‹ L'enfant de BrugesChapitre 68 sur 83 · PAST · texte numérisé non relu

PAST

LA PATRIE DE BRUGES, 30 mai 1875.

Le comité d'enquête institué par la section locale du Willems- Fonds afin de rechercher la vérité dans la question Van de Kerkhove, nous adresse une longue lettre que l'abondance des matières nous empêche de publier et dans laquelle elle nous demande la rectification d’une erreur commise à son préjudice dans notre N° de mardi dernier. Répondant au Journal de Bruges nous avons dit que « l'enquête de cette société se fait sous l'inspiration de M. Van de Kerkhove. »

Le comité nous répond « qu’il n’agit sous l'inspiration de personne, qu'il prie tout le monde, croyants ou sceptiques dans cette affaire, de l'aider à la recherche de la vérité, et que du moment où il croira l'avoir trouvée, il publiera au grand jour le résultat de ses travaux avec toutes les pièces à l’appui. » — Dont acte.

LE DROIT, 9 juin 1875.

Une enquête composée principalement d'artistes distingués, devait avoir lieu samedi dernier, à Bruges, au sujet de la question Van de Kerkhove. Le désir de voir clair par eux-mêmes dans une question qui touche au sentiment national et où le dernier mot n'a pas été dit, portait ces personnes à se dévouer ainsi. Mais tout en considérant comme un devoir de ne pas s’incliner devant la décision de ceux qui se prononcèrent défavorablement et de manière à imposer leur verdict au public, sans prendre de précautions suffisantes, c'est-à-dire sans interroger M. Van de Kerkhove et le prier de faire valoir ses preuves à l'appui, plusieurs d’entre elles, — MM. Slingeneyer et Alfred Verwée, M. de Brou — ne purent, à cause de divers empêchements, donner suite à leur adhésion ; de sorte qu’au lieu d’une enquête, il n'y eut qu'une simple recherche de la vérité, à laquelle prirent part deux peintres excellents, MM. Lamorinière et Eugène de Block; M. Gustave Lagye, rédacteur en chef de /a Fédération artistique; et M. E. Sinkel, directeur de Le Droit. L'espace nous manque pour rendre compte aujourd’hui de ses résultats. Cependant

nous pouvons déclarer qu'après avoir examiné une quantité de panneautins de Fritz et de tableaux de son père à toutes les époques et de tous les genres, même du genre Fritz, ces messieurs acquirent la conviction que les panneautins susdits sont pour la très grande partie l'œuvre du fils, et que cette œuvre dénote une nature privilégiée. un tempérament merveilleux.

LE DROIT, 23 juin 1875.

La Fédération artistique reproduit l’articulet de notre avantdernier numéro sur la Question Van de Kerkhove et fait suivre cette reproduction des lignes suivantes :

« Une épreuve importante ayant été résolue, nous attendrons son résultat pour instruire nos lecteurs des détails de notre enquête, enquête officieuse, et qui n’a d'autre but que de faciliter la voie à ceux qui, comme nous, ne cherchent que la justice et la vérité. »

Nous ferons connaître aussi prochainement le résultat dont il s’agit; en attendant, nous répondrons à une question qui nous a été posée, d'expliquer ce que nous entendons par les mots : « ces messieurs acquirent la conviction que les panneautins susdits sont pour /a très-grande partie l'œuvre de Fritz... »; cette question ne nous embarrasse aucunement, et nous croyons pou- . voir y répondre sans consulter nos honorables amis, MM. Lamorinière, de Block et G. Lagye, avec lesquels nous sommes ici en parfaite communion d'idées et de sentiments.

Que les tableautins aient été ça et là retouchés par M. Van de Kerkhove père, ce n'est pas douteux. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait qu'il eût prévu la mort de Fritz et arrêté de faire, à la suite de cette mort, une exposition de panneautins, ce qui est tout à fait inadmissible. La question est donc de déterminer la part de l'enfant dans l'œuvre qui lui est attribuée. Cette part, c'est la vie, ou plutôt le principe de vie, la tonalité, l'harmonie des couleurs, harmonie si touchante et si frappante que, dans les premiers essais, dans ceux où les éléments semblent encore à l'état de chaos, elle apparaît avec autant d'éclat que dans les derniers où ils sont séparés et déterminés. M. Van de Kerkhove père a de l'habileté, du faire, et une certaine audace fan-

tastique, mais il n’a rien de ce feu sacré par lequel son fils fait jaillir de n'importe quoi et n'importe comment le germe fécond et lumineux qui séduit et fascine à première vue comme les émanations fécondantes de nos pensées et de nos sentiments, les sources véritables d’où surgissent les créations L'or pur altéré par lui, quelquefois d'une manière regrettable, n’est cependant jamais rendu méconnaissable pour qui se laisse aller à ses impressions naturelles, aux vibrations produites par la révélation de la beauté simple, enfantine, primesautière, du génie naissant.

JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 30 juin 1875.

LETTRE DE M. VALCKE.

Nous avons depuis quelque temps gardé le silence au sujet de la question Van de Kerkhove pour des causes qui seront connues et appréciées plus tard. Nous conserverons provisoirement la même attitude. Toutefois, un document nouveau vient de nous être remis. Voici dans quelles circonstances cette pièce s’est produite :

M. Valcke, conseiller communal à Bruges et médecin de la maison Van de Kerkhove, est, depuis quatre mois, retenu par la maladie dans une inaction à peu près complète. Entré en convalescence, son premier soin a été d'écrire au père de Fritz la lettre suivante qui se passe de tout commentaire.

Bruges, le 19 juin 1875.

Mon cher Monsieur Van de Kerkhove,

Pendant ma longue maladie qui a interrompu toute communication entre nous, les journaux m'ont appris les difficultés et les oppositions de toutes sortes que vous avez rencontrées pour faire reconnaître par le public le talent précoce de votre pauvre enfant.

En présence de discussions d’une hostilité si passionnée, j'ai cru qu'il était de mon devoir, en ma qualité et de médecin et

d'ami, d’ajouter mon témoignage aux nombreuses attestations que vous avez déjà entre les mains.

Je viens donc affirmer sur l'honneur que dans votre atelier, qui m'était ouvert à toute heure du Jour et sans que je fusse introduit par personne, j'ai eu, non pas une fois, mais cinquante fois, l'occasion de constater que le jeune Fritz travaillait à ses panneautins, et ce dans des positions et des attitudes différentes, étant sur une petite chaise devant une autre plus grande qui lui servait d'appui, parfois même étendu sur le parquet.

J'affirme également que, sans y attacher grande importance (car vous appeliez cela tripoter), vous avez cependant, vous et madame Van de Kerkhove, appelé plus d’une fois mon attention sur le travail de Fritz.

Je tiens aussi à vous rappeler combien parfois l'enfant nous surprenait par ses saillies inattendues : ses yeux s’animaient et ses expressions mêmes montaient en quelque sorte à la hauteur de son jeune talent !

Recevez, mon cher Monsieur Van de Kerkhove, avec cette déclaration vraie et sincère, dont vous ferez tel usage qu'il vous conviendra, l'expression de mes sentiments les plus attachés.

Signé : D' ADOLPHE VALCKE, Conseiller communal.

Puisque nous y sommes et sans rentrer dans la discussion qui est épuisée, nous désirons dire ici à un journal de Londres, The Academy, quelques mots en réponse à un article publié dans son n° du 12 juin dernier. Ce journal avait puisé ses renseignements uniquement chez nos adversaires. Afin de l'aider à trouver la vérité, nous lui avions adressé, non pas « des remontrances indignées » comme il le dit — par inadvertance, nous nous plaisons à le croire — mais les pièces décisives que l'Art de Paris a eu la loyauté d'insérer : 1° La lettre du consul Ritter. 2° Celle de M. de Vos, l'éminent magistrat de Bruges, aujourd'hui procureur général du Caire. 3° La communication de M. Héris. Ces pièces étaient accompagnées d’une simple lettre d'envoi, sans aucune espèce de commentaire « indigné » ou autre.

Imitant un triste exemple, The Academy, non-seulement n'insère pas les pièces qui auraient éclairé ses lecteurs, mais elle imprime un article excessivement malveillant et tout aussi injuste où nous ne reconnaissons pas la plume calme et impartiale d'un loyal Anglais. « Noblesse oblige » cependant et l'on était en droit d'attendre de notre confrère, au lieu de ses appréciations passion-

nées, une discussion impartiale haute et digne à la fois. Nous ne désespérons pas, malgré tout, de la trouver un jour dans ses colonnes, tant nous avons foi dans l'équité naturelle à nos voisins du nord.

LE DROIT, 30 juin 1875.

Obligé de nous absenter prochainement pour remplir dans les principaux ports allemands et autres de la Baltique, une mission du gouvernement, nous sommes forcé de nous séparer en quelque sorte de nos honorables amis de l'enquête Van de Kerkhove, en présentant isolément nos conclusions sur la question. Ces conclusions par suite n’ont pas tout-à-fait le degré de précision désirable, degré que, nous l’espérons bien, ces amis atteindront; elles sont cependant rigoureusement vraies; nous les avons exprimées globalement en assignant dans notre dernier numéro la part de Fritz dans les tableautins ; il nous reste à émettre quelques réflexions pour compléter notre pensée; nous les ferons précéder d’une lettre non encore publiée et qui constitue bien l'attestation la plus concluante produite dans le débat; cette lettre émane de M. le docteur Valcke, conseiller communal de Bruges, médecin traitant de la famille Van de Kerkhove, qui n'a pu l'écrire plus tôt, à cause d’une maladie grave dont il vient seulement de se relever; M. Valcke affirme formellement avoir vu peindre cinquante fois l'enfant à ses tableautins et avoir admiré souvent sa rare intelligence; pour nous, cette attestation était inutile, l’analyse des tableautins nous ayant entièrement convaincu, mais pour le public qui n’a pu se livrer à une semblable étude, elle présentera nécessairement le caractère important dont il s’agit.

(Voir plus haut la lettre de M. Valcke).

Fritz a donc peint : il a apporté à l'œuvre qui lui est attribuée, la poésie, le sentiment, l'originalité; voilà ce que, selon nous, révèle le sens artistique, quand on se livre à un examen bienveillant et éclairé de la question.

Nous inclinons fortement à penser que sa part est plus considérable encore dans cette œuvre, laquelle, pour la conception et l'exécution et sauf d’insignifiantes exceptions, nous semble

entièrement de lui; ce qui nous empêche d’être plus affirmatif, c'est la crainte de nous prononcer sans garantie suffisante, sur des points susceptibles de soulever des discussions.

MM. Lamorinière, de Block et G. Lagye arriveront probablement à des conclusions plus nettes que les nôtres, quand l'épreuve à laquelle ils se livrent et dont nous avons entretenu nos lecteurs, leur aura apporté la lumière voulue.

J1 s’agit de constater authentiquement le talent de Mlle Louise Van de Kerkhove, sœur de Fritz, âgée de 13 ans, qui peint comme son frère, en l'imitant, mais dans une gamme autre, dans un sentiment moins mélancolique, plus gai.

Mie Louise Van de Kerkhove ébaucha pendant notre visite à Bruges, des panneautins qui doivent être achevés. Pour lui permettre de terminer ces ébauches intéressantes, nous sommes obligés de lui laisser naturellement une certaine liberté. L'inspiration et les moyens d'exécution, chez une jeune fille de son âge surtout, arrivent rarement à l'heure fixée. Il faut donc éviter de la mettre à La torture et, d’un autre côté, agir de manière à dissiper tous les doutes, et c'est cette difficulté qui nous arrête momentanément.

Quoiqu'il en soit de cette preuve matérielle d'un talent précoce, recherchée pour satisfaire l'opinion publique, il n'en résulte pas moins de nos investigations que Fritz était doué d’un véritable génie; ce génie prit son essor par suite de circonstances propices, de la grande liberté qui lui fut laissée d’exprimer ce qui était en lui, tout en mettant en quelque sorte à sa portée, la possibilité d'acquérir rapidement ses propres moyens d'expression; Fritz vécut dans un milieu essentiellement favorable à son éclosion; son œuvre doit être accepté avec reconnaissance et conservé soigneusement par l'Etat, à cause de sa valeur particulière, et afin de démontrer combien le génie naturel peut percer et rayonner quand on lui laisse libre-carrière, par quelques encouragements.

La question de savoir si dans le cas où il eût continué de vivre, Fritz aurait pu se développer dans les conditions où il se trouvait, se présente nécessairement à l'esprit après l’appréciation de son œuvre et de sa personnalité.

Cette question, selon nous, se résout négativement.

Fritz connaissait sa force, — son père avoue lui-même qu'ayant un jour retouché un des panneautins, l'enfant alla se plaindre à sa mère en pleurant et disant que son père gâtait son tableau — il connaissait sa force et se savait aimé mais non apprécié.

Pour progresser, il aurait dû continuer de jouir de sa liberté et être encouragé avec discrétion, progressivement, ce qui pouvait se faire en cherchant à répandre ses œuvres et à lui créer un nom.

Son entourage n'était pas à même de lui procurer ces conditions heureuses, indispensables au développement d'un esprit qui déjà a donné sa mesure.

C'est par la variété, l'unité et l'abondance de ses œuvres, que la valeur de Frédéric Van de Kerkhove ressort surtout. Envisagées isolément, elles saisissent peu. Pour en faire une exposition, il fallait qu'on y prit garde, par sa mort. Pas plus M. Van Hove que M. Van de Kerkhove, ou tout autre ne pensa avant cet événement, à les regarder d'assez près pour acquérir la conviction qu'elles méritaient d'attirer sur elles et sur leur auteur l'attention publique.

En s'écartant des sentiers battus, le génie se trouve isolé; par ses audaces pleines de naïveté, Fritz devait rester ignoré.

Pour parvenir, il faut plaire, et pour plaire, penser et faire comme chacun dans la voie de chacun. Fritz n'était pas capable de briller de cette manière, à l’aide d'une éducation ordinaire, de moyens d'expression enseignés dans les établissements d'instruction. Comprenant qu'il ne pouvait être apprécié ni des siens ni du monde, il se sentait instinctivement frappé au cœur; de là sa crainte incessante de mourir, inexplicable autrement. S'il avait davantage contenu ses ardeurs artistiques et développé ses forces physiques, il n'en aurait pas moins végété ensuite, après s'être révélé tardivement. L'indifférence, le manque d’enthousiasme, de foi causèrent sa mort.

AVENIR DES FLANDRES, 5 juillet 1875.

Nous trouvons, dans le Droit une attestation significative en faveur de l’entant de Bruges. Elle émane de notre concitoyen M. le docteur Valcke, conseiller communal, médecin traitant la famille Van de Kerkhove et qui n’a pu l'écrire plus tôt, à cause d’une maladie grave dont il vient seulement de se relever.

M. Valcke, dont personne ne suspectera l’impartialité, affirme formellement avoir vu peindre cinquante fois l'enfant à ses tableautins et avoir admiré souvent sa rare intelligence.

Voici cette lettre : (voir plus haut).

Nous espérons bien que les journaux qui ont dit qu'après la lettre de M. Van de Kerkhove — dont il reste aujourd’hui bien peu de chose — « tout était fini, » auront la loyauté de reproduire la lettre de M. Valcke, s’ils veulent qu'on ne les soupconne de partialité.

Sous peu, espérons-nous, nous aurons l'enquête du Willems

Fonds.

JOURNAL DE BRUXELLES, 9 Juillet 1875.

Un peu de silence s'est momentanément fait autour de Ja question Van de Kerkhove, le peintre prodige brugeois que la mort a enlevé à l’âge de onze ans, et dont les œuvres, qui ont été exposées, il y a quelques mois, à Bruxelles, ont produit tant d'impression sur l'esprit des meilleurs connaisseurs et provoqué un enthousiasme indescriptible. L'admiration était générale, et l'on ne se lassait pas de voir et de revoir ces tableautins merveilleux, qui sont l'œuvre d’un enfant! La nature a des mystères impénétrables. Le peintre prodige de Bruges s’est placé à la hauteur des maîtres les plus grands de l’art, et jamais il n'a pris de leçons! Comment expliquer ce phénomène, qui est par lui-même inexplicable? Et pourtant les faits sont là.

Si nous avons été à même d’admirer les tableautins du jeune Fritz Van de Kerkhove, c'est à M. Ad. Siret que nous le devons. C'est lui qui, le premier, a parlé de cet artiste phénomène ; c’est lui qui a révélé un immense talent inconnu; — pourquoi ne dirions-nous pas un immense génie? — C'est lui qui a poussé à l'exposition des tableautins merveilleux et qui a classé le jeune Fritz dans la catégorie des gloires artistiques belges. Il a accompli ainsi une œuvre méritoire, qui lui fait le plus grand honneur et témoigne hautement de son patriotisme. M. Ad. Siret a travaillé à cette œuvre avec persévérance, tact, dévouement et patriotisme. Ce n'est que lorsqu'il eut réuni tous les éléments nécessaires qu'il parla du peintre prodige sous l'empire du plus ardent amour de l’art; il en parla en patriote, en connaisseur, en artiste et en savant. Il éleva sur le pavois avec un enthousiasme que nous avons partagé en admirant, au Waux-Hall, dans les salons du Cercle artistique, les tableautins chefs-d'œuvre du jeune Fritz. M. Siret s’est conduit en cette circonstance comme un homme de goût et de cœur.

Pendant son travail préparatoire, M. Siret a gardé le silence le plus complet sur l'artiste prodige qu'il voulait, par justice et par devoir, placer au panthéon des gloires belges. Il fit un travail consciencieux et bien coordonné. I! prit ses renseignements aux meilleurs sources, et, lorsqu'il fut armé jusqu'aux dents, comme on dit, il alla de l'avant et produisit au grand jour l’œuvre du grand maître que la mort avait enlevé, à l’âge de onze ans, à la Belgique.

La contradiction survint. On mit en doute l’origine des tableautins, autour desquels l'admiration ne faisait que croître pourtant. On accusa le père de Fritz de supercherie; on accusa presque M. Siret de s'être en quelque sorte laissé mystifier. M. Siret tint bon. Il était trop bien renseigné, trop convaincu pour ne pas persévérer dans sa thèse et dans la mission qu’il s'était imposée. D'ailleurs, de tous côtés, il recevait des témoignages d'encouragement qui ne pouvaient que stimuler son zèle et son dévouement. Une lettre flatteuse que lui a adressée M. Dumortier fait en termes chaleureux l'éloge de sa patriotique entreprise. On sait ce que vaut le témoignage du grand patriote tournaisien en ces matières. Cette lettre du vétéran de nos luttes politiques, M. Siret peut la considérer comme un souvenir qui l’honore au plus haut degré.

Une polémique a surgi. Elle fut vive et acrimonieuse, M. Siret n'est jamais sorti de son calme. Comme il a raison, il s'est borné à être modéré, même au moment où la lutte était la plus vive. D'un côté, dans le but de nuire à l’entreprise si louable de M. Siret, on a dit que Fritz était un hydrocéphale, qui manquait d'intelligence; de l’autre, on a dit qu’à l'école il n'avait jamais été propre à rien; d’un autre côté encore, on a nié qu'il fût l’auteur des tableaux à lui attribués. [1 y a eu là-dessus des controverses à perte de vue. Mais les témoignages les plus importants ont été donnés en faveur du jeune défunt, par les hommes les plus dignes de foi et les plus respectables. Enfin, une société brugeoise s'est chargée de faire une enquête sur la question. Que sortira-t-il de cette enquête? C’est ce que nous ne pourrions dire, puisque nous n'avons pas voix au chapitre. I] nous faut donc attendre.

Le Droit, journal qui se publie à Bruxelles, s'est beaucoup occupé de l'affaire Van de Kerkhove. C’est un partisan de l'idée que poursuit M. Siret. Or, cette feuille, dans son numéro du 30 juin donne une nouvelle preuve qu'on a calomnié le jeune Fritz en niant son intelligence. Laissons parler le Droit: (voir p. 362).

JOURNAL DE LIÉGE, 19 juillet 1875.

« M. le ministre de l'intérieur vient d'accepter définitivement pour le musée les tableautins Van de Kerkhove. Voilà donc l'Enfant de Bruges, baptisé par M. Siret, qui va passer à la postérité. Dans cent ans, on racontera de lui des histoires merveilleuses comme à propos de Louise Lateau et de Pic de la Mirandole.

» Maïs, heureusement pour les historiens futurs, les journaux du temps fourniront le dossier complet de cette curieuse aventure, et il serait bon qu'on réunît les pièces de ce procès pour les déposer aux archives (1).

» Ce qui paraît avoir décidé le gouvernement, c'est que M. Van de Kerkhove vient de produire un second phénomène — sa fille, âgée de treize ans, — qui peint, dit-on, aussi bien que feu son frère.

» La sœur peint, donc le frère peignait.

» Si j'avais été appelé à émettre une opinion, j'aurais précisément trouvé dans ce second phénomène la négation du premier, car il prouve à toute évidence que la confection des fameux tableautins n'est qu'un truc à la disposition de qui veut s’en

servir. »

JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 15 septembre 1875.

Depuis assez longtemps déjà, on nous a adressé de toutes parts des questions au sujet de l'épisode Van de Kerkhove. Ces demandes nous ont été faites avec une extrême courtoisie et dans des intentions dont nous sommes heureux de constater le caractère patriotique.

Nous aurions voulu attendre le résultat des enquêtes annoncées qui ce traitent absolument en dehors de nos relations. Ce résultat, retardé par des causes indépendantes du bon vouloir

(1) L'auteur de cette correspondance qui n’est autre que le rédacteur en chef de l'Echo du Parlement, doit être satisfait. Le dossier demandé existe : le voici. Seulement nous ne le déposons pas aux archives; nous le donnons au public. AD, Se

des commissions, sera connu d'ici à quelques semaines, ainsi que nous l’apprennent les journaux de Bruges. En attendant nous voulons satisfaire, en partie du moins, la légitime impatience des questionneurs dont nous avons parlé plus haut. Nous ne devons ni ne voulons à aucun prix, on le comprendra facilement, rentrer dans un débat complètement épuisé. S'il reste des incrédules ou des timorés exigeant plus que ce qui a été donné, c’est-à-dire le témoignage d'honneur des hommes les plus haut placés dans l'estime publique et qui ont déclaré par écrit avoir vu exécuter les œuvres contestées, s'il reste de ces natures fàcheuses par lesquelles tant de mal arrive et tant de bien ne se fait pas, nous les plaignons et, si, par leurs agissements, ils pouvaient avoir compromis les suites naturelles d'un fait glorieux pour l’art national, nous leur laissons la lourde responsabilité da leur conduite.

Nous avons réduit nos adversaires au silence le plus complet; du moment où des pièces indiscutables leur ont été fournies, ils ont refusé de les publier, declarant la question vidée, procédé commode sans doute, mais peu loyal. Nous constaterons donc que nous avons terminé la discussion, vis-à-vis du public honnête et sensé, avec tous les honneurs de la guerre. Les enquêtes sérieuses et faites sans parti pris, ne peuvent que corroborer ce qui a été dit par nous ou qu'apporter peut-être quelques témoignages de plus en faveur de la vérité. Nous n’y attachons, pour notre part, d’autre importance que celle de quelques hommes dignes d'estime de plus se joignant à nous, pour revendiquer la jeune gloire que l'on a essayé d'enlever au pays.

Nous le répétons, nous n'avons plus à rentrer dans la lutte, mais nous avons à remplir notre rôle d’historien...……. J

Quant au sort réservé aux tableautins tant applaudis aux diverses expositions qui ont eu lieu en Belgique, ce n’est pas à nous qu'il faut le demander. Nous avons fait — et dans la plus large mesure — notre devoir vis à vis de l’art et vis à vis du

pays.

LA FÉDÉRATION ARTISTIQUE, 19 novembre 1875.

L'enquête si impatiemment attendue du Willemsfonds de Bruges, concernant l'authenticité de l’œuvre du jeune Fritz, exposé avec succès à Bruxelles, à Anvers, à Liége et à Gand, a

paru enfin. En attendant qu’à notre tour nous apportions dans le débat qui vient de se rouvrir de nouvelles lumières et de nouveaux renseignements, nous nous contenterons d'insérer sans commentaires la traduction de cette pièce importante, sur laquelle nous attirons spécialement l’attention de nos lecteurs :

« La commission d'enquête du Willemsfonds de Bruges vient de terminer ses travaux. Le Halletoren publie son rapport, présenté en séance du 18 octobre.

» La commission, pour remplir consciencieusement la mission dont elle avait été chargée, a cru nécessaire d'établir le débat entre M. Van de Kerkhove et ses adversaires. M. Van de Kerkhove a donc été invité à fournir ses preuves et à indiquer ses témoins, ainsi que M. Jean Rousseau, qui paraît être son adversaire le plus décidé. Pour procéder avec l'impartialité la plus complète, on a rédigé un règlement, dont il a été adressé une traduction française à MM. Van de Kerkhove et Rousseau, pour servir de guide à ce dernier, qui ne connait pas le flamand.

» À cet envoi, M. Rousseau a répondu par la lettre suivante, portant la date du 13 avril 1875 :

« Messieurs,

» Je n'ai de débat sur l'affaire Van de Kerkhove qu'avec M Siret; je lui ai proposé, dès le début, et il a accepté l'arbitrage, une enquête d'artistes. Rien ne saurait donc motiver, dans cette affaire, l'intervention de tiers qui y sont étrangers, et auxquels je ne pourrais répondre sans m'engager à satisfaire de même toute personne ou toute société à laquelle il conviendrait de se mêler de ce différend.

» J’ajouterai, Messieurs, que, professant la plus sincère considération pour le Willems-fonds, j'ai cru devoir consulter sur ce point plusieurs de vos confrères de Bruxelles, et que tous se sont rangés à mon avis quant au caractère irrégulier de votre intervention qu'ils déplorent hautement au nom de la Société.

» Je ferai remarquér enfin subsidiairement, que je ne saurais trouver de garanties sérieuses d'impartialité dans une enquête qui s'est ouverte avec le désir déclaré de conserver à la ville de Bruges ce qu'on appelle «la gloire » de Fritz Van de Kerkhove.

» Agréez, etc. — »

» En réponse à cette lettre, le comité a écrit à M. Rousseau, dans les termes suivants :

« Bruges, le 15 avril 1875.

» Monsieur,

» Le Comité d'Enquête nous charge de vous faire observer que ce n'est pas à juste titre que vous pouvez suspecter notre impartialité, puisque la phrase

que vous citez est une phrase que l'Echo du Parlement a tronquée et que malgré trois lettres rectificatives, il a refusé de rétablir dans son entier. Cette phrase était conçue comme suit :

» « Comme Flamands et comme Brugeoïis, nous ne recherchons point des » gloires de contrebande La vérité seule sera notre objectif dans ces recher- » ches. Mais nous désirons ardemment voir conserver à Bruges et à la Flandre » artistique le bénéfice d’une renommée aussi originale que celle du petit » Fritz Van de Kerkhove. »

» Vous avez d’ailleurs à Bruges des amis ou connaissances qui pourraient vous renseigner sur notre honorabilité personnelle et sur la question de savoir si, ayant accepté le mandat de rechercher 1mpartialement la vérité, nous serions capables de la trahir

» Enfin, nous pensons que les conditions de l'enquête, dont il nous a été donné connaissance, la faculté laissée aux parties de produire tous leurs témoignages et leurs moyens de preuve, en dernier lieu la publicité donnée à toutes les pièces de l'enquête. constituent des garanties d'impartialité qui imposeraient aux juges les plus prévenus la nécessité d’être justes.

» Quant à l'opinion de certains de nos confrères consultés par vous, elle passe par dessus nos têtes et s'adresse à la section brugeoise du Willemsfonds qui nous a chargés de notre mission. Nous nous bornons à faire remarquer que, parce que ces Messieurs habitent Bruxelles, nous ne sachions pas que leur opinion ait plus de poids que celle du Willemsfonds brugeois.

» Restent vos motifs personnels; nous croyons-que, précisément parce que nous sommes étrangers à la polémique soulevée entre vous et M. Siret, notre enquête présente des garanties d'impartialité que ne pouvait présenter la vôtre et que ne pourrait présenter une enquête dirigée par M. Siret. Notre intervention est justifiée par le mandat que nous avons reçu du Willemsfonds de rechercher la vérité; nous avons pensé qu'elle ne pouvait jaillir que d’une enquête contradictoire et comme le débat a surgi, non-seulement entre vous et M. Siret, mais entre vous et M. Van de Kerkhove, nous nous sommes adressés à vous, non pour intervenir dans une polémique qui nous est étrangère, mais parce que. principal adversaire de M. Van de Kerkhove, vous nous paraissiez naturellement indiqué pour démasquer la fraude, si fraude il y à.

» Nous persistons encore, Monsieur, à espérer que vous changerez d’avis et que vous ne déclinerez pas notre invitation; si cependant vous persévériez dans votre refus, nous vous prierions de nous en avertir et nous tâcherons, à regret, de trouver un autre adversaire à M. Van de Kerkhove.

» Agréez, Monsieur, l'assurance de notre parfaite considération.

» Le Président du Comité d'Enguéte,

» GEORGE FERNAU.

» Le Secrétaire,

» JUL. SABBE. »

» Cette lettre fut renvoyée au comité, sans même avoir été ouverte. On s'adressa ensuite à M. Collinet, statuaire, autre contradicteur de M. Van de Kerkhove, pour obtenir des renseignements. Cet artiste crut devoir décliner la proposition.

» Il en résulta qu’une discussion était devenue inutile. Comme

Be

les raisons de M. Van de Kerkhove ne pouvaient plus être l'objet d’un examen de la part d’un de ses adversaires, le comité résolut de poursuivre l'enquête, en dehors de toute participation des intéressés et d'abandonner les questions de valeur artistique.

» L'enquête devait se borner dès lors à une recherche des faits; il était inutile d’avoir recours à des experts. Tous les efforts de la commission ont donc tendu à établir :

» 10 Si Fritz a peint;

» 20 Si les panneautins exposés à Gand, Liége, Anvers et Bruxelles sont de lui et entièrement de sa main.

» La commission a décidé en outre de n'admettre comme vérité, que ce qui serait prouvé indubitablement, soit par des témoins loyaux, soit par des preuves matérielles irréfragables.

« Quant au premier point, » dit le rapport, «il paraît établi que l'enfant peignait, et que ce qu'il produisait n'était pas un barbouillage informe, mais représentait des objets distinctement reconnaissables. Le nombre des personnes généralement réputées loyales, qui l'ont affirmé sur l'honneur, est trop grand pour que nous puissions douter.

» Il nous suffira de citer ici M. Ritter, vice-consul d’Allemagne, à Roulers, et les dames X., qui, du vivant de Fritz, fréquentaient beaucoup la maison de M. Van de Kerkhove. Même du vivant de son fils, M. Van de Kerkhove a parlé plusieurs fois à ces dames des dispositions qu'il remarquait chez l'enfant, disant qu'avec le restant des palettes, il trouvait parfois des effets qui l'étonnaient.

» Une fois, une de ces dames a même entendu le père Van de Kerkhove critiquer le ciel d’un des tableautins de Fritz et l'enfant répondre que c'était ainsi, et qu'il avait étudié le ciel le matin même. La sœur de cette dame a vu travailler l'enfant au moins à l'un des panneautins exposés, celui qui représente le moulin de St-André, mais elle n'assure pas le lui avoir vu achever entièrement.

» D’autres témoins sont encore venus confirmer ces renseignements. Il est par conséquent à peine possible que M. Van de Kerkhove n'ait parlé à personne du talent de son enfant, avant le décès de celui-ci. Plus d'un témoignage prouve le contraire.

» Nous avons même reçu à ce propos une confirmation volontaire, qui a une valeur particulière, celle de M. le greffier de la justice de paix à Nieuport.

» Ce fonctionnaire déclare qu’un jour, avant la mort de jenfant, étant à table à la Clef d'or, le commis de M. Van de

Kerkhove est venu lui parler du jeune fils de son patron, en disant, lui aussi, que l'enfant peignait déjà de jolies choses.

» Une dernière circonstance fait disparaître tout doute sur ce fait : nous avons présenté un des panneautins, que M. Van de Kerkhove nous avait remis, à M. Jules Mazeman, encadreur et greffier du conseil des prud'hommes à Bruges. Ce temoin a déclaré le reconnaître comme ayant été encadré chez lui. Ses livres de commerce démontrent que M. Van de Kerkhove n'a plus fait encadrer de panneaux de ce genre depuis le 22 novembre 1872, c'est-à-dire peu de temps avant la mort de Fritz, qui a eu lieu en août 1873. Et à cette époque déjà, les panneautins, autant que le témoin se le rappelle, portaient le nom de l'enfant.

» Pour être complets, nous devons ajouter qu'ayant appris que la sœur de Fritz, Mlle Louise Van de Kerkhove, âgée de 14 ans, peignait également des tableautins dans le genre de ceux attribués à son frère, nous nous sommes rendus chez M. Van de Kerkhove, et que la jeune demoiselle a esquissé, en notre présence, à l’aide d'une petite truelle et en 15 minutes de temps, un petit paysage, que nous avons emporté. Cette esquisse, assez remarquable pour une fille de 14 ans, reste cependant au-dessous de ce qu'on fait valoir pour l'ouvrage de son frère.

» On nous a montré également d’autres tableautins de Mlie Van de Kerkhove; ne les ayant pas vus peindre, nous n'avons pas cru pouvoir les prendre en considération.

» Un jour nous avons trouvé un panneautin, provenant de la maison Van de Kerkhove, avant le décès de Fritz. Il représente un arbre, qui ressort sur un ciel brumeux; et les propriétaires — les époux De B., — nous assuraient l'avoir eu du jeune Fritz même. Cependant nous avons trouvé au dos du panneautin cette inscription : Peint par Fritz; Van de Kerkhove, mort à Bruges, à l'âge de 10 ans et 11 mois. Nous l'avons fait remarquer à la fille De B., qui nous répondit que cette inscription avait été placée là, lorsqu'on avait encadré le tableautin peu après la mort de Fritz. Quoiqu'il en soit de cette explication, nous résolûümes de ne pas nous arrêter à ce témoignage, tout en nous le faisant connaître.

» La seconde question à résoudre est restée infiniment moins obscure que la première, et il ne pourrait en être autrement. En eflet, Fritz est mort, et il n’y a qu’un seul témoin entendu par nous, qui puisse affirmer avec certitude de lui avoir vu jamais commencer et achever; la part prise par lui dans la composition

des œuvres exposées sous son nom, reste conséquemment entourée d'incertitude.

» Nous avons cependant pu réunir quelques indications. Nous avons prié M. Van de Kerkhove de nous montrer les cahiers de classe de son fils. Nous avons reçu un cahier de calligraphie, un album et un livre de lecture avec des gravures enluminées par l'enfant.

» De l'examen de ces pièces, il a paru résulter qu’en prenant en considération quelques dessins, l'enfant ne dessinait pas mieux que d'autres enfants de son âge. Cela nous est assuré aussi par M. Mouzon, directeur de l'Ecole Moyenne.

» Les gravures coloriées ne le sont pas précisément mal pour l'ouvrage d’un enfant; mais il n'y a rien qui puisse faire soupconner le talent et le goût qui brillent tant dans les panneautins. Nous devons cependant ajouter que le cahier de calligraphie et l'album paraissent dater d'une époque bien antérieure à celle où furent peints les panneautins, et que M. Van de Kerkhove ne les indique que pour établir que l'enfant avait le goût du dessin dès sa jeunesse. On pourrait donc en conclure que certains arbres, les détails d'architecture et quelques petites nuances ne sont pas dues à Fritz. Au reste, nous ne pensons pas que la déclaration de M. Van de Kerkhove à ce sujet ait été absolue; il a même reconnu être l'auteur de certains arbres et des lignes architecturales, que l’on trouve dans l'ouvrage attribué à Fritz. Cette déclaration a été faite en présence de M. Van Gheluwe, directeur de l'école de musique, à Bruges, et M. Van de Kerkhove a ajouté qu'il avait déjà fait cette déclaration en public.

» Jusqu'à quel point Fritz achevaitil les panneautins qu'il esquissait? — D'après les dames X, il achevait ses panneautins suffisamment, pour que le sujet et même un point de vue déterminé fut reconnaissable ; d'après M. Dumon, négociant à Bruges, et associé de M. Van de Kerkhove, l’un des panneautins exposés serait au moins entièrement de la main de Fritz. Ce témoin assure avoir été présent pendant tout le temps que l'enfant y a consacré. Ce petit tableau représente un hiver. — Nous n'avons pas pu rassembler à cet égard d’autres preuves matérielles.

» Un incident encore inexplicable pour nous s’est produit dans le cours de notre enquête. Le jeune Y. s’est présenté au comité et nous a montré une esquisse à la mine de plomb, en disant qu'il l'avait reçue de Fritz, qui était son voisin de classe à l'Ecole Moyenne. Ce dessin aurait été fait sous les yeux du jeune Y. et lui aurait été donné immédiatemen après. Il repré-

sentait une ferme et des arbres, esquissés avec une justesse remarquable, même sous le rapport de la perspective. Cette déclaration avait à nos yeux une importance trop grande, pour ne pas devenir l'objet d'un examen sérieux. Nous nous rendîmes donc chez M. le directeur de l'Ecole Moyenne, et là nous avons eu la conviction que le récit du jeune Y. n'était qu'une fable, inventée on ne sait pourquoi. Le jeune Y. n'a même jamais été dans la même classe avec Fritz.

» Voilà, Messieurs, le résultat matériel de l'enquête, dont vous nous avez chargés. Nous croyons nous être acquittés de notre tâche avec toute l'impartialité et avec tout le soin exigibles. Tous les certificats (à l'exception de deux provenant de deux témoins qui ne demeurent pas à Bruges,) comme tous les arguments produits dans la polémique des journaux, ont été récusés par nous, parce que nous voulions entendre les déclarations de la bouche même des témoins. Chaque témoignage a été rédigé, puis signé par le déclarant, ainsi que par les membres du comité. Tous les membres qui nous ont été indiqués comme pouvant nous fournir des renseignements, soit pour, soit contre l'authenticité des œuvres de Fritz ont été entendus par nous. Nous avons recherché avec soin, s’il n'y en avait qui eussent subi une pression quelconque, prêts comme nous l’étions à indiquer le fait dans notre rapport, si nous pouvions le constater; mais nous n'avons trouvé aucune trace de pression, même chez ceux qui se contredisaient eux-mêmes ou au témoignage desquels nous n'avons pas cru devoir ajouter foi.

» Nous ne pensons pas qu'il soit possible d'obtenir, sur le terrain matériel, des renseignements plus nombreux et plus complets que ceux que nous avons rassemblés. S'il nous eût été donné de traiter les questions d'art, alors peut-être nous eussions pu vous donner des explications plus étendues; mais vous savez que cela n’a pas dépendu de nous.

» Lu ainsi, en séance extraordinaire du Willemsfonds, le 18 octobre 1875.

» Le Président du Comité d'enquête,

GEORGE FERNAU.

» Le Secrétaire, » JULES SABBE. »

Le Halletoren promet pour son numéro de décembre la publication des pièces officielles. Ces pièces peuvent dès à présent être consultées à la Bibliothèque communale, à Bruges.

Parmi les certificats qui nous sont parvenus depuis nos derniers articles sur la question, toute nationale, dont nous nous sommes constitué le défenseur, nous ne pouvons résister au désir de publier la lettre suivante, émanée de M. Ritter, consul d’Allemagne à Roulers, dont nous avons déjà inséré une première et significative attestation.

Voici cette lettre :

Roulers, 13 novembre 1875.

Mon cher Van de Kerkhove,

Il me revient, par des amis communs, que vous rencontrez encore quelques résistances au sujet de l’authenticité des tableautins peints par votre fils.

Je n’en suis pas trop surpris, ami; faire croire à des personnes indifférentes qui n'ont pas vu, comme moi, peindre votre enfant et terminer en quelques coups de pinceau ou de couteau un petit tableau, cela tient un peu du merveilleux, convenez-en vous-même. .

Sa manière de travailler a permis à Fritz de produire une prodigieuse quantité de petits chefs-d'œuvre.

Le pinceau ne lui servait, pour ainsi dire, qu'à plaquer de la couleur à sa planche; son couteau, son doigt ou un morceau de bâton achevait l'œuvre, d’après son caprice ou d’après son inspiration. Je crois même avoir reconnu, lors d’une de mes visites chez vous, quelques-uns des tableautins auxquels il travaillait à l'époque où je venais souvent vous voir à Bruges.

Espérant, cher ami, que vous sortirez enfin victorieux de la lutte que vous avez engagée pour l’honneur de votre enfant et la gloire de votre pays, je présente mes salutations bien amicales à votre dame et votre demoiselle.

Votre dévoué, RITTER.

D'ici à quelques jours, ainsi que nous l'avons dit, nous reviendrons à l'Enfant de Bruges, dont le précoce génie a été nié sans preuves par nos contradicteurs et au sujet duquel nous sommes aujourd'hui plus que jamais édifié.

GUSTAVE LAGYE.

LA CHRONIQUE, 26 novembre 1875.

C'est encore lui : l’enfant-prodige. Il jette une dernière lueur avant de disparaître pour jamais. Il va devenir légende : dans deux siècles, Bruges lui élèvera une statue. Souvenez-vous de cette prophétie.

La Fédération artistique publie, sous la signature de son rédacteur en chef, un compte-rendu de l'enquête faite par le

Willems-Fonds, de Bruges, pour découvrir la vérité sur les travaux de Fritz Van de Kerkhove. Les œuvres exposées au Cercle de Bruxelles, à Anvers, à Gand et à Liége sont-elles bien de l'enfant?

L'enquête n'élucide pas ce point, le seul essentiel.

Mais, il résulte de sa lecture qu'il faut douter : les preuves matérielles, les seules qui feraient foi, n'existent pas plus aujourd'hui qu'il y a un an.

Il peignait, cela est certain, mais des choses informes.

« D'après les dames X, dit l'enquête, il achevait ses panneau- » tins suffisamment pour que le sujet, et même un point de vue » déterminé, fut reconnaissable... » C'est-à-dire qu’une maison ne ressemblait pas à une mare.

Selon un M. Dumon, associé du père du prodige, un des panneautins exposées était entièrement de la main de Fritz.

C'est bien peu ?.…

N'y pensons plus. Les tableautins étaient fort jolis ; maïs décidément, il faut ôter à l'enfant l’auréole que l'amour paternel avait posée sur son front. Cela n'empêéchera pas les Brugeois du vingt et unième siècle d'élever une statue à l’enfant-prodige. — Vous verrez!

LE DROIT, 24 novembre 1875.

Après huit mois d'enfantement, la commission du Willems- Fonds de Bruges, instituée pour résoudre la question Van de Kerkhove, vient enfin de déposer son rapport, que publie le Halletoren, en flamand bien entendu.

La commission s'était proposée de résoudre ces deux questions :

10 Fritz a-t-il peint?

1° Les panneautins exposés à Gand, Liége, Anvers et Bruxelles et portant son nom, sont-ils bien de lui?

La première question est résolue par elle affirmativement, mais avec des circonlocutions et des restrictions qui détruisent en partie les effets du jugement.

Pour la seconde, c'est bien pis encore, l'affirmation est détruite entièrement.

La commission du Willems-Fonds a cherché à produire la lumière et elle n’a créé que le chaos.

Si elle avait procédé avec ordre, le résultat eut été autre probablement.

Par son rapport nous voyons qu’elle s’est adressée pour s’éclairer sur la question d’art, à deux personnages qui lui ont refusé leur concours, et puis c’est tout. Pourquoi après ce refus ne pas s'adresser à d’autres ou plutôt pourquoi ne pas tenir compte d’appréciations toutes spontanées de personnages plus importants que les premiers, appréciations publiées dans les journaux, telle que la lettre si significative de M. Heris, l'expert de nos musées royaux ?

Dans les témoignages recueillis, s’observe la même absence d'ordre; il a été tenu compte de bavardages insignifiants, tandis que les témoignages réellement importants, de M. le docteur Valcke, conseiller communal, de M. de Vos, procureur du roi, n'ont pas été pris en considération.

Évidemment la commission du Willems-Fonds en agissant de la sorte ne pouvait pas aboutir.

Cette façon d'agir dénote un égarement qui provient de ce que ces messieurs ne sont pas parvenus à s'élever à la hauteur de leur mission, qu'ils ont acceptée avec trop de présomption.

Ils ne sont pas parvenus à cette hauteur, à cause de préoccupations mesquines et de préventions déraisonnables, qui leur ont fait accorder une importance exagérée à de misérables cancans et les ont empêchés de rechercher et d’accueillir les attestations vraiment concluantes. Par suite du refus de participer à leur enquête, de MM. Rousseau et Collinet, ces messieurs ont eu l'esprit troublé. Qui se trouble de peu ne doit pas s'embarquer dans une semblable galère.

JOURNAL DES BEAUX-ARTS, 30 Novembre 1875.

QUESTION VAN DE KERKHOVE

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