CAMILLE LEROU ET SA MÈRE
Elle a souvent joué avec Fritz qui venait beaucoup chez elle. Fritz lui disait souvent qu'il allait peindre avec son père; ses habits et ses mains étaient parfois pleins de couleurs.
COURTOIS (ancien sous-officier).
Déclare que son fils était compagnon de classe, à l'école moyenne, de Fritz Van de Kerkhove. Quand on envoyait l'enfant jouer avec Fritz, il disait
(1) Sans doute un grand nombre. La plupart pour Louise Van de Kerkhove qui, un jour, peut-être, pourra les soumettre au public. (Note de la Rédaction).
que c'était inutile, vu que Fritz répondait toujours qu'il devait aller peindre avec son père.
Suit une répétition de la déclaration écrite et déjà publiée (v. page 204).
Encore un témoin qui a vu peindre l'enfant, qui spécifie ce qu'il faisait et dont la fille a recu de Fritz lui-même, un tableautin, produit devant la commission. Mais laissons la parole à :
Mme MARIE DE BAKKER.
Mad. de Bakker a vu peindre Fritz. Il fesait toutes sortes de petits tableaux dans le genre de celui qui est pendu dans une chambre de sa maison; arbres, branches, drèves et ciels, de préférence des ciels. Fritz dessinait toujours avec des crayons de couleur lorsqu'il était chez Mad. de Bakker, ce qui arrivait souvent. LE PETIT TABLEAU A ÉTÉ DONNÉ A MAD. DE BAK- KER PENDANT LA VIE DE FRITZ. Il fut encadré après sa mort; la plus jeune fille de Mad. de Bakker l'a apporté à la maison.
Un témoignage moins important, c’est celui de Mme Templaere, mais il a bien son prix, en ce qu'il constate l'intelligence primesautière de Fritz, représenté méchamment comme un idiot.
Mme TEMPLAERE.
Madame Templaere n'a jamais vu peindre Fritz; mais Fritz venait journellement 5 à 6 fois chez elle et parlait très-souvent de peindre, disant « qu'il peignait mieux que son pére» ou bien «qu'il devait partir pour aller peindre. »
Madame Templaere montre à la commission un tableautin qui lui a été donné après la mort de Fritz, parce que celui-ci en avait toujours promis un à ses enfants. Fritz, d'après Madame Templaere, était très-original et vint encore chez elle la veille (?) de sa mort, lui disant qu’il la trouvait assez bien de physionomie.
L’attestation suivante est particulièrement intéressante et significative. Elle emprunte au caractère et à la position du témoin un nouveau poids.
M. L. GOBIN (capitaine du port).
A vu peindre Fritz Van de Kerkhove, mais sans regarder ce que fesait l'enfant. La petite fille de M. Gobin a également vu peindre Fritz; elle l'a dit un jour en causant, avant que la «question Fritz» fût venue sur le tapis. C'était en janvier 1874. M. Gobin se rappelle que lorsque son deuxième enfant lui est né, Fritz dessina un capucin pour montrer à la petite fille «celui qui avait apporté l'enfant » comme il disait. Mademoiselle Gobin s'est égale-
ment rappelé que Fritz lui envoyait souvent chercher des vessies de couleur, de petites bouteilles, comme elle les appelait,
M. CAILLAUW (instituteur).
N'a jamais vu peindre Fritz, mais l'enfant parlait souvent de dessiner, de peindre avec son père. M. Caillauw allait donner leçon au petit Fritz, une demie heure par jour. Fritz avait souvent de petits panneaux dans sa poche et les montrait pendant sa leçon. Mais M. Caïllauw ne les regardait pas pour ne pas interrompre la leçon. Fritz était d’une intelligence moyenne.
Ce qui est acquis aujourd’hui, c'est que Fritz, comme la plupart des enfants, dominés par un goût unique, montrait peu d'aptitudes pour tout travail intellectuel s’écartant de son absorbante vocation. Nous accordons bien volontiers ce point, — reconnu par ie père lui-même, — à la chicane de nos contradicteurs.
Madame DE BAUDIGNÉ DE MANSART.
Déclare que Fritz Van de Kerkhove venait souvent chez elle, quand elle était locataire de M. Van de Kerkhove, c’est-à-dire deux ans avant la mort de l'enfant. Chaque fois que Fritz et sa sœur étaient là, on donnait aux enfants réunis (ceux de Madame de Mansart étaient du nombre) des feuilles de papier sur lesquelles ils commençaient à peindre ou à dessiner. Madame de Baudigné a remarqué que ce que Fritz fesait était supérieur à ce que fesaient ses enfants, « quoiqu'il fût si jeune.» C'étaient des arbres, des maisonnettes etc. déjà faits avec beaucoup d'aptitude. « En voyant les gravures suspendues » dans la cuisine, Fritz fit remarquer un jour que tout cela ne valait rien et » qu'il aurait fait (à la place) des tableaux pour encadrer si son père lui en » donnait la permission. »
Fritz avait toujours des couleurs fines en poche et quand les enfants de Madame de Baudigné lui en demandaient, il répondait que les couleurs étaient pour travailler avec son père, qui lui avait strictement défendu de les donner.
Nous arrivons à la déposition d'un des témoins à charge, invoqués dans l'enquête Rousseau. Attention! La chose mérite les honneurs du cicéro :
VAN HOLLEBEKE (artiste-peintre).
A déclaré à M. Van der Ghinst qu'il refusait de recevoir la commission d'enquête. Quand les membres se présentèrent, M. Van Hollebeke attendit as-
sez longtemps avant de leur ouvrir, et l'ayant fait à la fin. il leur dit : « Messieurs, je le regrette, maïs il Y a empéchement > et il ferma la porte avec violence.
La commission s'était déjà présentée deux fois à l'atelier de M. Van Hollebeke et chaque fois il lui avait été répondu que ce monsieur était sorti, quoique l'on eût choisi des heures auxquelles M. Van Hollebeke est ordinairement chez lui.
Pas de commentaires. Nous aurons l'occasion de revenir un de ces jours sur le dit M. Van Hollebeke.
Ecce nunc M. Van Hove, l’accusateur en titre de M. Van de Kerkhove, qu'il a publiqement taxé de supercherie :
M. VAN HOVE (Artiste peintre).
S'en rapporte à sa première déposition. Celle-ci est, du reste, effacée.
A la fin se trouve la déclaration suivante, non effacée.
«M. Van Hove désire ne pas signer cette déclaration ; il dit avoir déjà été assez ennuyé dans cette affaire. »
Et M. Van de Kerkhove, qu'on a traîné dans la boue, des mois durant, sur votre témoignage ? Si la vérité vous était à ce point sacrée, M. Van Hove, vous auriez dû, au moins, avoir le courage d'accepter officiellement la responsabilité de vos révélations précédentes sur votre ancien ami et bienfaiteur.
Pouah!
M. JOOSTENS (Artiste peintre).
Déclaration absolument nulle, M. Joostens ne connaissant M. Van de Kerkhove que de nom, et ne sachant rien.
Suit encore un des noms mis en avant par l'enquête Rousseau. Il est vrai que l'artiste en question, signataire tout à la fois d'un certificat en faveur de l'authenticité de l'œuvre de Fritz, et sceptique à son endroit, en présence de M. Wallays, l'illustre directeur, est plus variable dans ses fluctuations, que les mers parcourues par l'infortuné Ulysse :
M. CLOET (artiste peintre).
Répétitions des déclarations passées. M. Cloet a signé un certificat, comme quoi il a vu peindre Fritz, croyant que l'affaire en resterait là. — M. Wallays a aussi dit la vérité sur M. Cloet, lors de l'enquête Rousseau. — M. Cloet déclare simplement qu’il a vu peindre Fritz, de loin, à un panneautin et que M. Van de Kerkhove lui a dit : « Voyez, mon fils peint aussi ; il veut devenir peintre.» — Plus tard, après la mort de l'enfant, M. Van de Kerkhove montra des panneautins à M. Cloet, disant : «Voyez, cela est de Fritz. » Le témoin répondit : « Cela promettait. » M. Cloet ne pense pas que l'enfant ait pu faire tant de panneautins dans sa courte vie. Par contre, M. Van de Kerkhove ne peignait pas ce genre, à la connaissance de M. Cloet, qui a demeuré avec lui à Anvers.
Suivent des opinions personnelles sur ce qui a inspiré Fritz etc. Pas un fait.
Plus loin :
Un jour M. Van de Kerkhove appela M. Cloet qui passait ; il avait en mains un panneau qu'il disait être de Fritz ; c'était pâle, siropeux de ton. M. Cloet demanda : « Tiens, travaillez-vous à cela?» — «Non, répondit M. Van de Kerkhove, « voyez » et il frotta le panneau qui était sec. — « Mais vous avez gratté à ces arbres?» dit M. Cloet. — « Oui» fut la réponse : « Je mets le nom et la silhouette de Fritz sur les panneautins. « Ceci se passait longtemps avant la première exposition de ceux-ci.
Nous croirions gâter ce beau témoignage, à charge, en l’agrémentant d’une réflexion quelconque.
LECLERCQ (Artiste peintre) A BRUGES (1).
Déclare qu'il n’a jamais entendu parler du talent de Fritz Van de Kerkhove avant l'exposition de ses œuvres et le bruit fait autour de celles-ci.
M. Leclercq, comme il est dit dans l'enquête Rousseau, a pris des informations chez plusieurs camarades d'école, entre autres, Herrebout, l’entrepreneur (2).
De l'avis de M. Leclercq, les œuvres exposées sous le nom de Fritz ne peuvent être d’un enfant... etc., etc. — (Une suite d'opinions personnelles qui ne sont basées sur aucun fait) . * ;
M. Leclercq croit parfaitement possible que le père Van de Kerkhove ait fait les tableautins, car il reconnaît à celui-ci du talent et une extrême habileté (3).
(1) Témoin dans l'enquête Rousseau.
(2) Le jeune Herrebout est précisément un des camarades de Fritz qui a insisté auprès de la famille Van de Kerkhove pour avoir un petit tableautin, disant que Fritz le lui avait toujours promis. Il l’a chez lui !..
(3) Voir à ce propos la déclaration suivante de M. le directeur Wallays, autre témoin de l'enquête Rousseau.
M. Leclercq «a pris des informations ; il croit, il est possible » etc. Que cela est donc concluant et comme l'enquête Rousseau acquiert un caractère sérieux, en se basant sur des autorités de cette force !
Place à M. Wallays :
M. WALLAYS (Directeur de l’Académie de Bruges).
Déclare s'en tenir à la part qu'il a prise à la première enquête (Rousseau). Zl ne croit pas que les petits tableaux, dont on dit tant de bien, puissent être d'un enfant. TOUTEFOIS IL N’A VU AUCUNE DE CES ŒUVRES; aussi son jugement n'est-il pas décisif. Mais à en juger par le grand nombre d’enfants qu'il a eus, comme professeur de peinture, sous sa direction, 2/ ne pense pas que l’on puisse peindre, étant enfant, de façon à provoquer l'étonnement général. La commission soumet à M. Wallays les n°5 1, 2 et 3. M. Wallays trouve le n° 2 superbe, mais surtout par l'achèvement ; le fond peut être attribué au hasard, mais l’achèvement est tout et on peut faire de la peinture du fond tout autre chose et tout aussi bien, même en retournant au panneau. M. Wallays ne croit pas que n° 1 soit de la même main. N° 3 est définitivement mauvais et peut être d'un enfant. M. Wallays avoue que M. Van de Kerkhove possède beaucoup de connaissances comme peintre; néanmoins il ne lui reconnaît pas le talent avec lequel le n° 2 est exécuté (1).
M. Wallays ne désire pas signer. Mais MM. Ed. Gaillard, Callewaert, et J. Sabbe se portent garants de l'exactitude de cette déposition.
Cette fois, l’indignation nous saisit.
Eh quoi, c'est sur des présomptions, des appréciations toutes personnelles, qu'on a accusé d'imposture un homme, non seulement reconnu pour être la droiture en personne, mais, de l'avis de ses adversaires eux-mêmes, incapable d’avoir exécuté les panneautins que l'on dénie à son fils!
Où se cache donc ce grand paysagiste ignoré, dont l'abnégation laisse signer ses merveilles par le premier marmousset venu! Est-ce à Montmartre ou aux Batignolles, comme on l'a insinué dans le principe, alors qu'on prétendait qu'il serait facile de constater la fraude en retournant les panneaux, tous soi-disant peints sur des fragments de boîtes à cigares de la régie française ?
(1) Voir le témoignage de M. Leclercq. (Notes de la Rédaction).
Les panneaux ont été retournés, nous les avons vus, et cette absurde calomnie est tombée à l’eau.
M. Wallays n'a vu, lui, aucune des œuvres en cause, mais à en juger par les enfants qu'il s’est chargé d’initier aux arcanes du grand art, il ne pense pas qu'on puisse peindre, étant si jeune, de façon à provoquer l'étonnement général !
Vraiment !
Il a pu se convaincre, du moins, qu'on arrive souvent à un âge raisonnablement mûr, sans avoir davantage provoqué cet étonnement.
Mais, M. Wallays, il ne s’agit point ici d'un de vos élèves. II s’agit d'un phénomène artistique, ne relevant que de son propre génie. Et en fait de génie, vous nous permettrez de récuser votre compétence.
Décidément, l'enquête Rousseau a du guignon.
M. MOUZON (directeur de l'École Moyenne).
M. Mouxzon s'en réfère entièrement à la déclaration fournie à M. Van de Kerkhove.
M. Mouzon ne se rappelle pas exactement quand, pour la première fois, M. Van de Kerkhove a parlé du talent de son fils ; il hésite entre peu de jours avant la mort de l'enfant et peu de temps après. Dans tous les cas. M. le directeur se rappelle que quelque temps après la mort (à Pâques) de l'enfant, le père lui a fait, au Cercle, l'envoi d'un tableautin comme souvenir de Fritz.
(Suit l’historiette du jeune X*** absolument inutile à la question).
A la fin de cette déclaration, on lit la phrase suivante :
«M. le directeur a attaché une attention spéciale à Fritz Van de Kerkhove » parce que le père, même, le lui avait signalé comme dépourvu d'intelligence.»
Sur ce passage, M. Van de Kerkhove fait la protestation suivante :
« M. Mouzon se trompe du tout au tout quand il avance que j'aurais dit » moi-même que Fritz était dépourvu d'intelligence. Je lui ai dit que, comme » moi, étant jeune, il n'avait aucune aptitude pour l'arithmétique ; qu'il était » souvent indisposé et apprenait difficilement. Je ferai remarquer du reste, » qu'en commençant, M. Mouzon «s'en réfère entièrement à sa première » déclaration » et que celle-ci est en sens inverse de la phrase contre laquelle » je proteste. »
M. MOLLET (artiste-peintre et professeur de dessin).
Absolument insignifiant. — Rectification d'un on-dit sans: importance. — Exprime son opinion sur la difficulté d'attribuer à un enfant des œuvres de talent.
M. Mollet est allé souvent chez M. Van de Kerkhove lorsque Fritz était beaucoup plus jeune et jamais il ne lui a été parlé du talent de l'enfant, Ces relations remontent à peu près vers 1860 (1).
Joli! A cette époque l'enfant ne peignait pas. On s'étonnera bientôt de ce que le père n’aît pas prévu, en voyant son fils au berceau, qu’il aurait des dispositions pour le paysage.
Voici qui est plus intéressant :
M. FÉLIX CALLEWAERT (négociant) A BRUGES.
Déciare avoir donné spontanément un certificat à M. Van de Kerkhove pour affirmer qu'il était à sa connaissance que Fritz peignait. Etant à Blankenberghe, M. Callewaert y rencontra M. Van de Kerkhove avec sa famille. C'était quelques jours avant la mort de l'enfant. Fritz était là avec sa sœur, et M. Van de Kerkhove dit en plaisantant : « Tenez, si vous aviez des enfants, » vous auriez le plaisir de les voir là. Moi j'ai déjà un fils qui peint. » Peu de jours après, l'enfant était mort et M. Callewaert fit à M. Van de Kerkhove une visite de condoléance. Alors celui-ci lui dit : « Quand on n’a pas d'enfants, on n’a pas le chagrin de les perdre ! »
A Blankenberghe, M. Van de Kerkhove disait à propos de Fritz. — «Il » s'amuse ici à peindre des dunes ; il peint avec tant d'entraînement qu’il en » est souvent malade et souffre de la tête.» M. Callewaert a quelquefois vu Fritz occupé à travailler à de petits panneautins, sans regarder, toutefois, ce qu'il fesait. . : : : .
M. Callewaert ne se rappelle pas qu’on lui aît montré des tableaux de l'enfant.
M. POPP (particulier et amateur d'art) A BRUGES.
M. Popp a fait à M. Van de Kerkhove une visite de condoléance, un ou deux mois après la mort de Fritz. Il a vu, alors, 80 ou 100 petits tableautins que M. Van de Kerkhove lui dit être les œuvres de son fils. M. Van de Kerkhove ne semblait pas en ce moment attacher une grande importance artistique à ces tableautins. Il en parlait avec une grande modération et exprimait déjà son intention de les exposer, mais simplement par un sentiment d'affection paternelle.
M. Popp se rappelle que, du vivant même de Fritz, ses filles lui ont rapporté que la petite.demoiselle Van de Kerkhove leur avait parlé des peintures que fesait son frère. Mademoiselle Louise Van de Kerkhove disait dans des conversations à l’école : « Mon frère peint de petits tableaux.» M. Popp re croit pas que M. Van de Kerkhove soit capable d'avoir fait ces tableautins ou même de les avoir achevés, tout habile qu'il soit. M. Popp ne reconnaît pas à M. Van de Kerkhove ce genre de talent.
(1} Fritz est né en Septembre 1862. (Note de la Rédaction).
Imprimé par J. Busr.