‹ L'enfant de BrugesChapitre 66 sur 83 · Lrak or e dc · texte numérisé non relu

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d'accepter, et que notre intention sera d'adresser des remerciments par écrit au généreux donateur.

M. Herreboudt. J'applaudis de tout cœur à l'acte de générosité posé par M. Van de Kerkhove. Cependant, aucun de nous n'ignore à la suite de quel événement cette donation est faite. Cet événement a fait sensation non-seulement à Bruges, mais dans toute la Belgique et même à l'étranger, et il s’est engagé une vive polémique sur l'authenticité des tableaux attribués au jeune Fritz. Cette polémique a pris de telles proportions, que M. J. Van de Kerkhove, qui avait fait don d’un grand nombre de ces petits tableaux au Gouvernement, a cru devoir retirer, par écrit, cette donation, jusqu'à ce que la question soulevée ait été souverainement jugée par l'opinion publique.

Je crois que nous ferions chose prudente, que nous rendrions même service à M. Van de Kerkhove, en décidant de remettre notre acceptation jusqu’à ce qu’une décision soit intervenue. Nous pourrions peut-être même prendre position dans l'enquête qui a été organisée par les soins d’une société de la ville, et intervenir dans cette enquête comme administration communale. Je suis loin de vouloir émettre un avis sur l'authenticité des œuvres, je me déclare complètement incompétent ; mais nous devons pouvoir, à Bruges, trouver des éléments suffisants pour trancher la question préliminaire et très-importante qui se pose devant nous.

Car de deux choses l’une, ou nous avons à faire à un enfant phénoménal, ou nous sommes en présence d’une odieuse mystification. En dehors de ces deux termes il n’y a pas à choisir. Ou bien il s’agit d’un enfant de génie prématurément enlevé à l’art et à la ville de Bruges, et dans ce cas nous devrions de doubles remerciements au généreux donateur, ou bien il s’agit d’une mystification, et dans ce cas, en acceptant le produit de cette mystification, nous nous en rendrions presque les complices.

Ne préjugeons pas, Messieurs, attendons. L'opinion publique est saisie de la question; elle s’est posée comme juge. Il y a des journaux pour,ily ena contre. Nous ferions chose prudente en nous abstenant jusqu’à ce que la victoire se soit assise dans l'un ou l’autre camp.

Faisons à l'égard de M. Van de Kerkhove ce que M. Van de Kerkhove a fait à l'égard du Gouvernement. Et renvoyons la question à la Commission des beaux-arts, pour qu’elle examine s’il n’y a pas lieu pour l'Administration communale de sortir de sa neutralité, soit en nommant des délégués auprès de la Commission d'enquête, soit d'une autre manière.

Vous venez de remettre des médailles à des artistes d’un mérite reconnu. Plusieurs ont publié dans des journaux que l’œuvre attribuée au jeune Fritz n’est pas sérieuse. Si un jour il était démontré qu'il y a mystification, n'encourrerions-nous aucune responsabilité? Je demande donc que l'acceptation soit remise.

M. De Ridder. Quelle date porte l'acte?

M. De Busschere. Le 7 mai.

M. De Ridder. Il est fait par conséquent depuis que la polémique est épuisée.

M. Ronse. M. De Ridder dit que la polémique est épuisée. Mais du tout. Nous voyons au contraire la société du Willemsfonds se constituer en Commission et ouvrir une enquête. La question n'est donc pas tranchée.

M. De Ridder. Jé dit que M. Van de Kerkhove connaissait en ce moment toute l’importance de la polémique et que cependant il n’a pas hésité à faire la donation.

M. Van den Abeele. Une simple observation. Evidemment si M. Van de Kerkhove faisait don de 2,000 francs dans le but d'encourager l’enseignement primaire, mais s'il le faisait simplement en son nom, nous les accepterions avec empressement. Mais ici il fait cette donation au nom de son fils et i] déclare que la somme provient des droits d'entrée à l'exposition des tableautins attribués à ce dernier. Il y a donc ici une question spéciale. Je ne veux pas porter de jugement sur l'authenticité des tableautins; mais s’il était prouvé plus tard que la générosité de M. Van de Kerkhove a pour origine le produit d'une mystification, on pourrait nous reprocher d’avoir accepté. Sans doute la donation est louable dans son but, mais elle peut ne pas l'être dans sa source ; et c’est à raison de ce caractère particulier, que j'appuie la proposition de renvoi à la Commission des beaux-arts, non pas pour qu'elle examine la destination de la générosité, celle-ci est hors de doute, mais son origine. Et d’abord, ce renvoi serait régulier, c’est la marche ordinaire que le Conseil doit suivre et j'en fais la proposition formelle.

M. Pecsteen. Je ne puis admettre la manière de voir de l'honorable M. Van den Abeéele. Je ne conçois pas ce que la Commission des beaux-arts pourrait avoir à faire dans cette question. Une polémique s'est engagée sur l'authenticité des œuvres du jeune Fritz. Les principaux artistes se sont prononcés, les uns pour, les autres contre, maïs je doute pour ma part que jamais la lumière puisse se faire, et je crois que les uns contesteront toujours et que les autres ne cesseront d'affirmer. M. J. Van de Kerkhove est le seul au monde qui sait où est la vérité. Qu'est-il arrivé? M. J. Van de Kerkhove expose les œuvres de son fils ; les entrées produisent une somme de deux mille francs ; il nous l'offre pour en doter les écoles. Nous n'avons pas à nous occuper d'autre chose que de ce don, et notre mission n'est pas de nous prononcer soit pour, soit contre l'authenticité des tableaux. Je propose donc d'accepter purement et simplement la donation faite en faveur de nos écoles.

M. Ronse. Nous pourrions le faire s’il n'était pas dit dans l'acte que cette somme donnée est le produit de l'exposition des tableaux.

M. Pecsteen. Qu'importe cela? nous acceptons la donation parce qu'elle est faite au profit d'enfants pauvres.

M. Ryelandt. Mais toute proposition doit être renvoyée à l'examen d’une des Commissions du Conseil.

M. De Busschere. Du tout. Le règlement pour le Conseil n'en fait pas une obligation formelle.

Ne croyez-vous pas, Messieurs, qu'en renvoyant à la Commission des beaux-arts, comme deux membres l'ont proposé, nous blesserions le généreux donateur? Qui vous dit qu'il ne retirerait pas son don? Ce n'est pas à nous à entrer dans l'examen de la question d'art; nous sommes incompétents.

M. Van den Abeele. Je m'étonne des paroles que vient de prononcer le Président. Le Collége aurait dû prévoir que la question d’art aurait été soulevée, et le prévoyant, il a commis une faute en ne renvoyant pas d'office, cette affaire à la Commission. Il avait le temps de le faire, puisque l'acte est du 7 mai. Pour ma part, je ne puis accepter la position que le Collége nous a faite. J'accepterais sans hésiter la donation, si elle avait une autre source, une autre origine. Mais quoiqu'on en puisse dire, il s'agit ici d'une question d'art, et cela est tellement vrai, que s’il était prouvé que Fritz Van de Kerkhove est réellement l’auteur des tableautins, il y aurait pour nous bien autre chose à faire pour conserver sa mémoire.

Je propose formellement le renvoi à la commission.

M. De Busschere. Je dois déclarer que ni le Collége, ni moi, n'avons jamais pu soupçonner que la donation faite serait l’objet de critiques.

M. Van den Abeele. I ne s’agit pas de critique, mais d'un simple examen. Une société particulière s’est bien chargée du soin de faire une enquête, nous aussi nous pouvons en faire une.

M. Jooris. Je m'étonne de l'insistance de M. Van den Abeele, il veut que le Conseil s’érige en juge.

M. Van den Abeele. Mais non.

M. Jooris. Mais si. Si le Conseil prononce le renvoi, ce ne peut être que dans le but d'examiner, en commission tout au moins, si les tableaux sont oui ou non de Fritz Van de Kerkhove.

M. De Clercg. M. Jooris accepterait-il le produit d’une mystification ?

M. De Rycker. Il ne s’agit nullement ici d'une question d'art. Nous ne sommes pas appelés à accepter des objets d'art, mais une somme d’argent. Et s'il fallait renvoyer à une commission ce serait la Commission des finances

qui devrait s’en occuper.

M. Cauwe. Il y a une question de convenances. Pouvons-nous accepter le

produit d'une mystification ?

M. De Ridder. On peut rétorquer l'argument de M. Cauwe. Je me demande, pour ma part, si, étant acquis que M. Van de Kerkhove connaissait, à la date du 7 mai, la polémique engagée, nous ne poserions pas un acte d’inconvenance à son égard, en opposant un doute aux allégations de M. J. Van de Kerkhove? Il fait dans l'acte la déclaration formelle que les tableautins sont l'œuvre de son fils. Je ne vois pas qu'il y ait là un motif de refus, pas même un prétexte à objections.

M. Herreboudt. J'avais l'honneur de vous dire tantôt, qu'accepter en ce moment la donation faite, c'était de notre part émettre une opinion sur l'authenticité des tableaux. On a fait des signes de dénégation. Mais je vous demande ce que le renvoi pourrait préjuger, et comment M. J. Van de Kerkhove pourrait prendre de mauvaise part ce simple renvoi ? n'est-il pas notoire qu'un débat existe? Le père, qui est le mieux à même d'apprécier, affirme que ces tableaux sont l'œuvre de son fils; mais la critique, malveillante peut-être, j'admets cela, a attaqué cette affirmation. Eh bien, c'est à la critique à fournir la preuve de ce qu'elle avance ; c’est à elle à démontrer que les tableaux ne sont pas de Fritz. Laissons-lui le temps de le faire; elle a évidemment besoin d'un temps moral pour rassembler ses preuves. Mais si au bout de ce temps, d’un certain temps que je ne puis déterminer, elle n'y est pas parvenue, le débat sera clos et alors l'œuvre de Fritz sera inatta-

—-quable, et alors nous pourrons accepter et notre acceptation aura une signification nette et précise.

M. Van de Kerkhove a voulu affirmer, dans un acte authentique que les tableaux sont de son fils, et il veut avoir par nous la confirmation de ses dires. Je ne veux pas mettre ses assertions en doute, mais je demande à pouvoir délibérer. En acceptant purement et simplement, nous irions au-delà de notre mission.

Du reste, pour répondre à M. De Rycker, qui a dit que c'était une question financière et rien de plus, je dois faire remarquer que, si M. Van de Kerkhove avait voulu donner ce caractère à l'acte qu'il a posé, il aurait dû ne pas insister sur l'insertion de certaine phrase, et nous dire par une simple

lettre quelle était la source de la somme qu'il nous offre. Mais il veut plus, il veut que ce soit la fondation Fritz Van de Kerkhove, il veut que nous reconnaissions cette personnalité. Voilà ce qu'il nous demande, c’est nous demander trop, et c'est lui qui a fait de la question une question artistique présentant un intérêt général.

La discussion est close.

La proposition de renvoi à la commission est appuyée. M. le président la met aux voix. Neuf membres la repoussent, huit l’adoptent. En conséquence, la proposition n’est pas accueillie.

Ont répondu non, MM. Pecsteen, Jooris, Roels, De Ridder, Van Caloen, De Rycker, Mamet, Maertens et De Busschere.

Ont répondu oui, MM. De Clercq, Van den Abeele, Ryelandt, Van der Ghote, Cauwe, Herreboudt, Van Ockerhout et Ronse.

La proposition du Collége tendante à demander l'autorisation d'accepter la donation, est mise aux voix et adoptée par neuf membres contre un et sept abstentions.

Ont voté pour : MM. Pecsteen, Jooris, Roels, De Ridder, Van Caloen, De Rycker, Mamet, Maertens et De Busschere.

A voté contre : M. De Clercq.

Se sont abstenus : MM. Van den Abeele, Ryelandt, Van der Ghote, Cauwe, Herreboudt, Van Ockerhout et Ronse.

M. Van den Abeele. Je me suis abstenu parce que l'acte de donation va au-delà de ce qu'il eut consenti à accepter. (Sic).

Les autres membres donnent le même motif.

En conséquence de ce vote, le Conseil prend la délibération suivante :

Vu l'expédition d’un acte passé le 7 mai 1875, par devant le notaire De Busschcre, et enregistré à Bruges, le 10 mai suivant, vol. 446, fol. 38 vo, case 3, par lequel M. Jean Van de Kerkhove, négociant en cette ville, offre à la ville de Bruges, la donation provisoirement acceptée pour elle par M. Jules Boyaval, bourgmestre, d’une somme de deux mille francs, pour les intérêts en être employés annuellement sous le nom de « Fondation Fritz Van de Kerkhove, » à l'achat de prix ou de vêtements pour des jeunes garçons pauvres fréquentant depuis un an au moins les écoles de-garçons érigées ou à ériger par l'Administration communale, et qui se seront fait remarquer par leur esprit d'ordre, leur bonne conduite et leur assiduité ;

Vu les art. 910 et 937 du Code civil, l'art. 765 de la loi du 30 mars 1836, modifiée par la loi du 30 juin 1865, et les art. 1, 10, 46 de la loi du 19 décembre 1864 :

Arrête :

La donation faite par M. Jean Van de Kerkhove est acceptée par la ville, sous les clauses et conditions stipulées dans l’acte, et sous réserve de l'approbation de l'Autorité compétente.

La somme de deux mille francs sera employée à l'achat d'obligations de la ville donnant 4 1/2 p. °/, d'intérêt annuel, et inscrites au nom de la « Fondation Fritz Van de Kerkhove. »

JOURNAL DE BRUGES, 18 mai 1875.

On s'est souvent demandé si l'opposition est entrée au Conseil communal pour y faire de l’administration ou de la politique. Le doute n'est plus permis à cet égard. Depuis que représentant l'homogénéité libérale du Conseil comme un danger, les cléricaux sont parvenus à s’y glisser sous prétexte d’y exercer un tout petit contrôle au nom du droit des minorités, renouvelant la fable de la lice et sa compagne, ils ont grogné et montré les dents chaque fois qu’une question de progrès a été agitée. L’enseignement et le théâtre n'ont pas de plus rudes adversaires. Aujourd’hui c’est aux pauvres qu'ils s'en prennent, et leur haine pour le libéralisme est telle qu'ils repoussent les bienfaits offerts par une main libérale.

Si l’on avait douté que la mission de l'opposition au Conseil fut exclusivement politique, on en aurait acquis la certitude dans la séance de samedi.

M. Van de Kerkhove fait don à la ville d'une somme de deux mille francs, provenant des entrées à Bruxelles de l'exposition des œuvres d’art de son fils.

Qu'y a-t-il de plus simple au monde? Voilà plusieurs pauvres garçons qui seront bien habillés chaque année, sans qu'il en çoûte rien à la ville, ni au bureau de bienfaisance. On ne peut qu'’accepter avec reconnaissance une telle dotation, croyez-vous ?

Oui, mais vous comptez sans l'opposition politique qui, paraît-il, n’a pas de cœur. M. Van de Kerkhove est libéral, il a fait partie, comme tel, du Conseil communal, où il a été remplacé par un des cinq marguilliers qui y siégent maintenant. Donc, il faut le craindre, lui et ses funestes présents.

Mais le prétexte pour refuser ?

Parbleu, il est tout trouvé : On a contesté l'authenticité de l'œuvre de Fritz; donc la ville ne peut accepter le don. C’est M. Herreboudt qui le dit, et toute l'opposition de crier amen. M. Van den Abeele propose qu'on renvoie la question à la Commission des Beaux-Arts, il en fait la proposition. C'est ériger cette commission en Juge de ce qu'on a appelé la question Van de Kerkhove. Nous comprendrions la chose s’il s'agissait d’accepter des tableaux; mais de l'argent que ni le fils ni le père n'ont monnayé! Quelle pudeur, que de scrupules.

MM. De Busschere, Pecsteen, Jooris, De Ridder, De Ruckere,

s'efforcent en vain et par les meilleures raisons, à prouver que l'acceptation ne préjuge en rien la question artistique, l'opposition vote comme un seul homme le renvoi à la commission qui n'est rejeté qu’à une voix de majorité, et elle s’abstient avec la plus touchante et la plus politique unanimité, sur la question d'acceptation du don sauf M. Declercq, qui vote contre.

Et voilà comment les représentants de l'évêché au Conseil communal pratiquent la vertu la plus sublime de la doctrine chrétienne : la charité. Aussi ne doivent-ils pas s'attendre à la voir exercer à leur égard aux prochaines élections communales.

La Patrie, 24-25 mai 1875.

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