‹ L'enfant de BrugesChapitre 59 sur 83 · À LORS · texte numérisé non relu

À LORS

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Espérons que là contre-enquête fera justice des autres, car tout honnête homne ne peut éprouver maintenant pour M. Van de Kerkhove qu’une sympathique compassion ou un profond mépris, alternative vraiment regrettable.

Veuillez, M., garder l'assurance de ma considération distin-

guée. E. BAES.

Dans la lutte qe nous soutenons, si nous avons des heures de fatigue et de tristesse, nous avons aussi de ces compensations qui font tout oublier : La sympathie d'amis inconnus, exprimée de la façon la plus délicate, le concours loyal de presque tous nos confrères de la presse artistique, celui de quelques journaux avec lesquels nous n'avions aucune relation et qui ont publié des articles pleins de calme, de sens droit et d’intelligente appréciation (1). Mais une récompense plus grande et plus douce nous était réservée. Un des plus vaillants citoyens de notre jeune Belgique, le patriote le plus ardent et le plus vénéré, un des doyens de l’Académie, notre savant et si estimé collègue, M. Barthélemy Dumortier, Ministre d'état et membre de la commission provinciale des monuments, nous écrit spontanément, le 7 de ce mois, la lettre suivante :

Tournay, 6 avril 1875.

Monsieur et honoré confrère,

Laissez-moi vous adresser mes félicitations pour le courage et l'énergie avec lesquels vous combattez les calomnies indignes débitées sur le jeune Fritz Van de Kerkhove. Quand on voit la personnalité si saillante des petits tableaux de cet enfant si extraordinaire, il faut n'avoir fait aucune étude des chefsd'œuvre de la peinture pour concevoir la moindre hésitation, et l’on ne peut assez flétrir cet esprit de dénigrement qui s'attache à enlever au pays ses gloires nationales, comme on ne le voit malheureusement que trop. Ne s'estil pas trouvé des hommes qui ont cru se grandir en cherchant à enlever Charlemagne à Liége, Godefroid de Bouillon à Baisy, Rubens à Anvers, etc.? Courage donc, courage; défendez ce jeune phénomène contre la calomnie, vous ferez œuvre patriotique et de bon citoyen.

Recevez, Monsieur et honoré Confrère, l'assurance de mes sentiments les

plus distingués.

B. C. Du MorrTier.

La conduite tenue en Belgique, dans la question Van de Kerkhove, par l'Écho du Parlement, et, en France, par l'Art,

(1) Nous citerons entre autres le Droit, n°5 des 31 mars et 7 avril.

finira par soulever la conscience publique. On a remarqué qu’à chaque fois que le premier de ces journaux publiait un document quelconque, il terminait son article en déclarant que le débat était clos. On a aussi remarqué sa répugnance (et parfois son refus) à insérer les pièces qui démentaient ses paroles de la veille. Cette fébrilité à vouloir étouffer la discussion, n’a pas peu contribué à froisser le public.

Non, le débat n'est pas clos et il ne saurait l'être en présence de ce qui se passe. Une malveillance acharnée qui s’attache à ne produire que des documents ne supportant pas l'examen ou qui sont démentis de la façon la plus catégorique, un silence absolu et calculé sur tout ce qui a jeté une si vive lumière dans le débat, une abstention systématique à éloigner tout ce qui touche à la moralité de la cause, tels sont les moyens employés avec une continuité et une persistance qui donneraient à croire que, sous la question Van de Kerkhove, il en est une autre qui échappe à notre perspicacité. Il y a eu aussi des agissements d’une nature grave; pour le moment nous n’en parlerons pas.

Au fond, rien ne saurait troubler la marche continue et ascendante de l'admiration qui s'attache à l'œuvre phénoménale de Fritz. Les étrangers qui ont visité l'exposition à Bruxelles, à Anvers et à Gand et qui ne sont pas au courant des polémiques passionnées et injustes d’une certaine partie de la presse, n’ont pu contempler les tableautins de Fritz sans être profondément émus. Tous, et surtout les hommes du métier, ont franchement reconnu dans ce talent extraordinaire les audaces et les hardiesses de celui qui s'ignore et que n'ont jamais les praticiens de l’art. Tous ont subi le charme de cette unité harmonique qui frappe l'œuvre de Fritz d'un indélébile et incontestable cachet. |

La gloire de Fritz se prépare à faire le tour de l'Europe artistique alors que dans son propre pays on a vu, même avant que l'œuvre fût soumise à un examen sérieux et approfondi, une poignée d'hommes se lever et jeter comme d'instinct le discrédit, le doute et la raillerie sur cette chose grande et sacrée. La famille de l'enfant même a vu son incontestable honorabilité mise en jeu, l'outrage et l’injure se sont produits là où l’on n'aurait dû voir que le respect, rien n'a été épargné aux parents, qui, après avoir passé par la douleur, ont vu s'enlever la consolation par ceux qui auraient dû être les premiers à la leur offrir ou à la fortifier.

Les annales artistiques de notre pays n'auront jamais vu de plus triste et de plus cruel épisode et jamais non plus, elles n’au-

ront eu à constater un parti pris mieux accentué de la part des contempteurs de notre gloire artistique.

Mais la vérité et la fumière éclatent et le moment est proche où une juste et vengeresse impopularité sera le partage de ceux qui ont fait de cette question le prétexte d’une guerre d'acharnement et de mauvaise foi. Quant à nous, nous resterons avec le père, debout et armé près de cette tombe qu'ont voulu piétiner les profanateurs; nous ne sommes pas seuls, car, de toutes parts viennent se joindre à nous des citoyens jaloux de conserver à la patrie les droits qu'elle a sur le célèbre Enfant de Bruges.

Lorsque le calme se sera fait, nous donnerons satisfaction au vœu, qui se manifeste aussi bien dans notre pays qu’à l'étranger, de voir réunies dans un ensemble complet toutes les pièces se rapportant à l'événement qui a tant agité notre monde intellectuel. Nous apporterons dans cette œuvre la sérénité dont nous ne nous sommes jamais départi depuis notre première communication. Nous n'oublierons pas la dignité qui convient à l’historien et nous aurons soin de rendre à chacun, avec pièces à l'appui, la part de responsabilité qui lui revient. Quant au jugement, la postérité est là.

Un mot encore : ce n'est pas l'incrédulité loyale que nous combattons. La foi ne s'impose pas. Ce que nous combattons, c'est l'aveuglement systématique et prémédité. C'est ce rationalisme absolu qui repousse quand même ce qu'il ne peut pas s’expliquer, c'est cette négation affirmée par le matérialisme, réduisant le génie à une question de possibilité mathématique et taxant de miracle tout phénomène qui échappe à notre entendement; c'est ce sentiment grossier qui par un instinctif dédain de tout ce qui rappelle l'âme, ne demanderait pas mieux que de nier ce qui fut grand jadis comme ce qui l’est aujourd'hui. Nous ne combattons pas non plus ceux qui ont cru devoir se servir avec nous de l’arme du ridicule et du sarcasme; ceux-là ont eu de notre part ce qu'ils méritent, l'indifférence et le dédain. Ce que nous combattrons jusqu’à la dernière heure, c'est la superstition de l'incrédulité.

a CHRONIQUE, 13 avril.

Voici encore une lettre relative à la question Van Kerkhove et Cie, Elle nous paraît mériter la publicité qu’attend sans doute son auteur, bien qu'il ne la réclame pas :

Monsieur le Rédacteur,

Une idée nous vient à l'esprit au moment où l'on porte en terre la question Van Kerkove père, fils et Cie. C'est quon n'a peut-être pas suffisamment tiré parti de ladite question et qu'on ne l’a pas envisagée jusqu'ici sous son point de vue le plus brutal, mais le seul vrai peut-être, la réclame pure et simple, abstraction faite de tous beaux sentiments de dévouement paternel, d'une part, d'amitié feinte ou mal entendue de l’autre.

Comme vous l'avez dit avec beaucoup de raison, il est matériellement impossible qu'un enfant de dix ans ait pu peindre tant de toiles avec tant de talent.

. D'un autre côté, l’obstination de M. Van Kerkove à décliner la paternité de ces toiles, concordant avec l’invraisemblance de son stratagème et le manque de franchise qui le caractérise, nous paraît assez suspecte pour nous faire douter qu'il soit lui-même l'auteur de ces chefs-d'œuvre précoces.

Les assertions plus ou moins jésuitiques de ses amis, qui, au lieu de le détourner avec fermeté, comme il eût convenu à de vrais amis, du dessein d’immortaliser son fils aux dépens de la vérité, — attendent qu'il se soit enferré pour faire leur confession au public contre M. Van Kerkove lui-même, nous paraissent presque nulles à ce sujet.

Leur conscience les pousse à déclarer publiquement à toute la Belgique ce qu'ils n’ont pas osé déclarer nettement à un ami!... Qu'est-ce que ces scrupules rétrogrades, bons à figurer dans les Provinciales ?

Qu'est-ce que tout ce gâchis de contradictions? Et puisque ces gens méritent d’être tant soupçonnés, pourquoi ne les soupconnerait-on pas jusqu'au bout ?

Un fait existe. On a fait autour de ces tableaux beaucoup de bruit. Donc, ils se vendront bien immédiatement, ou sont du moins désignés aux amateurs.

Ces tableaux ne seraient-ils pas d'une ou même de plusieurs mains étrangères à la famille Van Kerkove?

N'y aurait-il pas là quelque réclame nébuleuse pour un ou plusieurs artistes inconnus qui attendraient, pour se démasquer, le moment favorable.

Ténèbres et mystères! Tout est suspect dans cette petite machination brugeoise.

Et, en tout cas, poser cette hypothèse, ne serait-ce pas mettre en demeure l’amour paternel de M. Van Kerkove, en même

re

temps que son amour-propre, de nous dévoiler tout ou partie de la vraie vérité?

Invraisemblance pour invraisemblance, nous ne dédaignerions pas peut-être ce vieil expédient renouvelé du roi Salomon. Recevez, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, les civilités

empressées d’un vieux philosophe.

Tomas (l'incrédule).

JOURNAL DE BRUGES, 13 avril 1875.

La question Van de Kerkhove est loin d'être tranchée, elle semble au contraire renaître des cendres sous lesquelles on avait cru l’étouffer. Le public, un instant ahuri, commence à réfléchir, et, après la passion des premiers jours, il est à même maintenant de porter sur cette affaire un jugement plus calme et partant plus sûr. On aurait tort de croire que les partisans de Fritz abandonnent la partie. M. Siret tient bon dans le Journal des Beaux-Arts et M. Gustave Lagye, le critique de la Fédération artistique, consacre encore à cette question douze colonnes de cette excellente publication, dans laquelle nous trouvons trente-sept attestations en faveur de l'authenticité de l'œuvre de Fritz.

Parmi les personnes qui ont signé ces certificats, plusieurs affirment avoir vu peindre l'enfant. Or, il nous semble que leur témoignage vaut au moins celui de personnes qui déclarent n'avoir jamais vu les tableaux attribués à Fritz, mais qui affirment en même temps qu'ils ne sont pas de lui.

On sait que nous n'avons pas voulu prendre position dans cette affaire. N'ayant pas les éléments nécessaires pour asseoir notre jugement, nous avons attendu que des preuves se produisent. Nous n'avons pas trouvé jusqu’à présent ces preuves chez les adversaires de M. Van de Kerkhove, entraînés, ce nous semble, par trop de passion.

Mais, en attendant que le dernier mot soit dit, nous ne pouvons nous empêcher d'ouvrir nos colonnes à l'accusé, alors surtout qu'on lui refuse la réplique là où il a été le plus attaqué. C'est ce que nous faisons aujourd'hui, en publiant les pièces suivantes :

(Suivent les pièces insérées p. 293).

LE DROIT, 14 avril 1875.

Si l'opinion publique, qui condamna en quelque sorte M.Van de Kerkhove, à la suite des moyens regrettables employés par lui pour défendre sa cause, moyens qui cependant attestent sa sincérité, se montre Juste, elle condamnera à plus forte raison les journaux qui après avoir attaqué cette cause, en produisant des témoignages défavorables, promirent d'attendre, avant de clore le débat, la production des témoignages favorables et maintenant se refusent à l'insertion de ces pièces, sous prétexte que le débat se trouve terminé. L'opinion, en effet, ne peut rester impassible en voyant un accusé pressé de s'expliquer par son adversaire transformé en juge, privé immédiatement par lui de la parole, sous prétexte de s’en servir maladroitement, et empêché de produire ses pièces à l'appui, d'être entendu dans ses moyens de défense. Si elle n’est pas impassible, elle forcera ces journaux ou d’autres, également répandus, de publier les témoignages favorables à M. Van de Kerkhove, qui Jusqu'ici n’a pour lui que des organes spéciaux, hebdomadaires ou bi-mensuels, lus d’un public restreint; nous verrons alors les attestations insérées dans la Fédération artistique du 9 avril, reproduites ou du moins signalées par une grande partie de la presse; les impatiences excitées par ceux qui procèdent par coups montés seront contenues, et l’on ne leur permettra pas de mettre la lumière sous le boisseau.

Parmi les attestations dont il s'agit, quelques-unes sont des plus intéressantes et des plus significatives.

Deux artistes-peintres, MM. Léon Rousseau et Paul Van Dycke, déclarent avoir vu travailler Fritz à des tableautins, dont une partie a été exposée au Cercle artistique de Bruxelles.

Deux maîtres d'école de l'enfant, MM. F. Mouzon et F. Calliauw, affirment aussi qu'ils savaient de lui et de son père, que Fritz peignait.

Une foule d'autres personnes de toutes les catégories, font des déclarations aussi affirmatives. Plusieurs de ces déclarations sont vraiment émouvantes, celles de l'entourage de Fritz, des enfants qui jouaient avec lui et de leurs parents particulièrement.

De ces attestations il résulte à l'évidence que Fritz a peint.

M. Gustave Lagye, le rédacteur en chef de la Fédération artistique, qui les produit dans son journal, s’écrie :

— 309 de

« Non seulement l'enfant n’a jamais peint, a-t-on dit, mais il n'a jamais eu de professeur. En voici un cependant que je présente au public :

« Le soussigné reconnaît avoir donné des leçons de dessin, de peinture à l'aquarelle et au pastel, de pay sage et de perspective, au jeune Fritz, fils de M. Van dé Kerkhove, alors que celui-ci n'avait que cing ans. Le nombre de panneaux qu'il a peints à l'huile et dont une partie ont été vus par moi, doit s'élever à 5 a 600, et cela pendant les années 1870/7172 er 73.

» Je les certifie véritables.

» Bruges, 14 février 1875.

» Signé : VINCENT, » Restaurateur de tableaux. »

L'article de M. Lagye est suivi de la lettre de M. Van de Kerkhove à l’Echo du Parlement, en réponse à M. Van Hove.

Dans cette lettre, M. Van de Kerkhove explique ce que M.Van Hove appelle l'identité de ses tableaux avec ceux de son fils. Il s'agirait, non de 40 à 50 tableautins comme l’affirme M. Van Hove mais de 5 ou 6, peints genre Fritz, et transformés en tableaux à figures. Cette prétendue identité n'aurait pas empêché, paraît-il, M. Van Hove d'offrir à son ami de témoigner envers et contre tous, qu'il avait vu peindre son enfant à ses tableautins, et de confectionner un médaillon en cire de l'enfant, afin de faire passer ses traits à la postérité.

La réponse est vive, mais non pas ordurière, comme le prétend M. Van Hove. « C'était, dit M. Van de Kerkhove, un cri d'indignation, destiné à rester entre lui et moi. Je n'ai plus à pleurer, j'ai à venger la mémoire de Fritz des attaques sans nom qui s'efforcent de lui enlever sa jeune gloire. »

Cette gloire existe-t-elle, voilà ce qu'il importe de constater. Beaucoup l’affirment, plusieurs la nient. M. Siret nous promet de publier prochainement des preuves d’une force puissante. D'un autre côté, des enquêtes ont lieu, d’autres se préparent. Avant de se prononcer, il convient d’entendre le pour et le contre, la chose en vaut la peine. Quelques-uns s'étant employés pour démontrer la non existence de Fritz peintre, d’autres se dévouent pour rechercher la vérité, sans parti pris; espérons qu'ils seront admis à produire au grand jour le résultat de leurs recherches.

Dans une affaire de cette nature, les exagérations sont aussi nuisibles que les partis-pris. La vérité est rarement excessive.

Des légèretés furent commises dans la présentation des œuvres de Fritz au public. De là un effarouchement légitime. L’effarouchement fit accorder une importance outrée à quelques inexactitudes. Qui veut trop prouver, ne prouve rien, 1l perd sa cause, dit le proverbe. C’est à tort que M. Van de Kerkhove père est représenté comme un peintre incapable; pas n'était besoin d'un semblable moyen pour faire valoir les tableautins de son fils. Chez M. Cerutti, 14, place Sainte-Catherine, se trouve en ce moment un bon tableau de lui, une marine, habilement peinte, datée de 1870, et qui semble la reproduction de quelque toile d’ancien maître. Si on le compare au panneautin de Fritz, visible dans les bureaux de l'Art Universel, Galerie du Commerce, on s'aperçoit que le père manque de ce qui distingue essentiellement son fils, d'originalité. Par le faire et le sentiment, Fritz était créateur. N'ayant pu nous donner son dernier mot, quelquesuns de ses imitateurs pourront le surpasser peut-être. Génie rudimentaire, comme le définit si bien M. Camille Lemonnier, il n’en restera pas moins au-dessus d'eux.

Voyez chez ce même M. Cerutti, le tableau peint par Raphaël dans sa première jeunesse et d’où surgit le fameux SPOZALIZIO, de Milan. Raphaël y reste dans les voies frayées par son entourage, par les maîtres du temps, les Francia, les Perugin. Son génie est rudimentaire encore. Cependant en observant de près, on le voit poindre déjà. Les qualités de compositeur et d'idéaliste sont extraordinaires. L’abondance et la variété de l'œuvre de Fritz dénotent aussi une imagination et une facilité merveilleuse. Cette facilité est même si grande qu'elle semble exclure la possibilité de créer des œuvres vraiment fortes et durables. Voilà du moins ce que jusqu'ici nous découvrons en lui.

La CHRONIQUE, 16 avril (1).

Disons l’épilogue de la question Van de Kerkhove, qui a fait un si joli tapage naguère dans le Landernau artistique. Cet épilogue est plein d’intérét…

(1) C'est avec une vive répugnance que nous accordons dans ce livre une place à l'article que voici, mais il importe que l’on sache quelles misérables machinations ont été combinées contre nous, sur la tombe même de l’En-

Vous n'êtes pas sans savoir qu'à la mort de M. Stevens, sur’ venue il y a quelques mois, M. Bellefroid devint secrétaire général du ministère de l'intérieur.

Or, M. Bellefroid, tout en passant au secrétariat général, ne quitta point pour cela ses fonctions de directeur général des Lettres et Beaux-Arts. Il les conserva provisoirement ; et ce cumul temporaire fut arrangé par le ministre Delcour lui-même, — dans le but que je vais vous dire.

Il y a depuis longtemps, à St-Nicolas, un commissaire d’arrondissement, M. Siret, plus connu comme écrivain et critique d'art que comme fonctionnaire.

M. Siret est un écrivain de talent, sinon un critique de valeur ; — mais, malheureusement, il est imbibé d’esprit conservateur, voire même réactionnaire. Hostile au goût moderne en matière artistique, il est également hostile aux idées modernes en matières sociale et politique : c'est un catholique renforcé,

un moine en habit brodé et en cravate blanche.

LS * x

M. Siret, fonctionnaire clérical remuant et audacieux, est donc tout naturellement, par cela même, désigné aux tendresses du ministre de l’intérieur (formosus Delcour) — dit l'Apollon de la Salette. — Et M. Siret guigne depuis de longues années le poste de commissaire d'arrondissement à Gand, poste auquel il a, du reste, tous les droits et tous les titres.

M. Delcour (dit l'Apollon de la Salette) n'eût pas demandé mieux que de nommer à Gand un clérical aussi distingué que M. Siret ; — mais le poste de Gand était en même temps réclamé par un autre ami politique, auquel le prédit Delcour a des obligations très-lourdes.

Et le prédit Delcour était dans un cruel embarras…

fant de Bruges. Sa gloire importait peu; cet article révélateur indique suflisamment ce que l’on avait en vue, C'est pourquoi, quelque tache qu'il fasse dans ce volume il y doit figurer, parce qu'il dessine une situation qui a échappé à beaucoup de gens et qu’il expliquera l’acharnement apporté dans cette affaire par certaines individualités. Nous abandonnons à l'appréciation du lecteur tout ce que la prose de M. Victor de la Hesbaye (Victor Hallaux) renferme de mensonger et d'inconvenant. AD. S.

Sur ces entrefaites, M. Stevens vint à mourir. M. Delcour eut une inspiration.

— Je vais, dit-il, faire passer Bellefroid au secrétariat général : puis je donnerai sa place de directeur des Beaux-Arts à mon ami Siret, lequel sera naturellement enchanté et me fichera la paix avec son commissariat de Gand, dont j'aurai, dès lors, la libre disposition.

La combinaison était de nature à charmer tout le monde, — sauf les artistes, les littérateurs et les employés du ministère en quête d'avancement. . — Mais comme elle ne pouvait point être réalisée du jour au lendemain, M. le ministre fit cumuler provisoirement, par M. Bellefroid, les fonctions de secrétaire général du département de l'intérieur et de directeur des Beaux-Arts.

M. Siret, averti par l'ingénieux Delcour des dispositions prises, s'empressa de souscrire à un arrangement qui réalisait ses rêves les plus doux...

Etre, en Belgique, l'arbitre suprême des Beaux-Arts, le dispensateur attitré de la manne officielle, être la loi et le prophète, — au lieu d'être un simple critique toujours discuté et souvent blagué!!

Quel rêve!!!! quel rêvel!!!

M. Siret renonça donc avec joie au poste de commissaire à Gand, — dont M. Delcour put disposer à sa guise.

Et il ne s'agit plus, dès lors, que de procéder à l'installation de M. Siret dans les fonctions de directeur des Beaux-Arts, provisoirement conservées par M. Bellefroid.

Or, pendant que l'ami Delcour s’occupait des soins préliminaires à la nomination de l'ami Siret, — ce dernier avait levé le lièvre Fritz Van de Kerkhove : guidé par son flair, son tact et la sûreté de son coup d'œil, il avait donné en plein dans la mystification brugeoise, dont on peut même dire qu'il a pris l’initiative. Il avait, en cette affaire retentissante, occupé une position qui se traduisait par ce dilemme :

Ou M. Siret, lanceur des tableautins Fritz Van de Kerkhove, est un mystificateur sans scrupules ;

Ou il est le plus borné des bourgeois qui aient jamais eu la prétention de s'occuper de peinture ;

eus

Alternative également désobligeante pour un nouveau directeur des Beaux-Arts, — lequel doit être tout au moins sérieux et doué de quelque perspicacité.

Cette situation bizarre faite à M. Siret, à la veille même de sa nomination, n’arrêta point M. Delcour, — que rien n'arrête, au surplus.

Mais elle se présenta, comme une objection grave, à une autorité supérieure encore à celle de M. Delcour, — laquelle autorité est au service d’un esprit juste, honnête, élevé, auquel répugne tout scandale et comptant volontiers avec l'opinion publique.

Et quand M. Delcour envoya, l’autre jour, la nomination de M. Siret à la signature royale, — la pièce retourna au ministre, «en mains, pour aviser... »

Traduite du style administratif en langage vulgaire, — cette formule veut dire :

« Vous n'y pensez pas? Vous perdez sans doute la tête ? Jamais » je ne signerai une pièce qui est un scandale et un défi... »

Vous voyez d’ici le paysage.

M. Delcour reste avec son camouflet.

Et M. Siret, qui a laissé échapper le commissariat de Gand, reste à Saint-Nicolas, grosjean comme devant. MORALITÉ.

Fallait pas inventer ou découvrir Fritz Van de Kerkhove.

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