PREMIÈRE PARTIE
SomMaIRE : Î. Premières et fortuites informations. — II. Biographie de Frédéric Van de Kerkhove : ses aptitudes, ses goûts, son instruction, son éducation, son intelligence, ses relations, ses réparties. Premiers travaux de 5 à 6 ans. Succession chronologique de ses travaux. Chiffre approximatif de ses œuvres. Les trois manières de l'enfant. — III. Exposition publique. — IV. Appréciation et classement. — V. Journaux qui se sont occupés de Fritz avant l'exposition.
Je n'ai point connu Frédéric et je n'ai eu de rapports avec sa respectable famille qu'à la suite des circonstances suivantes :
En 1873 le jury du concours de gravure à l'eauforte que j'ai ouvert dans le Journal des Beaux-Arts, accorda un 3e prix à une planche due à M. Jean Van de Kerkhove, peintre de genre amateur à Bruges, qui m'était absolument inconnu et avec lequel j'entrai en relations. C'est dans le cours de cette année 1873 que mourut son fils unique, Frédéric. Dans une de ses correspondances, le père me communiqua trois dessins à la plume faits par lui d'après des paysages peints par Fritz qui, disait-il, mani-
festait de très-grandes dispositions. Ces dessins me frappèrent. Je fis part de mon étonnement à M. Van de Kerkhove qui, pour me mettre à même de juger du talent de son fils, voulut bien soumettre à mon examen deux panneaux minuscules qui ont figuré plus tard dans les œuvres exposées. Je fus à la fois charmé et navré à la réception de ces panneautins et j'exprimai mon sentiment au malheureux père qui me fit parvenir une centaine de paysages de Frédéric. C'est alors que l'émotion me gagna, et, qu'après avoir pris quelques renseignements nécessaires à l'indiscutabilité de la révélation que je projetais, je fis, pour la première fois, le 15 septembre , dans le Journal des Beaux-Arts, connaître cet épisode en même temps que je publiais une notice sur la vie et les œuvres de cet enfant extraordinaire.
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Sa vie! Dix ans, c'est-à-dire la première étape de l'homme, celle pendant laquelle il a appris à ouvrir les yeux, celle où il commence à peine à comprendre, celle enfin qui n’est plus la nuit, mais qui n'est pas encore le jour. Dix ans ! à peine naître, puis mourir ; passer d’une aurore à une autre, sans transititon presque appréciable; pas même l'espace du matin des roses, juste assez pour justifier l'idée que la vie est un éclair, et pourtant. laisser un nom!
En octobre 1862 naquit à Bruges un grand artiste, et, en août 1873, la mort qui ne fut jamais plus impitoyable, l'enleva du seuil de cette immortalité dans
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laquelle le génie de l'enfant phénoménal était déjà passé tout entier! Oui, le lecteur ne se trompe pas, Frédéric Van de Kerkhove avait 10 ans et 11 mois quand il mourut et il a laissé sur cette terre et dans notre histoire artistique une lumière qui ne s'éteindra plus!
Avant de nous engager dans l'analyse de l'œuvre inouïe laissée par cet enfant, il nous faut dire quelle fut sa vie, car elle eut une vie, cette frêle et magnifique créature de Dieu; elle eut une vie de quelques années résumant dans un si court espace une existence des plus pleines. Le génie l’étouffa au berceau, mais avant, il lui fit donner tout ce qu'il y avait dans son âme, de telle façon que l'enfant est sorti de lui-même avant de mourir.
Si nous n'avions pas sous les yeux l'œuvre presque entière de ce petit martyr du génie, si nous n'avions pas en main la preuve de tout ce que nous allons dire, nous nous croirions victime de quelque fiévreuse hallucination; mais non, tout est vrai, tout est de la plus lumineuse exactitude et il nous faut, qu'on veuille bien le croire, la certitude de notre raison, de notre jugement et de notre expérience, pour que nous nous livrions aujourd'hui à l'étude la plus étonnante qu'il soit donné de faire à un écrivain d'art.
Lorsqu'un enfant chéri meurt, fût-il comme celuici une exception peut-être unique, les parents désolés ont bien autre chose à faire que d'embaumer sa mémoire, ils pleurent. Dans leur profonde et silencieuse douleur s’abiment toutes les autres sensations.
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presque tous les devoirs. La tristesse est devenue comme le pain quotidien de leur âme, ils en vivent jusqu'au jour où ils en meurent. Mais la mémoire de Frédéric, grâce à des circonstances fortuites, ne sera pas perdue. C'est nous qui avons le triste et doux bonheur d'arracher ce nom à l'oubli et d'empêcher que la justice et la gloire ne soient frustrées.
Comme nous l'avons dit, Frédéric-Jean-Louis Van de Kerkhove naquit à Bruges. Ce fut le 4 septembre 1862 que s'ouvrirent pour lui les voies de la douleur et de l'art. Il naquit souffreteux de corps, lucide et vaillant d'âme et d'esprit. Du jour de sa naissance jusqu’à. l'heure de sa mort, ce fut une longue souffrance. Il n'eut peut-être pas une nuit de repos et on ne le conserva qu'à force de soins et de tendresse. Sa vie fut un miracle dû à la continuelle et anxieuse sollicitude de sa mère et de son père. Tout en lui avait pris, au moral comme au physique, un développement anormal, ainsi qu'on le remarque chez tous ces petits êtres que nous nous permettrons d'appeler plus grands que nature et qui ont jeté sur la terre un extraordinaire éclat. Frédéric, ou Fritz, eut une intelligence qui se manifesta dès ses premières années avec une force et une lucidité remarquables ; fils d'un artiste distingué, et presque continuellement dans l'atelier de son père, ses premiers regards tombèrent sur des œuvres d'art, et, chose que pourrait expliquer sa tristesse native, ses premières attractions furent pour les cieux assombris et couverts, les arbres, muets et vivants, les perspectives lointaines et infinies, en un mot, pour la nature dans
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ses heures les plus mélancoliques, tandis que son père, ne sadonnant qu'aux sujets de genre, ne pouvait naturellement parler à son fils que de ce qu'il affectionnait lui-même.
Fritz eut, au physique, une croissance anormale. La tête était forte, la maigreur du Corps extrême et les attaches aux parties musculaires exagérées. Sa pâleur était continue, il jouait peu, mangeait considérablement et ne pouvait éteindre sa soif. Souvent il demandait s’il allait mourir. Cette préoccupation qui le dominait était pour ses malheureux parents un supplice atroce. Vainement il eût cherché à la dissi: muler, elle planait sur lui et sa tendresse pour les siens en augmentait d'autant plus.' Il tenait, tant que cela était possible, les mains de son père et de sa mère dans les siennes. Pauvre et aimable enfant! il sentait s'approcher le moment où ces: maïns, liées par l'amour, allaient se désunir par la'mortiet il faisait tout ce qu'il pouvait pour vivre le plus possiblé et s’imprégner de l'affection de ceux: a il sentait devoir quitter bientôt. | |
Vers l’âge de sept ans, son intelligence prit un rapide essor. Les choses exactes avaïent peu d'empire sur lui, bien qu’il manifestât à cet égard des tendances curieuses. C'est ainsi qu'il jouait aux cartes avec un aplomb merveilleux et avec le talent d'un joueur consommé, tandis qu'il pouvait difficilement se rendre compte des lois qui’veulent que deux! et deux font quatre. Ses pensées :s'envolaient souvent au-delà de la vie terrestre et il demandait des rensei+ gnements sur la vie future. Dans sa toute première
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enfance, dès qu'il sut parler et comprendre, il se préoccupait de Dieu, de ce Dieu qui avait fait le ciel, les arbres, la terre, l’eau et les fleurs. De bonne heure, comme toutes les âmes vraiment tendres et élevées, il aima les pauvres avec une force qui tenait de la passion. Très-souvent, en leur faveur, il dépouilla, d'autorité et à l'insu des domestiques, l'office de la maison paternelle déjà très-généreuse à l'endroit des malheureux. Le soir il s'en allait dans le voisinage voir ses pauvres, vivre et jouer avec eux dans l'adorable intention d'adoucir par ce contact des vies pénibles et restreintes. Il leur portait de petits tableaux faits par lui, en même temps que des vivres et des joujoux. Quand le cher et miséricordieux enfant entrait là, c'était comme un rayon de soleil et tout le monde se sentait réchaufté.
Un jour Fritz ne vint pas. Il était mort. Un épanchement au cerveau l'avait enlevé. Il était parti d'icibas sans avoir l'air de souffrir ; il était allé chercher le mot de ce grand secret qui fut peut-être le ressort de sa vie et la source de tant de mélodieuses rêveries dont nous parlerons plus loin.
Cette mort n'étonna pas. La ville de Bruges tout entière qui connaissait et qui aimait l'enfant prodige, non à cause de son talent, mais pour la beauté et la bonté de son caractère, lui fit des funérailles spontanées. Tout le monde entoura le cercueil de l'ange à la messe dernière, et, dans tout ce monde où se confondaient les sommités sociales de la ville, on vit une chose consolante dans un temps d'égoïsme comme celui-ci, on vit les pauvres bien-aimés de Fritz se
Te présenter en foule à l'offrande, le visage baigné de larmes et sanglotant à faire pitié. Aujourd'hui encore, ces mêmes pauvres vont une fois par semaine visiter le tombeau de ce petit enfant de 10 ans et saluer en priant l'ombre chérie de celui dont ils sont désormais les orphelins.
Comme souvenir, il reste aux parents désolés, dans le fond de leur âme, l’image adorée de leur enfant ; dans leur esprit, l'écho de ses réparties spirituelles, de ses tristes investigations, de ses bonnes œuvres, de ses douleurs, de ses joies, de ce qui fut enfin la naissance, la vie et la mort de Fritz. Il leur reste, après la suprême espérance, la consolation de cette courte vie même, si complètement remplie, si pleine de belles et de bonnes choses qu'on peut se demander, si, proportion gardée, il en est beaucoup qui lui ressemblent. Il leur reste enfin une compensation, c’est que cet enfant, mort à la vie du monde, appartient désormais à l’histoire. Après l'immortalité de l'âme, l'immortalité du nom.
Son œuvre! C'est ici que l'auteur de cette notice se sent impuissant à accomplir sa tâche. Ce n'est pas qu'il ait peur de céder à son enthousiasme, il s’y laisserait bien volontiers aller, convaincu que le public, en cela, ira peut-être plus loin que lui; ce n'est pas qu'il s'effraie des difficultés d'appréciation que pourrait rencontrer l'analyse à laquelle il veut se livrer. Ce n'est pas tout cela; mais il y a, dans l'œuvre de Frédéric Van de Kerkhove, ce petit enfant génial, une note mystérieuse et sublime qui
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épouvante l'écrivain. Lorsqu'une tempête éclate, vomissant la foudre et le tonnerre, l'homme anxieux et affolé s'incline, attend, frissonne et se trouble. L'inconnu le possède et le terrifie. C'est ici notre cas. Devant l'œuvre de Fritz, l'inconnu nous possède, il nous écrase ; car nous devons admirer et sentir sans comprendre, et cela devant le travail d’une petite créature tellement jeune qu'elle pouvait encore se souvenir du lait de sa mère!
Essayons néanmoins d'aller jusqu'au bout. D'ailleurs, si nous faiblissons, nous reprendrons des forces en regardant ce que nous venons juger.
Un mot sur les allures et la manière de travailler de l'enfant.
A l'atelier de son père, Fritz, vers l’âge de six ans, demandait coup sur coup des boîtes à couleur, des crayons de couleur, des pastels, des albums, etc. Il barbouillait les murs, les cahiers, tout ce qui était surface, de choses souvent peu compréhensibles. Son père devait lui dessiner des paysages tels quels et des figures que le baby mettait en couleur; mais cela devait être dessiné sur ses indications. Vers sept ans, il crayonnait sur ses cahiers des maisons, des arbres, et surtout des lettres majuscules fortement enjolivées, et aussi des lignes et des fonds de perspective. A l'école, il avait les poches remplies de petits panneaux recouverts de peinture. Ces petits panneaux se composaient de morceaux de boîtes à cigares ou d'excédants des panneaux que son père faisait préparer pour lui-même. Sans savoir dessiner, il ébauchaït des séries de petits paysages plus ou moins
io caractérisés. Vers huit ans, Fritz, indisposé, ne se rendit plus à l’école. Son père l'installa près de lui dans son atelier, avec un chevalet. Là, l'enfant arrangeait et nettoyait la palette paternelle et s'amusaït à copier à l'huile, plus ou moins exactement, des paysages gravés à l’eau-forte. Jamais cela ne ressemblait à l'original. Fritz y mettait son sentiment à lui, lequel se traduisait toujours par un ton de coloration particulier. 11 dédaignait le pinceau dont il se servit en général très-peu, préférant le coûteau à palette qu'il mania toujours avec une dextérité de plus en plus étonnante.
Les premières impressions, il les reçut dans les environs de Bruges et surtout aux dunes de Blankenberghe pour lesquelles il avait une préférence marquée. À cette époque (1871) ses tableaux se terminaient par des sables et des groupes de rochers. Le reste, c'est-à-dire l'instruction, l'inspiration, l'exécution, la pratique, il le puisa... là où les génies vont puiser. Jamais il ne permit à son père de toucher à ses œuvres, mettant un amour-propre extraordinaire à ce qu'on ne pût douter que telle chose vint de lui. A tous ceux qui le visitaient, il promettait ou donnait un panneau. Il avait pour l’art un culte dont il ne se rendait pas compte, mais on sent qu'il en était dominé et pénétré. Tout paysage l'exaltait et l'attristait. Que voyait-il dans cette reproduction de la nature? Quel chant de tristesse et de douleur venait donc emplir cette petite âme pour qu'elle débordât ainsi en pleurs et en élégies? Tous, mais absolument fous les tableaux ou plutôt tableautins
sortis de son coûteau à palette, sont d'une profondeur de mélancolie que jamais artiste ancien ni moderne n'a su obtenir. Il n'y a rien de métaphorique ni d'exagéré dans ce que nous disons : c'est l'opinion qui naît spontanément chez tous ceux qui, comme nous, ont pu juger l'ensemble de l'œuvre de Fritz.
Il avait pour les productions du pinceau, surtout pour les paysages, une prédilection particulière. Un jour, son père apporte à l'atelier un tableau qu'il dépose contre le mur et s'en va. L'enfant se couche à plat ventre pour regarder le tableau et l’analyser. Une heure après, le père rentre. Fritz s'était endormi dans sa solitaire et intime contemplation. Ce fait s'est renouvelé plusieurs fois.
Son œuvre s'élève à plus de 350 petits panneaux. Il en faisait parfois plusieurs dans une journée. 150 environ sont en possession de la famille. Le reste a été donné par Fritz aux pauvres et aux amis. Nous avons sous les yeux ce que les siens possèdent de ce trésor et c'est ce que nous allons essayer de décrire. Pour la clarté de notre examen, nous diviserons l'ensemble par ordre chronologique, de 1870 à 1873. Nous devons toutefois prévenir le lecteur que malgré un examen des plus attentifs, nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude de cette classification. L'’enfant qui n'attachait aucun prix à ses compositions, ne les datait pas. C’est par comparaison et aidé des souvenirs et des renseignements du père, que nous avons procédé. Avant 1870 Fritz ne fit guères que d'imparfaites ébauches. Nouseussions voulu les reproduire comme nous l'avons fait pour quelques autres
panneautins, mais les essais tentés à cet égard ont été infructueux.
Nous signalerons, dans le cours de notre analyse, les changements qui se sont faits chez l'artiste dans sa manière de comprendre la nature et de rendre sa pensée. Ces changements sont visibles. Ils se sont opérés à l'insu de l'enfant qui, évidemment, ne se sentait pas lui-même et accomplissait simplement, dans ses petits travaux de génie, la mystérieuse loi de son étre lit
1870. — Nous n'avons vu qu’un seul panneau de cette époque ; il mesure 170 millimètres de large sur 87 de haut (Fritz avait huit ans). C'est une mare allant vers la gauche avec quelques grosses pierres à droite. Au deuxième plan, en plein milieu, une montagne, Çà et là quelques silhouettes d'arbres, un ciel gris, nuageux, blanchissant vers le fond. C'est déjà une composition qui tient très-bien ensemble. La lumière vient frapper de gauche. Ce sont presque toutes masses posées au coûteau et au doigt. L'effet est extraordinaire, car dans la pâte ainsi jetée on sent une intention et on voit l'effet. Est-ce du hasard? Nous ne saurions le croire; le hasard n'a pas de ces continuités avec des résultats si persistants et si conséquents. Ce panneau nous intéresse, car il est le programme de la technique de l'enfant. On sent quon a affaire à quelque chose qui va devenir grand. On voit
(1) Le croirait-on? quand la cendre de Fritz était à peine refroidie, la spéculation s'était déjà emparée de ses travaux. Plusieurs de ses panneaux ont circulé en 1873-74 dans le monde des marchands avec le nom de Diaz. Double profanation qu'il faut s'attendre à voir pratiquer sur une plus grande échelle!
la main, on devine le cerveau. Si on ne savait pas que c'est d'un enfant, on serait tenté d'y constater l'emploi de ces trucs familiers aux artistes décorateurs; car, il faut le répéter, ce petit espace ainsi travaillé présente un grand caractère. Ajoutons que cela ne rappelle encore rien ni personne. C'est absolument une création comme l'est tout ce que nous allons voir ; seulement, quand nous y serons, nous aurons à constater que, sans le savoir, l'enfant s'approche des plus grands maîtres, même les plus différents entre eux.
Le sentiment de la composition s'est révélé chez Fritz à la vue des illustrations qui encombraient la maison paternelle. Au début, il plaçait sous ses yeux une de ces illustrations, se proposant de la copier, mais à peine avait-il le panneau dans le creux de la main gauche et le coûteau dans la droite (c'est ainsi qu'il pétrissait ses compositions), que le modèle était oublié et que les premiers et capricieux linéaments teintés, posés sur le bois, déterminaient une toute autre chose que celle projetée.
1871. — Une quarantaine de paysages. Quatre, de taille à peu près semblable au panneau précédent, sont évidemment la continuation de l'idée de 1870. Rochers fortement massés, arbres et broussailles en silhouette, même couleur, à part un panneautin de 155 mill. sur 60, plus vert et beaucoup plus travaillé. Vers la gauche, examiné à la loupe, on voit un chemin ondoyant dans une mare au milieu des herbes et des ajoncs. Véritable tour de force pour un artiste fait, ce détail ravissant semble avoir été pour Fritz une chose toute naturelle. Ce paysage représente
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à droite une colline rocheuse bordée de buissons. Quelques arbres et un lointain fuyant d'oseraies à gauche. Déjà on dirait une technique arrêtée; tout est ferme, solide, déterminé. L'ensemble est d’une profonde tristesse. Ciel gris se fondant à l'horizon dans une brume blanche.
Il y a, dans le contingent de cette année, une douzaine de panneaux haut à peine de 30 mill. sur 160 de long. Il y en a un qui est comme maçonné. Cela représente un pont se détachant en blanc. C'est superbe de solidité. Deux autres sont des soleils couchants. Dans l'un, le fond est coloré et les plans s’en détachent avec un effet étonnant. Il n’y a presque pas de couleur, le bois se voit au travers. Vu de près, ce n'est rien; de loin, c'est un poème. Dans l'autre, une merveille, l'astre du jour se couche dans un brouillard gris aux premiers plans et blanc au fond. Tout au loin, à l'horizon, des groupes d'arbres se profilent avec leurs bords estompés. C'est d'une pureté et d’une fraîcheur d'impression extraordinaires. Le ciel est d'un accord parfait avec le reste. Le premier plan est noyé dans l'ombre du soir ; on ne voit pas les détails de ce premier plan, mais on les sent.
Un de ces panneaux a 30 millimètres de haut sur 160 de large. C’est une vue d'automne touchée de rien avec un sentiment exquis. Au devant une mare, à gauche des broussailles déchiquetées, au fond un délicieux fouillis de lumière ambrée, de buissons vagues, d'herbes jaunies et de ces diaprages en désor dre que le soleil d'automne dessine partout. Ce panneautin serait signé Diaz qu'on le saluerait. Un autre,
une marine, (43 mil. h. sur 118 1.) est d’une étendue et d’un morne immense. Une ligne d'eau, une ligne de dunes, une ligne de ciel, et c’est tout. Pas d'épisode; ah! si, une barquette noire au premier plan à droite, puis plus rien; tout est tranquille, dans une paix immense, on dirait la sieste de la nature. Cela ne rappelle rien et cela dit tout. Ces petits bois peints sont ravissants; ici, un arbre qui plie sous l'effort du vent et de la pluie qui font rage; là, la nature s'endormant dans une immense nappe de poussière d'or. Partout un fond de tristesse qui ne s’accentuera bien que plus tard. On dirait un tourment qui cherche à s'exprimer et qui s'étend au travers des bois, des solitudes, sans trouver encore le mode sur lequel il gémira sa plainte. C'est dans cette même année que Fritz peint une masse de rochers se réfléchissant dans l’eau (130 mil. sur 170) d'une sauvagerie et d'une puissance de tons qui font penser à Salvator Rosa. Ce panneau est un des rares grands qui soient sortis de sa main.
De l'année 1872 nous comptons devant nous une trentaine de panneaux. Ici l'enfant se modifie et se transforme. La note est trouvée, c'est l'élégie, c’est le chant du soir. La main se raffermit et s’assouplit. Qu'on nous pardonne cette expression, maïs il faut l'employer ici comme on l'a employée pour les plus grands maîtres : c'est la seconde manière de Fritz. Oui, sa seconde manière, sa plus belle; c'est d’une ineffable poésie, une âme passe là dedans ; on croit sentir un souffle et entendre vibrer une voix. Hélas! c'est lui, c'est le cher petit mort qui est là tout entier et qui vit de sa vie.
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Trois soleils couchants surtout (environ 30 mil. sur 100) sont, dans la véritable acception du mot, de petits chefs-d'œuvre. Ce qu'il y a là de poésie et d'har monie répandues, c'est à ne pas pouvoir l'écrire. Il y a des choses qui font pleurer et qu’on ne sait pas dire. Ces trois panneaux sont de ces choses. Corot, s'il pouvait les voir, sentirait son cœur remuer. Et aussi une rivière avec une berge meublée de quelques arbres gris, doux et immense comme un Van Goyen; et aussi un grand bouquet d'arbres cachant quelques maisons rustiques avec toits branlants, mystérieux comme un Hobbema. Et aussi quelques peupliers géants se détachant d'un ciel clair; fiers, élancés, noyant leurs cîmes dans des brumes opaques, traités comme Th. Rousseau les traitait. Et aussi une ravis sante petite côte peinte en grisaille que le Courbet des bons jours ne désavouerait pas. Et aussi des pans de murs écroulés, peints en blanc sur un ciel d'Orient, piquants, clairs et truellés comme un Decamps. Et aussi des campagnes au bord de cette eau noirâtre et pourtant si limpide comme la comprenait Ruisdael, et tout cela, pensé et exécuté par un enfant qui ne comptait pas 10 ans!
Vers la fin de 1872 apparaît la troisième manière de Fritz. C'est la recherche du procédé. L'âme ne se plaint plus; instinctivement l'enfant change sa vie; ce qui va l'absorber, c'est la préoccupation du coloris. Déjà il produit des ébauches d’une solidité inouïe et d'une puissance audacieuse capable d’éblouir les coloristes les plus absolus. Mais, avec ce dernier effort, a fini sa vie; Fritz meurt au milieu de cette transforma-
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tion, après avoir produit, dans cette dernière manière, quelques études qui permettent d'affirmer qu'en supposant une existence progressant mathématiquement, il serait devenu, au milieu de sa carrière, le plus grand paysagiste qui soit apparu sur le monde.
Dans les pièces sans date nous rencontrons plusieurs paysages qui se rapportent, par leur manière, aux années y correspondantes. Il faut citer parmi ceux-là : une bande de terrain (108 mil. h., 190 1.) couvert de petite futaie et sur laquelle s'étend un ciel immense chargé de pluie; au milieu de ce ciel court un vent froid à rafales courtes et précipitées, si l'on en juge par la désagrégation multiple des nuages réduits en flocons lourds ; une étude de rochers blanchâtres au bord de la mer, superbement travaillée et d'un aplomb de touche magistral (290 mil. I. sur 118 h.); c'est, je crois, sa plus grande pièce, c'est aussi celle où sa vocation d'artiste se révèle dans toute son amplitude. Les autres panneaux sont des espèces d'ébauches qui contiennent la pensée de Fritz et l'indication suffisante de l'effet qu'il voulait obtenir. Il y a des quantités considérables de ces ébauches. Cette vie qui se sentait fuir voulait donner le plus vite possible ce qui remuait en elle, comme ces voyageurs pressés par l'heure du départ jetant pêle mêle dans leur valise tout ce qui leur est nécessaire.
C'est de l'art français que se rapprochent, d'une manière particulièrement visible, le goût et les tendances de Fritz. Il en a la spontanéité, l'initiative, le sentiment et l'esprit. D'où lui est venue cette espèce d’assimilation? De nulle part. Il sentait ainsi par lui-