‹ L'enfant de BrugesChapitre 64 sur 83 · UE · texte numérisé non relu

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Voici ce qu'on lit dans la « Fédération artistique » du 23 avril :

« Si au lieu de rééditer des plaisanteries d'un goût douteux, » notre correspondant avait accepté notre invitation, il aurait » probablement été témoin d’un spectacle assez curieux, et qui » vient de faire une impression décisive sur les membres de » l'enquête organisée par le Willemsfonds de Bruges.

» Il aurait pu voir, la sœur de Fritz Van de Kerkhove, une » fillette âgée de treize ans, et presqu'aussi forte que le petit phé- » nomène dont on nie la possibilité, improviser en quelques mi- » nutes, sous les yeux des membres de l'enquête, des paysages, » genre Fritz, parfaitement réussis.

» Chose digne de remarque, si Fritz a eu un professeur de » dessin et de perspective, Mlle Van de Kerkhove n'a jamais » pris un crayon où un pinceau en main du vivant de son frère, » qu’elle a depuis voulu imiter et égaler. »

Nous connaissions depuis assez longtemps les essais de Louise Van de Kerkhove et nous dirons peut-être un jour, notre dossier à la main, comment cette enfant songea à la peinture. Pour aujourd'hui nous constaterons simplement que nous avons vu faire par elle des ébauches de paysages pleins d'avenir, où le souvenir de Fritz revit tout entier, mais où, contrairement à ce qui avait lieu chez celui-ci, qui affectionnait les sites un peu tristes, la gaieté et la vie rayonnent. Si nous n'en disons pas davantage, c'est que nous voulons nous garder contre notre propre entrafnement et que nous sommes résolu à attendre, avant de nous prononcer, l'épreuve du temps. Lui seul nous dira si cette merveilleuse aptitude est destinée à persévérer et à grandir, et si elle est réellement un héritage de famille. Si, en effet, c'est la vengeance de Fritz qui s'annonce, elle sera tout profit pour l’art et pour le pays et ne fera certes de mal à aucun cœur droit ni à aucun esprit sincère.

Il y a peu de jours,en nettoyant les meubles de la maison chez Van de Kerkhove, on enleva un tiroir d'un bahut et on le posa sur la table. Quel ne fut pas l’'étonnement de Mme Van de Kerkhove en apercevant, sur l'extérieur de la planche du fond de ce tiroir, un joli paysage ébauché. On se rappela alors que le père excédé par les demandes de son fils, avait fini par lui refuser des panneaux. Le pauvre enfant, toujours poussé à produire, n'avait rien trouvé pour s’escrimer que le fond d’un tiroir !

Il est vraiment remarquable et touchant de voir quel nombre d'attestants se groupe autour de M. Van de Kerkhove et vient spontanément lui apporter son contingent d'aide et de sympathie. A ce propos, nous aussi, nous recevons des pièces fort intéressantes et que nous ne pouvons où ne voulons pas toutes communiquer au public. L'une d'entre elles, nous parle d'une réunion qui a eu lieu récemment chez un personnage considérable de la province de Liége et où assistaient plusieurs personnes haut placées du pays. Un de nos meilleurs paysagistes, se trouvant également parmi les invités, y eut l'occasion de s'exprimer sur les tableautins de Fritz Van de Kerkhove. Il le fit avec un grand éloge et sans manifester le moindre doute sur leur provenance. Volontiers nous eussions cité ici son nom, mais nous respecterons son désir de ne point être mêlé à la polémique que nous soutenons. Une trop grande modestie lui fait attacher peu de prix à son opinion personnelle qui, nous écrit-il, lui semble sans valeur dans la question. Il nous permettra de ne pas être de son avis, et, tout en respectant sa décision, nous ferons remarquer que les trois quarts des arguments fournis par nos adversaires sont « des opinions personnelles. » A cette occasion, nous témoignerons ici notre sincère reconnaissance à l’auteur de la lettre qui nous mettait au courant de cet épisode.

Nous recevons la lettre suivante, pleine d'intérêt au point de vue esthétique. Nous croyons utile de la reproduire (1).

Monsieur le Directeur,

Comme vous le disiez fort bien dans votre dernier numéro, vous avez à combattre dans la question Fritz diverses catégories d'adversaires. Le public n'a pas eu besoin d’une bien grande dose de perspicacité pour partager ceux-ci en trois camps principaux. Le premier, que vous ne convaincrez jamais parce qu’il n'entend pas être convaincu, est celui qui en veut à votre personne, pour une raison ou pour une autre. [Il est presque exclusivement composé d'hommes de plume et traîne à sa suite les badauds et les moutons de Panurge; si le gros de ce corps d'armée ne brille pas précisément par l'intelligence ni par l'instruction, il forme

(1) Cette lettre, qui a été fort remarquée, est l'œuvre de la compagne bien-aimée que nous avons perdue, le 30 juin (1876). Sa modestie excessive répugnait à la publicité, c'est pourquoi elle signa sa lettre des initiales V. V.

An. S.

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légion par le nombre; c'est peu flatteur pour l'humanité, mais c'est ainsi. Le second camp est celui des artistes médiocres, furieux de ce qu’un enfant, sans étude, sans préparation, sans expérience, ait pu arriver là où ils n’arriveront jamais. Il sera aussi bien difficile d'opérer là des conversions. La troisième cohorte enfin, la seule respectable et la seule à laquelle je vous conseille d’avoir égard, est celle des artistes de talent qui, sachant ce qu'il faut de peines et de travaux pour arriver à produire une œuvre réellement belle, s'écrient, en voyant ces charmants petits tableautins : « Non! cela ne saurait être d'un enfant! Mon esprit » se refuse à y croire! »

Je vis au milieu de ces trois catégories d'opposants. J'ai hésité longtemps moi-même, sans parti pris, sans idée arrêtée sur la manière dont j'aurais pu être abusé. Chose singulière! ce ne sont pas les témoignages produits en faveur de Fritz, quelque concluants qu'ils soient d’ailleurs, qui ont fait la lumière dans mon esprit; ce sont, au contraire, les moyens employés par vos contradicteurs. Peut-être n'aurais-je jamais recherché la vérité avec quelque ardeur, peut-être aurais-je toujours gardé à ce propos un vague qui me plaisait assez, sans cette levée de boucliers à coups de tam-tam, sans les menées « tortueuses » de certains accusateurs et surtout sans cette déloyauté flagrante consistant à clore le débat dès que des pièces concluantes en sens contraire ont été produites. Il ne faudrait pas avoir la moindre notion d'équité naturelle pour ne pas être frappé par les allures si différentes des deux causes. C’est ce qui m'a porté à tout lire, à tout voir, à tout écouter, et c’est ce qui, croyez-le bien, sanctionnera mieux que tous vos articles, que toutes les attestations du monde, la gloire future du.jeune enfant.

Le but de cette lettre est uniquement de soumettre aux artistes de bonne foi, les réflexions par lesquelles j'ai passé moi-même avant d'arriver à accepter Fritz sans réticence aucune. J’ai étudié son œuvre pendant bien des jours, j'ai scalsé, pour ainsi dire, ses tableautins, on m'en a confié que j'ai disséqués à la loupe, de toutes façons; j'ai tâché alors de me rendre un compte exact du talent de Fritz, de ses moyens d'effet, des raisons de l'impression produite par ses œuvres, de ses défauts, et, en regardant aussi attentivement ces petites machines, j'ai acquis la conviction que nul autre qu'un enfant n'aurait pu travailler ainsi. Je me suis trouvé par là en parfaite communion d'idées avec les artistes de la manufacture de Sèvres auxquels une partie des panneautins ont été soumis et qui, connaissant à fond le métier, sont peut-

être les meilleurs experts que l'on puisse désirer. Je dirai, comme l'un d’eux, qu’il y a là des « audaces et des naïvetés qu'un élève ayant seulement six mois d'atelier, se garderait bien d’avoir encore. » — En effet, c'est le sentiment, la mélancolie, la poésie, l'impression, un amour instinctif de la nature assez ardent pour pénétrer le spectateur, qui fait le charme des tableautins de Fritz — mais il y manque tout ce que l'on apprend aux peintres dans les ateliers.Il n’y a pas de dessin convenu, le jugement manque souvent; sauf de très rares soleils couchants, il n'ya pas de soleil, il n’y a que de la lumière, et encore semble-t-elle souvent distribuée au hasard et seulement pour produire l'impression et l'effet. Par exemple, voici un ravin rocheux, fortement éclairé sur sa pente devant le spectateur, et cependant c’est du fond du tableau que vient la lumière. La lumière éclaire presque toujours de face, rarement, très rarement, sinon jamais de côté. Il n’y a pas d’ombres portées, il n’y a que des reflets dans l’eau; le raisonnement est complètement absent ; il est visible que rien de tout cela n’a été fait d’après nature. L'enfant ne l'aurait pas su. Ce sont des souvenirs, des rêves, c'est la bosse de l'harmonie et de la couleur reçue en naissant ; c'est une main légère qui, avec quelques lignes, a produit des squelettes d'arbres pleins de grâce. Le feuillage est appliqué sur le ciel fait d'avance, encore un moyen d'enfant; de là pourtant ces interstices bleus, sombres ou blancs qui donnent tant de naturel au site représenté et font si bien circuler l’air entre le feuillage ; les rochers sont l'effet du hasard, comme cela existe en réalité dans la nature, grâce aux bouleversements divers de celle-ci — c'est pourquoi M. Ritter admirait tant leur stratification — un peu de blanc grisâtre appliqué par le couteau à palette et une roche naissait sous la main de l'enfant.

Celui-ci n'avait point quitté les environs de Bruges et on a argué de là qu'il ne pouvait reproduire tant de sites variés qu'il n'avait jamais vus. Je me suis assuré qu'il n'y a, dans ces centaines de petites machines, aucun site reproduit. Les seules ré. miniscences réelles sont les dunes de Blankenberghe, très reconnaissables quoique pas photographiquement exactes. Devant une de ces vues, la plus admirée peut-être, se trouvaient, à Anvers, à l'exposition du Cercle artistique, deux messieurs; j’admirais à leurs côtés, entendant involontairement leur conversation. — Tenez, dit l’un, voici une preuve que cette œuvre n’est pas d’un enfant. Voilà les falaises de Normandie, fort bien rendues ; or Fritz n’a jamais voyagé. — Pardon, reprit son interlocuteur, ce

n'est pas là le littoral normand; je reconnais parfaitement les côtes de la Grande-Bretagne, mais le fond de votre observation reste le même. — Or, cette Normandie, cette Grande Bretagne, était tout simplement la petite dune de Blankenberghe bien connue des habitués quoique le tableautin ne la rende que par approximation. [l est évident que les nombreuses gravures que l'enfant trouvait chez lui et contemplait avidement, l'avaient familiarisé avee les sites des divers pays du monde. Tout cela se gravait plus ou moins confusément dans son cerveau et en sortait transformé, mêlé, arrangé selon son imagination, et, j'en suis certain, beaucoup selon le hasard de sa palette. II me semble puéril, plus que naïf même, de s'arrêter à cette objection : Mais comment pouvait-il peindre ce qu'il n'avait jamais vu? — C'est d'abord inexact; toutes ses vues sont des vues de fantaisies ; il peignait simplement du terrain, des arbres, de l'eau, des ciels, par ci par là une proéminence rocheuse et voilà tout. Ses rares ruines sont des réminiscences de gravures; il y a peu de fermeté dans leur dessin, l'effet pittoresque seul l'a préoccupé, mais c’est ici que brillait son petit génie et ce qui lui a fait trouver ces moyens que l’on a taxés de « ficelles dignes des vieux praticiens. » J'ai porté une attention toute spéciale sur ces moyens, soi-disant trucs ou ficelles, et j'en suis arrivé à l’inébranlable conviction que l'enfant n'aurait rien su produire, du moins à l’âge où il était et sans études préalables, d’une autre manière. On a beaucoup parlé d’un panneautin signé de Fritz et entièrement fait au pinceau. Je ne suis point parvenu à me le faire exhiber et pourtant il eût été d’un haut intérêt pour mon étude. Si la chose est vraie (1), il faut alors encore voir quel mérite a ce panneau. Selon moi, il doit être très inférieur aux autres ; d’ailleurs il me paraît au moins singulier que sur le grand nombre que j'ai vu, tous préparés au coûteau à palette, étendus au pinceau sec et achevés plus tard dans leurs contours par le crayon, quelques coups de pinceau ou même quelques griffes de coûteau, il n'y en ait pas UN dans le cas du panneautin dont je viens de parler. J'en reviens donc à ceci : c'est que, dans les conditions où se trouvait Fritz, il n’y a pas eu chez lui préméditation dans l'emploi des moyens, il y a eu impuissance relative. Il collait l'un sur l’autre deux morceaux de marbre sur l’un desquels il avait craché; en le décollant violemment il y voyait des formes souvent bizarres

(1) Si elle est aussi vraie que le panneau identique, notre correspondant peut se consoler de n’avoir pu compléter par là son étude.

et parfois très pittoresques ; le givre des fenêtres lui donnait encore des sujets ; mais s'il lui avait failu rendre cela avec le pinceau, il en eût été incapable ; seulement, en voyant ce que peut produire le hasard avec des éléments incolores et si rudimentaires, son instinct lui a révélé ce qu’il obtiendrait de ce même hasard avec la couleur appliquée d’une façon à lui. Pour moi, il est donc constant, avéré, comme si je l'avais vu, que Fritz posait sa couleur sur les pannaeux avec son couteau à palette, son joujou favori, à peu près au hasard, ayant soin seulement de prendre au bas des teintes brunes pour les terrains, plus haut des teintes grises pour les plans fuyants, plus haut encore, des teintes blanchâtres, bistrées et un peu de bleu pour les ciels. Son génie, génie très admissible, consistait à tirer un parti incomparable de ses teintes de hasard, de les étendre harmonieusement au pinceau sec et puis plus tard, de les animer délicatement avec quelques lignes d'arbres, légèrement tracés.

Tout ce que je viens de dire est palpable dans ses tableautins préparés et non achevés, que j'ai pu voir à Bruges et chez M. Siret. Il y a déjà là de quoi faire des petites machines charmantes, mais c'est encore heurté, crû et sans les harmonieuses demi-teintes produites par le délaiement au pinceau sec. Je n’entends en aucune façon diminuer le mérite de l'œuvre de Fritz, mais je m'adresse à la raison des artistes de bonne foi pour les prémunir contre cette exclamation qui, elle aussi, a été exploitée pour les besoins de la cause. « Les paysagistes n’ont plus qu’à briser leurs pinceaux! » Ceci est tout simplement de l’absurdité; cela peut être exact pour les artistes médiocres, mais il ne fallait pas l'apparition de Fritz pour le faire constater; ce ne l'est point pour les vrais maîtres.

L'œuvre de cet enfant est créatrice; elle dévoile à coup sûr certains secrets d'harmonie, de grâce poétique, certaine façon nouvelle d'exprimer la nature, mais aucun pinceau ne doit céder le pas au couteau à palette, que Fritz lui-même eût peut-être abandonné plus tard lorsqu'il aurait appris à se servir d’autres moyens. Ce qui fait de ces tableautins des chets-d'œuvre, c'est leur charme entraînant, leur chaste mélancolie, c'est le parfum de pureté angélique qu'ils exhalent, c'est enfin l'âge et la personnalité de l'être extraordinaire qui les a produits.

[Il me semble que l'étude à laquelle je me suis livré vaut bien la peine d'être faite par d’autres que par moi et je la recommande surtout à quelques hommes d'élite qui, tout en reconnaissant la force des témoignages produits, se reprennent, même malgré eux,

S 341 es à douter, chaque fois qu'ils se retrouvent devant l'œuvre charmante à laquelle ils croiraient immédiatement s'ils la trouvaient moins belle. VW,

Voici une nouvelle déclaration reçue spontanément, par M. Van de Kerkhove, d'un commis qui a récemment quitté sa maison par suite de contestations. {C'est la déclaration de Loosberghs, insérée page 331).

Encore une attestation à enregistrer :

Bruges, le 25 avril 1875.

Cher Monsieur,

La labyrinthe où semble entrer la question de votre regretté Fritz, me fait un devoir de venir vous donner une attestation de ce que je sais.

Votre jeune fille qui fait ses études à l'établissement des demoiselles de la rue St-Jacques, répétait souvent à ses compagnes et surtout à l’une de mes filles que son frère faisait de petits tableaux.

A la mort de votre fils je vous écrivais quelques mots de condoléance parce que j'étais éloigné de Bruges lorsque le malheur vous frappa, mais peu de temps après je me rendis chez vous avec M. Edmond Carlier, de Mons. Bientôt vous nous fites voir des quantités très-grandes de petits tableautins devant lesquels M. Carlier et moi nous restämes émerveillés. Avec simplicité, les larmes dans les yeux et dans la voix, vous nous avez montré ces tableaux, en disant qu'ils étaient le travail de votre fils. — Je me souviens des éloges très vifs que mon ami et moi nous vous adressâmes. — Souvent depuis nous avons parlé du phénomène avant que ces œuvres fussent soumises au public.

Admirateur des beaux arts, je serais heureux de voir Bruges convaincu d'avoir possédé, trop peu de temps, il est vrai, un génie précoce,

ADOLPHE Popr.

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