‹ L'enfant de BrugesChapitre 60 sur 83 · POUR UN FAIT PERSONNEL · texte numérisé non relu

POUR UN FAIT PERSONNEL

L'affaire Van de Kerkhove continue à faire du bruit dans les journaux. La Fédération artistique a consacré presque tout son numéro à discuter cette question aussi troublée que la question d'Orient.

La Fédération artistique publie une lettre très-indignée de M. Van de Kerkhove, répondant à la lettre que M. Van Hove a

adressée à l'Echo du Parlement. Le nom de mon ami Emile Leclercq est cité dans cette lettre, et il me prie de le défendre contre une allégation de M. Van Hove, rapportée par M. Van de Kerkhove.

« Votre trahison (la trahison de M. Van Hove) à mon égard est d'autant plus abominable, que vous êtes venu me dire que, lors des deux premiers articles favorables de la Chronique à Fritz, c'était sur vos renseignements que M. Leclercq les avait publiés. »

Emile Leclercq a publié ses articles sans autres renseignements que ceux fournis par l'exposition elle-même, puis par la polémique des journaux.

Les deux lettres qu'Emile Leclercq a reçues de M. Van Hove, concernant l'authenticité des tableaux de Fritz Van de Kerkhove, ne signifiaient rien du tout : cela a été dit dans un des articles publiés par la Chronique.

La vérité avant tout.

JACQUES

LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 16 avril 1875.

L'Opinion d'Anvers, sous prétexte de nous répondre, résume, à sa manière, les nombreuses déclarations que nous avons publiées dans notre dernier numéro.

« Donnez-moi deux lignes de quelqu'un, et je le ferai pendre, » disait je ne sais quel légiste.

L'Opinion nous ferait pendre à moins de frais, puisque des treize colonnes d’attestations produites par nous, il tire une conclusion négative.

Nous commencerons, dès l’abord, par déclarer, pour qu'on ne nous accuse point d’antagonisme politique, d'animosité particulière, ou d'intérêt de boutique, que nous sommes en parfaite communauté d'opinion libérale avec l'Opinion d'Anvers, que nous comptons son rédacteur en chef au nombre de nos très anciens amis et, enfin, que nous ne pouvons pas plus songer à lui enlever ses abonnés, qu'elle ne songe à nous enlever les nôtres.

Nous tenons à faire cette déclaration, parce que dans l'affaire qui nous occupe, les questions de personnes ont jusqu'ici primé

les questions de sincérité, et que nous serions désolé de voir attribuer à des sentiments peu avouables, l'attitude franche et loyale que nous tenons à garder.

Nous ne savons trop ce qu'entend l'Opinion lorsqu'elle estime que nous avons déplacé la question.

[I ne sagit point, ce nous semble, d’une thèse universitaire à soutenir, d'une lutte courtoise émaillée de fleurs de rhétorique, d'une querelle d’augures, dont les champions ne peuvent se regarder sans rire.

Tout est sérieux dans le débat.

Il s’agit, ou bien d’un honnête homme indignement persécuté, ou d’un farceur, ayant, avec un art infernal, mystifié le public et les trois recueils spéciaux, s’occupant d’art en Belgique, le Journal des Beaux-Arts, l'Art Universel et la Fédération Artistique, sans compter les journaux politiques, beaucoup plus nombreux que ne l'avoue l'Opinion, qui soutiennent avec nous l’authenticité de l'œuvre, niée sans preuves et, surtout, sans examen particulier, par les partisans quand même de M. Jean Rousseau,

« Vous êtes comme Platon, » nous disait dernièrement un journaliste, de beaucoup d'esprit, mais fourvoyé dans un clan dont il soutient les principes, sans les partager, « Vous n'aimez que les causes perdues. »

Nous aimons les causes perdues ou non, lorsqu'elles nous paraissent justes. Et si nous avons épousé celle du génie au sujet duquel nous nous étions préalablement renseigné, c'est parce que nous croyons que l'erreur même est respectable, lorsqu'on se trompe de bonne foi.

L'Opinion trouve interminable le débat que l'Echo du Parlement et lui ont clos de leur autorité privée. Nous sommes de cet avis. Mais ce n’est pas nous qui avons contribué à le prolonger. Force nous a bien été, à moins de passer pour des complices ou des imbéciles, de ne pas nous incliner devant un arrêt, dont nous n'acceptions ni les attendus, ni les conclusions.

Eh quoi! Parce que M. Rousseau, un homme de talent, dont nous reconnaissons les rares capacités, mais à l'infaillibilité duquel nous ne croyons pas plus qu’à celle du Pape de Rome, parce que M. Rousseau, disons-nous, a émis l'avis que l'œuvre du jeune Fritz était apocryphe, et qu'une enquête, organisée par lui, a recueilli quelques témoignages, pour la plupart contestés, nous devrions, avec l'Opinion, nous déclarer satisfaits et rayer du

Panthéon national, dans lequel nous voulions l'installer, une jeune gloire, au sujet de laquelle, nous avons, jusqu'ici, tous nos apaisements ?

Parce qu'il plaît à l'Echo du Parlement, après avoir recueilli la lettre de M. Van Hove, de ne pas insérer la réponse de l’accusé, nous serions tenus, sous prétexte de ne pas fatiguer nos lecteurs, à passer condamnation, et à traiter de fourbes et d'imposteurs les gens honorables, dont nous avons publié les déclarations ?

L'Opinion veut rire, et, en toute amitié, nous lui dirons que son argumentation n'est pas sérieuse.

Examinons avec elle Îles témoignages qu'elle trouve si concluants.

Est-ce la lettre du sieur Van Hove qui lui parait victorieuse ?

Il nous semble que les affirmations de MM. Siret et de M. Ch. Letten, lieutenant-colonel en retraite, valent bien les confessions tardives de cet artiste, ex-hôte et commensal de l'homme qu'il charge aujourd’hui si généreusement.

Est-ce le propos attribué par M. Wallays à M. Cloet qui est probant ?

Mais l'Opinion n'a-t-elle pas vu figurer, dans nos colonnes, une attestation signée par M. Cloet lui-même, déclarant qu'il a vu peindre Fritz Van de Kerkhove à une partie de ses tableautins, envoyés au Cercle Artistique de Bruxelles et y exposés?

M. Cloet, du reste, va protester, nous dit-on, contre les paroles qu'on lui a prêtées, et l'Opinion, nous en sommes certain, enregistrera elle-même son démenti.

M. Van Hollebeke?

Faut-il reproduire à nouveau la déclaration de M. Van de Kerkhove-Van den Broeck, conseiller provincial à Gand, constatant, qu'interpellé à deux reprises différentes, au Cercle Artistique de Bruxelles, le dit M. Van Hollebeke a avoué avoir vu peindre l'enfant-phénomène aux tableautins exposés ?

A moins que les personnes, accusées publiquement de contradiction, ne s'inscrivent en faux contre ces témoignages, il nous semble que l'enquête Rousseau se trouve singulièrement sujet à caution ?

Qu’avons-nous fait, nous?

À des déclarations sans appel, — puisque l'Echo du Parlement et les journaux attachés à sa cause, que nous persistons à

trouver détestables, ont prononcé bravement leur arrêt — nous avons opposé un faisceau de certificats, émanés des personnes les plus honorables, prises dans tous les rangs de la société. Fonctionnaires, artistes, négociants, amis de la famille, instituteurs, employés, petits amis du défunt, tous ont nettement consigné ce qu'ils savaient, c'est-à-dire que Fritz avait une vocation réelle pour la peinture, qu'il a bien véritablement exécuté, lui seul, les panneaux dont on lui a dénié la paternité, que ce n'était pas, comme on l’a prétendu, un idiot, mais bien un enfant attentif, appliqué et fort intelligent, etc., etc.

L'Opinion fait bon marché de ces témoignages, qui ne pêsent rien dans sa balance; en comparaison des rares opinions recueillies par M. Rousseau, de la part d'artistes qui, déclarant qu'ils n'ont jamais vu peindre l'enfant, affirment, cependant, avec aplomb, que les panneaux, à lui attribués, le sont à tort. Patience! Nous n'avons point mis tous nos œufs dans le même panier. Il nous reste une réserve assez respectable, dont nous ferons usage en temps et lieux. Et pour commencer, nous appellerons l'attention de notre confrère, sur la lettre suivante, dont celle du sieur Van Hove, croyons-nous, n’atténuera pas la portée : {C’est la lettre de M. Ritter, insérée page 295.)

Mais nous aimons les causes perdues.

Pourquoi pas?

M. Van de Kerkhove est abattu, terrassé comme le pauvre diable de Bazile. Qu'importe! Si je ne craignais pas de paraître prétentieux à l'Opinion, qui me reprochait plaisamment de n'avoir qu’une connaissance superficielle des cent quarante deux thèses, soutenues par Pic de la Mirandole, cité par moi, ce serait le moment d'évoquer l’ombre de Calas. Calas avait le cou coupé depuis longtemps, lorsque Voltaire s'avisa de prouver son innocence. La tête de M. Van de Kerkhove a bien pu lui tourner dans tout ce tohu-bohu, et il aurait été désirable qu'elle fût plus saine et plus rassise, lorsqu'il écrivit sa fameuse réponse à M. Rousseau, mais elle lui tient encore suflisamment sur les épaules, et, le ciel aidant, j'espère bien lui gagner sa cause, avant qu’il y ait effusion de sang.

Nous avouerons, cependant, que la cause du père, en ellemême, ne nous enthousiasme pas. Malgré notre lyrisme, nous songerions assez peu à ce négociant, peintre à ses moments perdus, si à ses intérêts ne se liaient pas ceux de la réputation de

l'enfant-mort, dont la précocité merveilleuse nous a été attestée par tous ceux qui s'étaient trouvés en rapport avec lui, et cela, bien avant l'exposition publique de son œuvre. Nous prétendons rester dans notre cadre, et ne nous occuper que de la question purement artistique. Si nous abordions la question politique, qui joue ici un très-grand rôle dans la question, mais qui n’est visible que pour ceux qui connaissent le dessous des cartes, nous trouverions un argument puissant dans le fait de voir défendre un des chefs du parti libéral brugeois — M. Van de Kerkhove — par M. Siret, un catholique pur-sang ou réputé comme tel.

Justement parce que nous avons toujours tâché de garder la convenance la plus parfaite dans le débat, nous avons le droit de nous élever contre les procédés dont nous nous trouvons victime. Nous ne parlons pas ici de l'Opinion qui a le droit de défendre ses convictions fondées ou non, mais de certains artistes, furieux de nous voir soutenir une thèse gratifiée de leur veto. Ainsi, On nous rapporte, qu'un peintre, que nous avions jusqu'ici considéré comme un de nos plus sincères amis, s’est permis de dire à propos de la question Van de Kerkhove, que la Fédération Artistique était un journal infâme qui insultait les artistes. Nous protestons avec indignation contre une accusation que nous ne pouvons attribuer qu’à la plus complète étourderie. Si la franchise et l'impartialité, dont nous nous targuons, sont des crimes, nous demandons à nos accusateurs de formuler leurs griefs. Nous ne sommes ni l'organe d'un clan, ni d’une coterie, n'obéissant qu'à notre seule conscience... Nos prétentions au talent sont humbles. Nous tâchons de faire de notre mieux, laissant au public le soin de décider de nos mérites, de même que nous nous expliquons librement sur le compte de ceux à propos desquels nous croyons avoir quelque chose à dire. Nous prêter seulement une intention d'insulte, c'est nous insulter nous-même gratuitement, et si nous mentionnons ici le propos, c’est pour que nos lecteurs en fassent justice.

De pareilles imputations, d’ailleurs, n'ont pas l'avantage de nous émouvoir. Nous suivons notre chemin en droite ligne, sans nous préoccuper des clabauderies. A l’outrage, nous avons répondu d'une façon digne. « Une enquête s'organise activement, » avons-nous écrit à l'artiste, qui nous avait publiquement accusé. « Je viens vous demander d'en faire partie, au même titre que la moitié des artistes auxquels nous avons eu re-

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