvait en tirer, et alors, se guidant d’après les accidents des masses, il en a créé naïivement des lointains, des montagnes, des ponts, des ravins, des chutes d'eau, des remparts et des ruines; comme il nous arrive à nous mêmes, lorsqu'en voyant, le soir, brûler la braise dans nos foyers, au moment où le sommeil nous gagne, nous y découvrons des figures étranges et des constructions fantastiques. Aussi on disait que c'est dans des heures d'hallucination que sontécloses ces mystérieuses créations; on se demande si le peintre n'était pas quelque voyant, travaillant pendant ses accès de somnambulisme. J’insiste encore sur ce point : ce ne sont pas des pastiches, ce ne sont pas même des réminiscences.

Ce point établi, le talent de M. Van de Kerkhove comme restaurateur de tableaux n’a plus rien à faire ici, et l'un de mes plus solides arguments s'écroule par la base.

Mais au moins, sans avoir cherché à imiter n'importe quel peintre, M. Van de Kerkhove peut-il être l’auteur de ces petits tableaux signés du nom de son fils? Je ne prétends pas que ce soit impossible; mais dans ce cas comment expliquer que personne jamais n'ait été admis à les voir? Il ne pouvait cependant pas lui échapper, si modeste qu'on le suppose, que ces petits tableaux si légers, si fins, si transparents, si vaporeux, avaient un mérite réel ; et comment s'expliquer qu'il ne les eût jamais montrés à qui que ce soit? Ou bien n'y voyait-il que des passe temps sans aucune valeur? Mais alors comment se fait-il qu'il en ait peint un si grand nombre; qu'il les ait collectionnés de manière à en faire en quelque sorte, un œuvre? Que les tableaux soient de lui ou de son fils, on ne s'explique pas le mystère dont ils sont restés entourés si longtemps, et le mystère lui-même ne prouve ni pour ni contre l'allégation de M. Van de Kerkhove.

J'ai appris, M. le rédacteur, que les tableautins, considérés d'abord à Bruxelles, comme de vrais petits chefs-d'œuvre, et il en est auxquels il est impossible de refuser ce titre, ont fini par perdre de plus en plus de leur mérite aux yeux des artistes, à mesure qu’on s'est habitué à l’idée qu'ils n'étaient pas dûs à un enfant, et que dans les ateliers on s'amuse même aujourd’hui à fabriquer des petits Fritz avec des clous, des bouts d’allumettes, avec le pouce : il en est même qui prétendent en faire avec le coude: Je serais curieux de voir ces produits, et ces messieurs devraient bien, pour notre édification, avoir la bonté de nous en envoyer quelques échantillons, mais je soupçonne fort qu'ils n'en feront rien. Car qu'on ne s’y méprenne pas, si le procédé matériel y paraît d'une simplicité parfaite, l'œuvre n'en est pas moins d'une supériorité de sentiment presque toujours remarquable. Vous jetez, au hazard, des couleurs sur une toile; c'est très-bien ; mais qu’en faites-vous après ? Qu’y voyez-vous ? Comment trouverez-vous toujours et sûrement, comme dans les tableaux de Fritz. et dans tous les tons, la gamme juste, l’harmonie la plus pénétrante? Car c'est là que réside l’art, et on n'y arrive pas uniquement par des frottis, des empâtements, ni des grattages IncOonscients.

Reste la correspondance du père. Je l'avoue, cela est le point vulnérable. Arrêtons-nous y un instant. Il est certain que M. Van de Kerkhove a justifié l'incrédulité par la manière même dont il s'est défendu, et que l’on semble autorisé à en déduire qu'il a voulu en imposer au public. Je me demande cependant si l'homme qui jouerait ce rôle ne serait pas assez intelligent en même temps pour s'adresser à un conseil prudent, circonspect, maître de sa parole, capable de le défendre en intéressant le public à sa cause. même en présence des accusations qui paraîtraient le mieux fondées ?

Et pas du tout : M. Van de Kerkhove se défend lui-même, avec une Confiance absolue en lui-même, comme si sa cause était imperdable... Cette naïveté même ne ferait-elle pas croire à sa sincérité!

Mais alors que résoudre? Les tableaux ne sont-ils pas le fait d'un tiers? Quel est le tiers capable de faire des choses dans ce genre? Qu'on nous le nomme, qu’on nous montre ses œuvres!

IL est un point cependant qui pourrait jeter quelque lumière sur la question, et qui a échappé à la critique; ce sont les empreintes du pouce laissées dans le massif du feuillage de certains arbres : sont-ce les empreintes d’un doigt d'enfant? Il faudrait à ce sujet l'avis d'un spécialiste.

Quoi qu'il en soit, M. le rédacteur, je me trouve, comme je vous l’ai dit, dans une perplexité extrême, et le seul but que je me suis proposé en vous adressant ces lignes, c'est d'établir que la question Van de Kerkhove est loin d’être éclaircie.

Agréez, été:

Il est un fait révélé par la polémique des journaux, qui forme à notre avis un des éléments essentiels de la question, et qui nous paraît avoir échappé à la sagacité de notre honorable correspondant ; c'est l'existence, constatée, reconnue par M. Van de Kerkhove lui-même, de tableaux, dont ii est l’auteur, et qui par la forme, la dimension et la facture rappellent ceux attribués au jeune Fritz. L'honorable rédacteur en chef de l’Echo du Parlement possède uu de ces « Van de Kerkhove-père. »

À coup sûr, une vive lumière jaillirait dans ce débat, de la comparaison à faire entre ce panneau que M. Van de Kerkhove avoue avoir fait lui-même, et ceux exposés en ce moment à Gand.

Nous croyons que si le tableau que possède l'Echo du Parlement se trouvait publiquement exposé à côté de ceux attribués au jeune Fritz, la question pourrait-être plus facilement élucidée.

FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 2 avril 1875.

Je commencerai par le constater.

La première réponse de M. Van de Kerkhove, à l'enquête organisée par M. Rousseau, lui a fait perdre un grand nombre de ses premiers partisans.

Il faut jouir d'un rare sang-froid pour plaider victorieusement sa propre cause. M. Van de Kerkhove en a totalement manqué et lui-même l’a reconnu dans sa seconde lettre.

Si la question se bornait à un simple échange d'arguments, plus ou moins convenablement formulés, on pourrait passer condamnation, comme l'ont fait assez commodément les journaux qui, dès le principe, s'étaient prononcés contre l'authenticité de l'œuvre exposé sous le nom de l'Enfant de Bruges.

Et encore, serait-on en droit de se demander si la partie était bien égale.

Nous avons vu, d'un côté, un publiciste de grand talent, dont la compétence, en fait d'art, est reconnue aussi bien à l'étranger que chez nous, et qui, revenu dans son pays, nommé secrétaire de la commission royale des monuments, professeur à l'Académie d'Anvers, chargé par un des journaux les plus importants de la capitale de la partie artistique, passe, à bon droit, pour une autorité.

De l'autre, un peintre-amateur, qui a bien moins manié, encore, la plume que le pinceau, à qui toutes les ressources de la polémique sont étrangères, surexcité et outré, d’ailleurs, par les attaques et les accusations formulées contre lui et qui compromet sa cause en voulant lutter avec ses contradicteurs sur un terrain qui lui est étranger.

On a acté comme une preuve de culpabilité les maladresses et les emportements de M. Van de Kerkhove. Cela n’est ni juste, ni logique. Certes, si maladresses et emportements doivent être compris chez quelqu'un, c'est chez un homme auquel l’on n'a épargné ni les camouflets ni les avanies.

Je n'incrimine aucunement ici M. Rousseau, qui veut bien constater que je n'ai pas mis en doute sa sincérité et son honorabilité. Seulement, M. Rousseau se trompe lorsqu'il me représente comme le défenseur de M. Van de Kerkhove. Faut-il le répéter encore? Si je me suis rangé du côté des croyants, c’est que, sceptique d'abord, je suis en possession de témoignages précis dont jusqu'à présent aucune enquête officieuse, pas même celle du sincère et honorable M. Rousseau, ne m'a autorisé à mettre en doute la sincérité et l'honorabilité.

M. Rousseau a formellement nié que le jeune Fritz Van de Kerkhove fût l’auteur des peintures exposées à Bruxelles et à Anvers. [Il a eu raison si telle était sa conviction. Seulement, où j'affirme qu'il a tort, c'est lorsqu'il crie victoire après l'enquête dont il a choisi lui-même les éléments, et qui ne repose absolument que sur quelques déclarations, la plupart émanées de personnes, depuis longtemps reconnues comme incrédules à l'égard du prodige contesté par lui.

J'ai parlé de camouflets et d'avanies prodigués au père du jeune Fritz. M. Rousseau, je le reconnais, n’a été pour rien dans ces vilénies. S'il malmène son adversaire, dans les commentaires dont il accompagne la lettre de celui-ci, cet adversaire lui en a donné le droit par des excès de langage, excusables, cependant,

étant donné la situation intolérable qui lui est faite. Malheureusement, tous ceux qui pensent comme M. Rousseau, ou qui se sont rangés de son côté, n'ont pas fait preuve de la même modération. Ainsi, il est profondément regrettable de voir l'Echo de Bruxelles, une simple doublure de l'Echo du Parlement, traiter M. Van de Kerkhove de turc à more. lui prodiguant des épithèêtes d'un goût douteux, telles que marchand de champagne, marchand de grain, etc.

Le champagne n'a rien à faire dans la question qui nous occupe, et il serait puéril de considérer celui offert cordialement par M. Van de Kerkhove à M. Rousseau comme une tentative de corruption. Il faut attacher moins de prix, encore, à la déclaration faite par M. Cloet à M. Wallays, alors que j'ai sous les yeux une pièce, signée par le même M. Cloet, qui déciare sur l'honneur avoir vu peindre le jeune Fritz quelques-uns des panneaux exposés au Cercle Artistique de Bruxelles.

MM. Dobbelaere, Wallays, Van Hollebeke et les autres artistes brugeois, consultés, peuvent avoir été de très bonne foi en attestant qu'ils n'avaient jamais vu peindre Fritz Van de Kerkhove et qu'ils n’avaient même jamais entendu dire qu'il peignit. Je connais pas mal d'artistes, auxquels je n’ai jamais vu manier la brosse et le coûteau à palette, ce qui n'empêche pas que je suis prêt à faire serment qu'ils sont les auteurs de tableaux exposés sous leurs noms.

Certes, il est extraordinaire que des confrères, et, qui plus est, des concitoyens de M. Van de Kerkhove, ignorent une chose certifiée par les personnes les plus honorables. Mais qui ne sait les divisions, les antagonismes et les antipathies qui ont existé de tous temps entre les artistes, ces membres intolérants et sceptiques du genus iritabile, si bien dépeint par le bon Horace. Je citais dernièrement les aptitudes extraordinaires du fils du peintre Verhas, un enfant âgé de huit ans, parfaitement inconnu de la plupart des artistes bruxellois. Veut-on un autre exemple, qui prouve qu'on peut parfaitement coudoyer, sans les connaître, les vocations les plus accentuées, alors qu'on semblerait devoir être des premiers à les constater ?

Il y a à Anvers un petit jeune homme, du nom de Brunin, qui depuis l’âge de 11 ans s’est révêlé dessinateur. Ses premiers essais, exposés dernièrement à Anvers, chez l'éditeur Tessaro, et que j'ai eu chez moi, pendant plusieurs jours, sont empreinte d'une vérité, d'un mouvement, d'une entente de la composition,

véritahlement étonnants. Tous ses types, tous les sujets qu'il a traités, sont pris sur le vif. On dirait les croquis d’un artiste fait. Les exemples d'une semblable précocité ne sont pas rares, à preuve le peintre Benjamin West, cité dans notre dernier numéro, et une renversante Bataille de Constantine, dessinée et lithographiée par Charles Verlat, à l’âge de 12 ans.

Je suppose que le petit Brunin, comme le petit Van de Kerkhove, soit mort, et qu'on organise une exposition de ses essais. Plusieurs artistes mettent en doute l'authenticité de son œuvre. Les parents s'émeuvent et affirment cette authenticité sur l’honneur, ainsi que les rares amis qui ont eu connaissance des facultés extraordinaires de leur fils. On organise une enquête et l'on vient chez moi. « Le rédacteur en chef d'un Journal spécial se dit-on, avec assez de raison, doit être à même, plus que personne, de connaître ce qui se passe en fait d’art dans la localité qu'il dessert. » Malheureusement, ma déclaration, il y a huit jours seulement, aurait été négative. Jamais je n'avais entendu parler du jeune Brunin. Mais voilà qu'en allant aux informations, on apprend que le directeur-gérant de mon journal, et deux membres de son conseil de direction étaient des protecteurs de l'enfant-mort, et que, même, ils contribuaient avec quelques amis aux frais de son éducation. Comment ne m’auraient-ils pas parlé de leur méritant pupille ? Je le demande à mes lecteurs, la déposition que j'aurais été obligé de faire, n'aurait-elle pas fourni une arme terrible aux incrédules et n'auraient-ils pas été fondés d’accuser publiquement MM. Isenbaert, De Bom et Servais de complicité dans une indigne mystification ?

mix

Que l’on me prouve que M. Van de Kerkhove ait battu monnaie à l'aide de la mémoire profanée de son fils, ou seulement, qu'il ait cherché à faire du bruit autour de son cerceuil, et j'en prend l'engagement formel, on me verra le plus ardent à flétrir une fraude sacrilège. Mais, je le répète, jusqu'ici rien ne m'est démontré, et si je dois m'appuyer sur des témoignages, comme sur le résultat de mes propres investigations, je n’ai aucune raison de me départir de ma présente manière de voir. L'enquête de M. Rousseau n'en n'est pas une, lui-même le reconnait, en déclarant se soumettre d'avance à l'expertise de paysagistes compétents. Ce qu'il y a de plus grave, c'est le propos qu'il certifie

avoir entendu tenir par le peintre Van Hove, et il est à désirer que cet artiste s'explique nettement à ce sujet. Pour le moment, il s'agit d'attendre le résultat de l'enquête, bien autrement sérieuse, organisée par le Willems-Fonds. Les journaux hostiles à M. Van de Kerkhove ont beau dire que la cause est entendue, j'estime, moi, que le procès ne fait que commencer. Comme le faisait observer M. Emile Sinkel, dans son journal, Le Droit, puisque personne, à Bruges, ne s'occupe de cette affaire, comment, dans un pareil milieu, Fritz, ne serait-il pas passé inaperçu de son vivant? Le silence, même, de M. Van de Kerkhove, sur les travaux de son fils, pourraient bien n'être que du dédain.

Quoiqu'il en soit, il faut que la lumière se fasse. Je n'entends en aucune façon me constituer le défenseur de M. Van de Kerkhove, qui n’a pas besoin de moi s’il est innocent, et contre lequel je me tournerai avec indignation s'il est reconnu coupable. Ce que je veux c'est aider, s’il y a lieu, à la glorification d'un génie, appartenant à la nation dont je fais partie, ou dénoncer au mépris public les auteurs d'une infâme jonglerie, qui ne pourrait avoir pour but qu'un orgueil démésuré ou la plus effrontée des

spéculations. GUSTAVE LAGYE.

ECHO DU PARLEMENT, 2 avril 1875.

Monsieur le Rédacteur,

Plusieurs de mes amis pensent que je devrais continuer dans vos colonnes la polémique entamée à propos de l'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove.

J'ai, à diverses reprises, pris la plume dans ce but, et chaque fois, de dégoût, elle m'est tombée des mains, en voyant ce qu'on était parvenu à faire d'une question aussi simple et aussi pure à son début. Il y a des esprits qui éprouvent une véritable jouissance à embrouiller et à envenimer tout ce qu'ils touchent et qui même s’en vantent et s'en font gloire. Je n'ai pas ce talent etne désire point l’acquérir.

Je n'ai jamais reculé devant une lutte courtoise, quelque ar-

RE I RE LE : Y e r he tr ma) 0 mie 2 tp mt me

«enr PE

dente qu'elle fût, surtout lorsqu'un intérêt artistique était en jeu. Mais je refuse le combat qui ne se fait pas à armes égales.

Avant de parler à mon pays de l'œuvre extraordinaire de l’Enfant de Bruges, j'avais acquis toutes les preuves morales que je me devais, à moi-même et que je devais aux autres. Si celles-là ne m'avaient pas sufñ, j'avoue que l'enquête Rousseau et les déclarations qui l'ont suivie les auraient complétées. Je m'expliquerai dans le prochain numéro du Journal des Beaux-Arts.

En attendant que ceux à qui j'ai fait connaître Fritz et qui l'ont aimé avec moi reçoivent ici cette déclaration que je dois aussi à M. Van de Kerkhove :

C'est moi qui, sur deux panneautins timidement soumis et par correspondance à mon appréciation, ai mis en relief l'œuvre de l'enfant, négligée et point appréciée alors dans la maison même de son père; celui-ci ne cherchait point la publicité où mon admiration pour les peintures de son fils l’a entraîné. Les preuves en sont entre mes mains et elles seront produites à leur heure et devant qui de droit.

Je n'ai jamais douté des assertions de M. Van de Kerkhove parce que, sachant ce que je sais, je ne pouvais le faire, à moins de ne pas en croire le témoignage de mes propres sens.

Ceci suffit pour le moment. Je ne veux pas abuser davantage de l'hospitalité qui m’a été donnée dans les colonnes de l'Echo du Parlement. Mon appel a été entendu alors qu’il n'avait été fait que par l'entremise de ma modeste publication, et j'en remercie vivement ici le public d'élite qui est venu sanctionner mon jugement. Je continuerai, dans le Journal des Beaux-Arts, à me consacrer ardemment à la tâche que je me suis imposée. Elle est devenue un devoir depuis les outrages dont on a abreuvé l'homme qui les a soufferts à cause de moi.

Recevez, Monsieur le Rédacteur, mes salutations empressées.

‘ AD. SIRET.

30 mars 1875.

ECHO DU PARLEMENT, 3 avril 1875.

Nous avons publié hier le programme — que nous nous réservons d'examiner — de l'enquête proposée par la section brugeoise du Wällems Fonds. Il n’est pas inutile de faire connaître

que la section bruxelloise de la même société n'est pas précisément d'accord avec sa sœur de Bruges sur cette question, dont on eût bien voulu faire une question flamande. Le Zweep s'en explique dans des termes on ne peut plus catégoriques,

« Le mouvement et l’art flamand, dit le Zweep, n'ont rien à voir dans l'affaire Van de Kerkhove. En leur nom et au nom de tous les flamands de Bruxelles et d'ailleurs, nous protestons contre ceux qui, nous ne savons par quel mobile, ont voulu endosser l'affaire des Van de Kerkhove au mouvement flamand.

« Et quand même ces tableautins du petit Fritz seraient authentiques, l’art flamand n'aurait encore rien de commun avec eux, car ils appartiennent entièrement à l'école française. Aussi le père Van de Kerkhove s’est il bien gardé de venir trouver les flamands : il s'est adressé aux sociétés françaises du pays ; des réclames françaises ont été distribuées en foule; les inscriptions mêmes des tableaux sont rédigées en français : « Né à Bruges“, décédé en... » (Ces mots sont en français dans le texte.)

« Nous nous demandons intérieurement comment, dans ce gâchis français, la cause flamande pourrait se trouver intéressée. Insensés — pour ne pas nous servir d’un autre mot — sont ceux qui voudraient faire intervenir la ligue flamande dans l'affaire Van de Kerkhove. »

M. Rousseau nous fait connaître qu'il n’a rien à répondre à la lettre de M. Siret, celui-ci n’apportant aucune explication nouvelle à l'appui de ses dires et se bornant à promettre qu'il s’expliquera dans son journal, lequel devait paraître hier et n'a pas encore paru aujourd'hui. Notre collaborateur attendra le journal promis.

Pour le moment, qu'il nous soit permis de faire observer combien il est étrange qu'on en soit encore à promettre des preuves six mois après que l’on a eu la prétention de faire accepter d’autorité et sans preuves le phénomène aujourd'hui si contesté.

HALLETOREN, 4 avril 1875.

L'enquête publiée avec tant de fracas par l'Echo du Parlement ne nous parait pas sérieuse.

D'abord, elle a été dirigée par M. Rousseau, c’est-à-dire par quelqu'un qui était à la fois juge et partie; en second lieu, cette enquête n'a pas été contradictoire; le procès-verbal ne dit pas que M. Van de Kerkhove ait été admis à produire ses témoignages.

Une enquête sera prochainement faite à Bruges dans des conditions d’impartialité indiscutables. M. Rousseau y sera appelé et le Halletoren en publiera les résultats, qui d’ailleurs seront mis à la disposition de tous les journaux de Bruges.

Voici ce que M. le secrétaire du Willems-Fonds à écrit à l'Echo du Parlement le 23 mars. La feuille bruxelloise n'a pas jugé opportun d'insérer cette lettre et ne l'a pas même mentionnée.

Nous relevons le fait comme une preuve de plus du parti-pris que ce journal ne cesse de mettre dans la Question Van de Kerkhove.

(Voir la lettre de M. le secrétaire du Willems-Fonds, page 210).

Puisqu'une enquête sérieuse paraît devoir se faire, le Æalletoren s'abstiendra provisoirement de revenir, sur la question Van de Kerkhove. Nous ferons remarquer seulement que, depuis la nouvelle enquête annoncée, certains journaux hostiles à M. Van de Kerkhove qui n'avaient jamais contesté le mérite intrinsèque des tableautins exposés, commencent à soutenir que les petits panneaux n’ont aucune valeur artistique.

Ces journaux se ménageraient-ils d'avance une échappatoire pour le cas où les résultats de la nouvelle enquête seraient en contradiction avec les prétendues contestations de M. Rousseau?

JOURNAL DES BEAUX-ARTS, avril 1875.

(Extraits du dossier).

Il est bon, lorsque les traditions de la vérité se perdent, de remonter aux sources et de rétablir certains faits dans leur simplicité première. C’est ce que je viens faire ici en réponse à toutes les interprétations. falsifications, opinions, enquêtes de toute espèce, lettres simples, complexes, embrouillantes, embrouillées,

accusations, insinuations, etc., qui ont été, jusqu'ici publiées, écrites, répandues, etc. sur l'Enfant de Bruges. C'est un simple rapport que je veux rédiger, aussi sec que possible.

Je dépouille mon dossier.

4 Mars 1873. Je reçois une lettre d’un M. Jean Van de Kerkhove, de Bruges, qui m'est parfaitement inconnu. Un mot d’affaire insignifiant et quelques lignes sur les trésors artistiques et les collections de la ville de Bruges.

19 Mai 1873. Seconde lettre à propos du concours de gravure à l'eau-forte, ouvert par le Journal des Beaux-Arts.

13 Août. Lettre de faire part de la mort de Frédéric Van de Kerkhove.

27 Décembre 1873. Remercîments pour mes condoléances. Parle de Fritz et de ses dispositions, annonce l'envoi de trois dessins à la plume faits d'après des petits paysages exécutés par le fils, et appelés par le père « des tableautins fort passables. » Détails intéressants. C’est la première lettre où il est question de l'enfant.

17 Avril 1874. Sur des gravures à l’'eau-forte. Liste d'envoi de celles-ci; quelques unes d’après Fritz.

25 Juin. Remercîments pour un prix obtenu au concours de gravure à l'eau-forte. Cette lettre se termine ainsi :

Je prendrai aussi la liberté d'y joindre (à un envoi de gravures) un ou deux petits paysages de mon pauvre garçon Vous verrez qu'il y avait là de l'avenir,

13 Juillet. Question de gravures. Je n'avais pas encore reçu les petits paysages annoncés. La lettre se termine ainsi :

La troisième tête (1) est le portrait de mon malheureux Fritz, Vous recevrez, par le même envoi, deux de ses nombreux petits paysages.

Reçu les deux petits paysages. Frappé de leur beauté. Ecrit au père mon étonnement et rendu compte de mes impressions.

22 Juillet. Biographie de Fritz. Détails d’un grand intérêt. C'est la neuvième lettre.

26 Juillet. Renseignements supplémentaires pour la biographie.

29 Juillet. Plusieurs passages intéressants; je cite :

.….. Je voudrais qu’il eût fait mille petits tableaux ; comme ils ont beaucoup été négligés, il y en a où la couleur est enlevée, d’autres qui ont des égrati-

(1) Dans une gravure envoyée.

gnures ; je tâche de mettre tout cela un peu en ordre. Il y en a aussi où faute d'avoir employé du siccatif, qui ne sèchent pas. J'y fais le moins possible. Vous trouverez dans les 93 que je vous expédierai demain, un petit tableau encadré marqué d’un O derrière le cadre. Vous pouvez y voir le peu qu'ilya à faire à presque tous ces petits panneaux; quelques troncs et branches d’arbre et c’est tout, Il y en a aussi deux marqués d'une +; il font partie de ceux qu'il faisait avec ses restants de palette, . . . . . . ,. . . . . ,

il était connu de toute la ville pour ses réponses excentriques et souvent profondes. Le directeur de l’école moyenne, M. Mouzon (1), m'a dit plus d'une fois, que si nous avions le bonheur de le garder, ce serait devenu un homme extraordinaire,

Toute cette lettre est des plus intéressantes.

Reçu les 93 panneautins qui, tous, je crois, ont été exposés à Bruxelles. Inutile de répéter ici l'effet produit sur moi par ces peintures extraordinaires. Elles ont passé l'été chez moi et y ont été admirées sans restriction par de nombreux amis et artistes qui les y ont vues.

14 Août. J'extrais le passage suivant :

J'ai encore oublié de vous dire (on ne se rappelle pas tout) que Fritz peignait souvent en hiver à la lumière; est-ce encore le pressentiment de sa mort prochaine qui le faisait travailler et multiplier ses petites planches, comme si son pain en dépendait ? Il est vrai que le soir il n'employait que du noir et de la terre de Sienne, il arrêtait les contours ; d’un coup de coûteau à palette ou d’un coup de brosse de hasard, il faisait une pierre, un rocher ou un arbre...

20 Août. Quelques détails. M. Van de Kerkhove dit qu'il enverra des panneautins de Fritz aux expositions de Louvain, Gand et de Courtrai (2).

22 Août. Mon premier article avait paru et déjà, sans rien avoir vu, ni sans rien connaître, il y avait des incrédules. Je transcris le passage qui y fait allusion :

.… S'ils avaient connu ce brave petit garçon, il ne douteraient pas; sa mère lui a défendu cent fois de faire de la peinture, craignant qu’il n’attrapât une bosse. Et qui aurait fait ces centaines de petites machines? Moi peut-être ; mais je n'ai jamais pu faire convenablement un bout de paysage (3)...

(1) M. Mouzon a donné à M. Van de Kerkhove une attestation sur le caractère et l'intelligence de Fritz (pièce au dossier de M. Van de Kerkhove). Elle répond catégoriquement aux bruits d’hydrocéphalisme, de quasi idio-

‘tisme, etc., que l'on persiste à faire courir.

(2) Où, sauf à Gand, à la fin de l’exposition, personne ne les a remarqués.

(3) C’est d'après ce passage que j'ai écrit que M. Van de Kerkhove n’a jamais «su peindre un arbre ni une pierre» opinion que, n'en déplaise à celui-ci, je dois maintenir, Toutefois, comme il ne faut pas donner prise à la

Plus bas : Je fais de la peinture depuis 30 ans et c’est cependant ce pauvre Fritz qui m'a appris, sans s'en douter, à travailler dans la pâte et au coûteau à palette. j'en ai quelqnes-uns, de ses plus grands, très-bien réussis, auxquels j'ai aidé, seulement dans les petits détails; ceux-là, également après sa mort, sont signés : Fritz et J. Van de Kerkhove. J'y ai cependant bien peu de droit. Les silhouettes de Fritz que vous rencontrez dans beaucoup de ses petits panneaux, sont de moi et faites depuis sa mort; on y attachait si peu d'importance pendant sa vie! Il peut cependant y avoir erreur dans les dates ; j'ai dû les mettre de souvenir. comme vous le dites, cher Monsieur, c'est tout mélancolie; vous m'avez appris à les voir sous leur vrai jour; depuis votre première lettre je ne m'en détache plus et je les regarde tous les jours, même ceux auxquels j'ai aidé ; le fond, la masse, la lumière, tout étant resté intact. Je puis refuser difficilement un petit souvenir à ses amis, tout le monde ici l'aimait, les pauvres du voisinage avec lesquels il passait souvent la soirée et pour lesquels il nous prenait tout ce qu'il pouvait, ne parlent de lui que les larmes aux yeux. À beaucoup j'ai donné un petit souvenir, ils ne donneraient pas leur petit tableau pour rien au monde. .

J'ai aussi la famille qui réclame; comme nous ils n’ont fait de cas de ses œuvres qu'après sa mort... Je vais en garder cependant le plus possible, les faire tous encadrer convenablement et en faire un petit musée, Ce sera le musée-Fritz ; j'y vivrai encore avec lui.

24 Août. Détails sur le physique et le moral de Fritz, trèstouchants.

27 Août. J'extrais un passage :

Vous ai-je dit que tout Bruges, autorités, riches, pauvres, assistaient à ses funérailles, le bourgmestre absent m'avait écrit une lettre de regrets.

Suivent des détails touchants, inutiles ici. Plus loin :

Dans les derniers temps il discutait les fons avec moi, prétendant avoir vu soit un ciel, soit un paysage de cette couleur ; c’est à cause de tout cela que je ne pouvais toucher à ces tableautins, cela l’agaçait singulièrement, prétendant que ce n'était plus de lui alors. C'est quand il n’en sortait absolument pas, qu’il me demandait mon aide pour les troncs d'arbre (1).

Suit un passage sur un rendez-vous que nous devions avoir à

Gand, car je n'avais jamais vu personnellement M. Van de Kerkhove.

moindre interprétation maligne, j'extrais ici d’une lettre de M.Van de Kerkhove, datée du 2 mars dernier, le passage suivant : « Hier, dans ma précipitation, » j'ai oublié de vous demander si, dans votre lettre à M. Rousseau, vous n'avez » pas été un peu absolu en disant que je n'ai jamais pu peindre ni un arbre, » ni une pierre. Dans ma carrière artistique, déjà longue, je dois avoir fait » des essais de paysages; je m'en souviens peu, mais il doit y en avoir; j'ai » fait aussi, il y quelques années, des essais de petites marines. Clays les trou- » vait assez bien réussies; mais tout cela fait au pinceau et d’une toute autre » facture que celle inventée par Fritz. »

{1) Ce sont ceux signés : Fritz et J. Van de Kerkhove.

12 Septembre. Accusé de réception de ma notice, puis :

Un des professeurs de cette école (1) lui donnait des leçons particulières, c'est M. Cailliau (2), c’est lui qui m’a dit qu’il avait souvent ses poches pleines de petits tableaux. M. Van Hove trouvait ses petits tableaux plus nature que nature; c'était son expression! et dire que l’on en faisait si peu de cas; c'était une fabrique et nous ne pensions pas le perdre de sitôt.

Dans cette notice il n’y a rien à ajouter, il n’y a rien à couper. Pas un mot qui ne soit l’exacte vérité, on dirait que vous l’avez élevé ou connu.

20 Septembre. Projet d'encadrement. Je transcris :

J'ai eu ici hier Victor Van Hove; nous avons encore examiné quelques panneaux de Fritzet lui aussi en est extasié. Tout en l'ayant vu faire ces petits tableaux et tout en voyant qu'il y avait là de l'avenir, il n’y attachait pas plus d'importance que nous ; il nous engageait à le laisser faire, à le laisser tripoter…

Les bruits de mystification commencent à circuler, même avant qu'on eût vu les tableautins.

23 Septembre. Je transcris :

.… Quant à la mystification, je me demande quel serait l'artiste qui pourrait s'amuser à faire une aussi grande quantité de panneaux...

J'ai certainement beaucoup de facilité, c'est même ce qui m'a perdu; mais jamais, avant que je l'eusse vu de Fritz, il ne me serait entré dans l’idée d'adopter cette manière de peindre, dont, pour moi, il est l'inventeur. Peutêtre ferais-je maintenant des à peu près et en m'inspirant de ses petits panneaux; mais avant, ceux de Fritz, ceux auxquels je travaillais, surtout les grands, je les gâtais plutôt que de les améliorer. Une mystification sur la tombe d'un enfant tant aimé et regretté serait pour moi une indigne profanation; s’il y en a une, c’est mon cher enfant qui est le mystificateur, c’est moi le premier mystifé, et jen suis encore au regret de ne pas avoir assez apprécié ce qu'il faisait, de son vivant même.

… Il est cependant certain qu'ici même il y a des incrédules, et, s’il n’y avait pas tant de témoins, il y en aurait encore davantage. Du reste, si ce n'était pas extraordinaire, on n’en parlerait certainement pas... mon associé qui a tant de fois vu peindre Fritz (3)...

25 Septembre. Ma notice sur Fritz avait paru. Je prends avec moi une vingtaine de petits panneautins pour les soumettre à mes collègues de l’Académie. Ils sont accueillis par eux comme par tout le monde avec une vive admiration unaniment exprimée sans la moindre restriction, sauf par un seul membre, le vicedirecteur de la classe, qui regarda peu et ne dit rien.

(1) Ecole de la ville n° 2.

(2) Nous lisons difficilement ce nom sur l'attestation détaillée qui a été donnée par ce professeur à M. Van de Kerkhove. Elle fait partie du dossier de celui-ci.

(3) L’attestation de cette personne est dans le dossier de M. Van de Kerkhove.

Deux membres proposent l'exposition au profit de la Caisse des artistes, ce qui allait être adopté. Le vice-directeur fait observer que ce serait sortir des attributions de la classe et poser un antécédant fâcheux. Tout le monde se rend à cette observation, moi compris. On exprime alors le désir que le gouvernement fasse cette exposition. Je me charge d'en entretenir le Directeur général des Beaux-Arts (1).

Le même jour (ou le lendemain. je ne saurais préciser) je me rends avec les panneaux chez M. le Directeur Général des Beaux-Arts. Je lui soumets les peintures et le projet d'exposition. Il exprime son admiration pour les premières; quand au second point, il me fait observer, dans l'intérêt même de l’œuvre, que, eu égard aux mœurs indépendantes de notre pays, il vaudrait mieux qu'une société particulière se chargeât de cette exposition. [1 ajoute que, du reste, si quelque obstacle empêchait cette combinaison d'aboutir, le gouvernement se montrerait disposé alors à permettre l'exposition en son nom. Je compris la convenance et la sagesse de ces observations et c’est alors que je soumis les petites peintures au Président du Cercle artistique de Bruxelles. Lui non plus ne marchanda pas son admiration. Les panneautins restèrent assez longtemps chez lui où purent les voir un grand nombre d'artistes et de personnes du monde et ce fut, lorsque l'avis fut unanime sur leur valeur et leur puissant intérêt, que la commission du Cercle décida l'exposition.

Je continue à dépouiller quelques lettres de M. Van de Kerkhove.

28 Septembre .… Nous nous regardons ici, ma femme, ma fille et moi, d’un air ébahi chaque fois que nous recevons une de vos chères lettres, étonnés de l'importance que prend cette affaire et honteux d’avoir fait si peu de cas de tout cela. tout le monde est à la recherche des petits tableaux ; on vient de m'en signaler encore deux. Il y en a un aussi chez M. Letten (2)... je vais maintenant m'occuper sans interruption du classement... ceux auxquels j'ai aidé ne seront pas envoyés ; je désire, autant que possible, que le tout soit bien exclusivement l’œuvre de Fritz; ce sont du reste les meilleurs (ceux de Fritz}. Il y en a cependant qui auront besoin d’un peu de restauration ; comme il les entassait, beaucoup ont été collés les uns sur les autres et la couleur a

été enlevée dans quelques endroits, surtout ceux dans lesquels il a employé de l’huile de lampe.

(1) Voilà ce qui s'est passé à la classe des Beaux-Arts de l’Académie dans la séance du 25 septembre. Il n’est pas un seul de mes collègues qui, je pense, me reprochera de ne pas être textuel. Ceci répond aux mauvaises insinuations et même aux affirmations contraires.

(2) C’est le ravissant petit hiver qui est exposé avec les autres.

30 Septembre... J'ai fait rentrer tous ceux que j'ai pu, il y en a assez bien, et, avec les ébauches qu'il avait faites pour être terminées en hiver, à la lumière, nous dépasserons les 350 annoncés... On verra les progrès rapides de l'enfant. si nous l’avions laissé faire ou même encouragé un peu, ce n’est pas 350 mais 2 à 3000 tableautins qu'il aurait laissés. Les jours où il s’occupait de peinture, c'était, dans les derniers temps, toujours faute de panneaux qu'il cessait; j'ai trouvé des peintures sur des morceaux de douves de cuves ; j'ai fait équarrir tout cela et mis le tout en ordre.

3 Octobre. Compte-rendu d’une visite de M. Stevens (frère des artistes peintres de ce nom) accompagné de deux autres messieurs et d’une dame. Ils avaient lu la brochure sur Fritz. Visite et compte-rendu d’un haut intérêt; trop long à relater ici.

6 Octobre. Classification et nombre des panneautins. Un passage à transcrire :

.… Aussi la première chose que M. Stevens a fait observer, c'est que Fritz n'avait pas de palette, il n’avait aucun ton de convention...

7 Octobre. Nous faisons encore des trouvailles dans la maison même; j'en ai trouvé un qui était à sécher dehors depuis plus d’un an, et Louise, à qui je donne dix centimes par tableautin, en a trouvé deux de 1870... on a essayé d’en voler un qu'il avait donné à une petite fille d’un estaminet avec laquelle il jouait souvent; ils n'osent plus l'accrocher et l’ont enfermé dans leur commode...

11 Octobre. Détails sur les brochures; l’exposition de Gand; les cadres, etc.

Octobre (sans autre date). Copie d’une lettre adressée à M. Lagye, Directeur de la Fédération artistique, à Anvers. Je transcris quelques passages :

.… Je me permets de vous faire parvenir une liste des personnes qui fréquentent plus ou moins ma maison et par conséquent sont à même de vous donner tous vos apaisements; la plupart ont vu travailler Fritz ou savaient que mon regretté enfant s’occupait à barbouiller des panneaux, comme disaient les profanes, Il n’y a absolument rien d'étonnant à ce qu’à Bruges on ne s'occupait pas de Fritz, nous ne nous en occupions pas nous-mêmes...

Plus loin une liste de 32 noms des plus honorables (1); toutes personnes prêtes à donner attestations ou renseignements. — Plus bas :

.… Je suis presque honteux d'en venir là; mais j'espère que cela pourra vous aider dans l'enquête que je souhaite moi-même vous voir faire.

(1) Déjà 47 attestations ont été envoyées à M. Van de Kerkhove, Lors de l'enquête Rousseau, 17 avaient été rendues publiques, Cette enquête n’en a point tenu compte. Il eût été utile de les examiner.

29 Octobre. — Un artiste parisien distingué m'écrit d'initiative à propos de Fritz et de la publication, dans une des principales revues de France, de quelques dessins d’après ses paysages. Je je mets en rapport avec M. Van de Kerkhove et me tiens à sa disposition.

3 Novembre. Quelques mots de M. Van de Kerkhove à propos de la demande de l'artiste parisien. Je transcris un passage :

.… Comme vous allez vous amuser quand vous verrez ce que nous avons pu réunir des tableautins et ébauches de Fritz! J'ai trouvé sa première palette ; c'est une curiosité, un morceau de vieux tableau; l'envers lui servait de palette, et, dans cette palette même, on retrouve l'enfant. C’est presque un tableau ; on n’y voit, pas plus que dans tout ce qu'il faisait, un seul ton faux...

4 Novembre. Détails intimes de famille. Episode naïf à propos d’un dîner où assistait un des meilleurs amis de la maison et surtout de Fritz, M. le procureur du Roi de Vos, aujourd’hui en Egypte.

7 Novembre. Annonce de l'expédition à l'artiste parisien du portrait de Fritz et de quelques panneautins (25).

19 Novembre. Réponse de cet artiste après la réception des panneautins. Impression produite par eux sur lui et sur tous ses collègues de Sèvres auxquels il les a soumis.

21 Novembre. Un passage à transcrire :

… Je remarque que dans votre notice vous mettez 600 tableautins ; tout réuni et tout ce qu'il m'a été possible de trouver encore, nous n'arriverons pas à 400; mais ce serait déjà bien beau, je pense (1).

27 Novembre. Je transcris (Il s'agit de M. Wens, directeur de l'école communale n° 2, traducteur flamand de la notice sur Fritz) :

…. Il a si bien connu mon pauvre Fritz et l'aime encore comme ses propres enfants avec lesquels il (Fritz) essayait de jouer quelquefois. Plus nous voyons les autres (les panneautins) avec leurs petites bordures, plus nous sommes honteux d'en avoir fait si peu de cas. De tous ceux à qui on les montrait, il n'y a que Landoy et van Hove qui y voyaient du bon...

29 Novembre. Un passage à transcrire :

… De l'autre côté de la maison il avait les magnifiques arbres du jardin du séminaire; ils sont de toute beauté et l'enfant était souvent en admiration quand ils étaient couverts de givre ou quand ils étaient secoués par les grands vents. Nous nous souvenons de cela maintenant, et le type de ces arbres se retrouve dans beaucoup de ses tableaux...

(1) Avec les ébauches à peine indiquées, les essais informes, tout ce qui a été réuni, enfin pour formér la 9° planche exposée et satisfaire aux désirs de certains critiques d'art, on arrive beaucoup plus loin,

10 Décembre. Passage à transcrire :

.… Impatient de vous faire voir le restant de l’œuvre de Fritz; je les placerai pour votre facilité par année, autant que mes souvenirs me le permettent; c'est assez difficile, n'ayant pas vu durant sa vie une masse de ces panneautins, dont beaucoup, comme je pense vous l'avoir dit, ont été peints à mon insu...

29 Décembre. Accusé de réception des 93 panneautins que j'ai eus chez moi pendant toute une saison.

Je transcris :

.… L'autre jour, avec van Hove, on a trouvé un petit panneautin de ses tout premiers, de 1870. Ilse trouvait dans un vase de porcelaine de Chine au salon où nous passons tous les jours.

Du 8 au 11 janvier 1875. Je me rends à Bruges, avant que l'œuvre de Fritz soit exposée. J'avais reçu tous les renseignements nécessaires et mes convictions étaient arrêtées. Cependant, pour ne rien laisser à l'inconnu, j'ai voulu voir et entendre par moi-même.

Ici s'arrête tout ce qui peut intéresser à propos de la manière dont j'ai été amené à connaître Fritz et à le faire connaître. A partir de février, l'exposition du Cercle s’est ouverte, et, dès lors, le public est devenu juge souverain. Je n'ai pas à revenir sur l'effet extraordinaire de cette exposition, sur la foi des uns et l'incrédulité des autres. Je n'ai pas à rappeler que tous les critiques d’art du pays admirèrent, à des degrés différents, l’œuvre de l'Enfant de Bruges, sans manifester de doutes sur l’origine des tableautins, à l'exception de M. Rousseau, qui, dans son premier article, crut y reconnaître deux mains et émit l’idée, au nom des douteurs, que le père, auteur de la silhouette noire et de la signature, était la seconde main. J'espérai convaincre M. Rousseau de l'inadmissibilité de cette hypothèse et je l'invitai à venir chez moi où j'avais un certain contingent de panneautins à lui soumettre, ainsi que le dossier dont je viens de donner de nombreux extraits. M. Rousseau se rendit à ma demande. Il maintint son opinion sur les deux mains, ajoutant que l'enfant avait pu faire les fonds, les ciels et les masses, que cet enfant demeurait un grand harmoniste, mais que, selon lui, le père, peintre très-habile, avait arrêté les contours. Sur l'observation qu'il était impossible d'admettre une si admirable unité et un ensemble aussi complet dans de semblables conditions, M. Rousseau persista dans son opinion. Quand au dossier, M. Rousseau comme on l’a vu, refusa d'en prendre connaissance.

A propos de l'enquête, il ne voulait pas de l'enquête policière et n'admettait que l'enquête artistique, c’est-à-dire que, dans 50 artistes médaillés, par exemple, on en choisirait 15 qui seraient appelés à décider si, oui ou non, cette œuvre pouvait avoir été faite par Frédéric Van de Kerkhove. On fit remarquer à M. Rousseau que les sages de l’époque condamnèrent Galilée et que cependant la terre tourne. Il me semblait à moi que dès qu'on aurait pu trouver des personnes honorables ayant connu Fritz, son goût pour la peinture, et l'ayant vu peindre, on aurait pu se montrer satisfait.

On connaît l'incident académique.

Le 5 mars, M. Van de Kerkhove posant un acte patriotique et des plus généreux, offrit à l'Etat tous les panneautins exposés à Bruxelles, à l'exception de ceux appartenant à des particuliers.

Le 7 mars, s'ouvrit l'exposition du Cercle d'Anvers.

Le 9 mars, l'Etat accepta la donation. On avait réclamé les premiers essais, les tâtonnements de l'enfant. Le père les rassembla tous, quelque informes qu'ils fussent, et en fit une neuvième planche qu'il envoya au Cercle d'Anvers. Je ne sache pas que ceux mêmes qui l'avaient réclamée, s'en soient occupés. Elle est cependant du plus haut intérêt et montre que l'enfant ne devint pas d’un seul coup ce qu'il fut plus tard. C’est, pour nous, une des principales pièces de l'enquête. M. Van de Kerkhove ajouta à son royal cadeau à l'Etat cette planche curieuse. La polémique continua dans les journaux; comme cela devait être, elle devint irritante et elle dévia complètement du but primitif pour tomber dans les personnalités. Je refusai de continuer à la soutenir aussi longtemps que M. Rousseau ne fût pas allé s'éclairer aux lieux mêmes où vécut l'enfant. Bien des incrédules déjà en étaient revenus convaincus et touchés. Plusieurs l'ont hautement déclaré et loyalement avoué. Formons ici le vœu que tous ceux qui ont fait ce pélerinage, avec les mêmes résultats, suivent ce généreux exemple. Ils liront ceci et comprendront que cet appel est fait au nom de la vérité.

M. Rousseau est allé à Bruges. On sait le résultat de son enquête, On connaît les réponses de M. Van de Kerkhove.

En même temps on signalait un panneau identique à ceux de Fritz et signé par le père. C’est, en effet, un tableau de celui-ci; seulement, au lieu d’un de ces délicieux paysages bien connus de Fritz, c’est une marine et même un naufrage. Le père demande (il pourrait et devrait l’exiger) que le panneau soit exposé à Gand

à côté des œuvres de son fils, avec quelques-uns du même genre et avec quelques toiles de genre qui pourront permettre la comparaison.

M. Van de Kerkhove père, en présence de l'enquête publiée dans l'Echo du Parlement, et, par une fierté délicate, que l’on appréciera, a immédiatement dégagé le gouvernement de son acceptation.

Toutes les lettres citées ici de M. Van de Kerkhove. depuis la première que nous avons reçue jusqu’à celle correspondant au moment où l'exposition de Fritz a été rendue publique, nous les mettrons à la disposition de toute enquête sérieuse qui se fera dans l'intention d'arriver à la vérité (1).

AD. SIRET.

ECHO DU PARLEMENT, 4 avril 1875.

Le Journal des Beaux-Arts a enfin paru hier soir, Il est presque tout entier consacré à « l'enfant de Bruges » et M. Siret y donne le dépouillement de ses dossiers, certificats, etc. Ce qui résulte de plus clair de tout cela, c'est que M. Siret s’est avancé dans cette affaire sans avoir par devers lui autre chose que les affirmations personnelles de M. Van de Kerkhove dont il semble même, en diverses occasions, s'être exagéré la portée, et les attestations de quelques personnes absolument étrangères aux arts, à l'exception d'une seule, M. Van Hove ; or on sait que cet artiste dénie énergiquement les propos qui lui sont imputés.

Nous nous réservons d'examiner et de discuter point par point le nouveau travail de M. Siret dans un article détaillé qui sera notre conclusion sur cette affaire (2).

Nous ne voulons pas empiéter sur la réplique de M. Rousseau mais cette fois encore nous devons quelques lignes à M. Siret pour le compte du journal.

M. Siret nous met en demeure de faire exposer à Gand le « panneautin » de M. Van de Kerkhove père qui est en notre

(1) Quarante lettres de M. Van de Kerkhove ont été soumises par moi à la commission d'enquête du Willems Fonds. AD. Se

(2) L'Echo du Parlement a oublié de remplir cette promesse.

possession. Nous n'avons pas attendu l'invitation de M. Siret pour faire ce qu’il réclame. Sur la simple prière de la Flandre Libérale, nous avons envoyé le « panneautin » au rédacteur en chef de ce journal. Notons en passant un détail curieux. Quand nous avons annoncé que nous possédions ce panneau, M. Siret a révoqué en doute son authenticité, et jusqu’à ce jour il ne s’est pas même donné la peine de venir le voir. Donnons-lui aujourd'hui pour son édification un autre renseignement. M. Van de Kerkhove père a dit dans ses lettres que Fritz avait toujours fait ses tableaux à l’aide d’un couteau à palette. Or, nous en possédons un signé Fritz, qui est tout entier fait au pinceau.

M. Siret, dans son journal, nous reproche de ne pas avoir publié des lettres qui nous ont été adressées par le Willems-Fonds. Et pourquoi donc aurions-nous publié ces lettres? La section brugeoise du WillemsFonds annonce une enquête. Quand elle l'aura faite, nous verrons s’il y a lieu de discuter. D'ici là comme nous l'avons dit verbalement à l’un de ses membres, la section brugeoise de cette association n’a aucun droit de s'installer dans nos colonnes. Nous admettons ses bonnes intentions, nous lui souhaitons bonne chance, mais nous n'avons pas à discuter avec elle.

ECHO DU PARLEMENT, 5 avril 1875.

Page 1