MARGUERITE REÇOIT UNE VISITE INATTENDUE
En entrant dans la chambre de sa fille, le juge d'instruction avait sa plus mauvaise figure : — c'est-à-dire que sa pâleur ha-
bitiielle avait passé au jaune, que ses lèvres minces étaient encore plus serrées l'une contre l'autre, et ses yeux gris plus brillants et plus mobiles, sous leurs paupières courtes et plissées aux coins.
Il s^arrêta sur le pas de la porte, regarda sa fille, puis Marguerite, puis la chambre, d'un coup d'œil circulaire.
Emma se tenait debout, près de la cheminée où agonisait un pauvre feu, lequel eût suffi à révéler l'avarice qui régnait dans cette maison.
Marguerite tournait le dos à la porte et tenait le pardessus de la jeune fille, comme prête à le resserrer dans son armoire.
Le clîcipeau et le manchon étaient restés sur le lit.
Le magistrat se dirigea de ce côté, prit le manchon, le considéra, le retourna, le palpa, le flaira, pour ainsi dire, les sourcils légèrement froncés, puis le rejeta avec un geste saccadé.
Pas moyen de s'y tromper.
C'était bien celui de sa fUle.
Alors seulement il se retourna vers Emma.
— Vous êtes donc sortie aujourd'hui? — lui dit-il sèchement et d'un air soupçonneux.
— Oui, mon père, — répliqua-t-elle avec sa soumission froide. — Je suis allée au couvent revoir la bonne supérieure.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire de manchon perdu, retrouvé, rapporté par un commissionnaire ? — fît-il, du même ton hargneux de l'homme qui se sent trompé et, n'en pouvant fournir la preuve, n'ose avouer franchement ses arrière-pensées, ni montrer ouvertement sa sourde irritation.
— Puisque François vous a déjà conté cette histoir ', vous la |, connaissez, — répliqua Emma en supportant son regard.
I — Si Marguerite vous avait accompagnée, cela ne ,serait pas
arrivé... Je vous défends de sortir sans votre gouvernante, vous le savez bien.
i Cela n'est pas convenable pour une jeune fille, et, si cela se re-
j nouvelle, je vous diasserai, . — -ajouta-t-il- en s'adretôsant à la
( vieille femme; ''r "^'■"""'^^''^r A5>-vîn-orfrî'i' .-^tjîmtiflq/î Tiiï/K^
— Mon Dieu, monsieur, — répondit humblement cette dernièro, — j'étais très occupée, quand Emma m'a demandé laper-
mission d'aller voir la supérieure. J'ai eu tort, j'en convions... Cela ne m'arrivera plus...- Ne vous en prenez qu'à moi...
— C'est bien, — interrompit M. D ilifroy, — vous savez que je ne donne jamais deux: fois le môme ordre, et que jo ne pardonne jamais qu'une fois. — Que cela ne se renouvelle pas.
Et il sortit brusquement.
— Je ne saurai rien aujourd'hui ! — murmura-t-il, une fois hors de la chambre de sa fille. — Mais il se passj quelque chose, j'en suis certain, — et l'on me ment !
Je tirerai cela au clair. — Athénaïs, d'accord avec ma fille... pour me tromper ! Dans quel but? — Qu'y a-t-il donc entr^ ces deux femmes?
Au même instant, Marguerite se penchait à l'oreille de sa jeune maîtresse, et lui disait, d'une voix un peu tremblante :
— Te voilà sauvée, pour cette fois, mais ne recommence pas.
— Sauvée! — répéta Emma en haussant les épaules avec un léger frisson. — Il ne croit pas un mot de ce qu'on lui a dit !
Le repas du soir, néanmoins, se passa comme d'habitude, et nul, à voir le père et la fille en face l'un de l'autre, ne se fût douté des terreurs et des soupçons qui remplissaient ces deux cœurs.
Ils causèrent peu, et de choses indifférentes, et, bien qu'Emma mît plusieurs fois la conversation sur l'affaire Emile Rouget, — soit pour distraire son père d'autres idées, soit pour quelque motif plus sérieux, — elle ne put tirer de lui, sur ce sujet, aucune réponse.
11 resta fermé comme une porte de prison.
D'ailleurs, il se retira plus tôt que de coutume, et gagna son cabinet de travail, immédiatement après avoir pris sa tasse de café.
Emma remonta aussitôt dans sa chambre, avec l'empressement visible d'une personne qui désire se trouver seule, en face d'ellemême.
Lorsqu'elle eut refermé sa porte, ses traits se détendirent et laissèrent enfin appamître l'angoisse profonde qui Tadtait sous son masque de marbre.
Elle se promena lentement à travers la petite pièce, sans s'oc-
eO ^ 108 T// U À-'^N Ki^Tt ,ij^ /::V>M ANT
ftjD.'bouper 4û Ia iivé^n<î*i ,4ri, ^airs^ariie.^ assise aqjÇ(^ùï du feu, et qui la suivait dviii rqgftr4 j)lfeijv,dû »J6ÏIAla^!r^iix^^#,\9M^}ent et
a'iilïcclioii saiguant^m ,?.t:.q ?/>-îifn-rob on vioup oo-i^^. — - ^^ .,^ajpg^«eritc.V;to.T|, ujjb^.fjinime d'une cinquantaine d^rannées tout
au plus, mais au visage fatigué, à Tair résigné de ceux ,<îiii ont placé leur C)pe^,,§Uir UPQ» ^ÇiWle p£^ssi<#:' i<îli/.<liiÇu^Ç^tj[5e) passion crucifio, ;( h r.!:n.({-'0^ nv -w/r, ,jnoil yl ï-.bnâi iislwy-
EUc n'avait jamais été LoUe, avec s,«8 gyo*.tç^i)i^ t^o^pai front étroit et élevé; mais ses yeux,. bleu pâle, exprimaient l^i bonté, ainsi que sa bouche, où se lisait une irrémédiable! ifoi^)lesse, unie à uno certiiiiie exaltation donxptée par la tiaiidité. — ,hï;>iii
Plusieurs fois, ellu essaya d'adressfîiç, la purple à la j^iAïUte lîUe ; mais celle-ci ne lui répondit pas, et Margut:rifce, en, refoulant un soupir, se décida enlin à garder le silence, sans la quitter des yeux, a la f.içou de ces chiens lidèlirs et résignés qui caressent encore le regard irrité ou ingrat dont ilsn'osenit s'apprpch'er.
On eût ditqu''ell<à lisait dans ceUe ànie obscure, «tiun' observateur eût pu suivre, sur le visage de la gouvernante, l'ombre des pensées inconnues qui traversaient le cerveau de mademoiselle Dalifroy.
A dix heures, Emma s'arrêta. brusqumUçsnti,. -et,- ii^^retournant vers la femme de confiance du juge d'instruclion, qui se croyait oubliée, elle lui dit ;
— J,ç vais me coucher, laisse-moi,
— Tu ne veux pas que je t'aide à te déshabilleic ?
— Non, laisse-moi, — te dis-je. — Mon père est-il couché ? Marguerite se leva, alla à I4. i^enétrej :^tr'0UiVa.'ifc Jégèrfâw^ent le
rideau, et regarda au dehors* j., :io]n>\- oi tiv-: .^i/jrv.^J)
L'appartement de mademoiselle Dalifroy, on se le rappelle, était au second étage, et, de sa fenêtre, on pouvait aperoevoir la , ^ ^, J^ôt^édvi.pabinet de travail du magistrat. ;.,,j ,::. . »
' r' ~j9^^.ï,^VP'^^^^^ 1^ gouverniinte, après :tiMte- /d'emi-minute d^examei^ r— Aucu^^.lui^XiêrôniCïfiltrf^ jîlus à travers ses rideaux. iftî' Ï3 "Tsyt'^Sl^.^'^^^^^i^^^T ^^^^ ^^ çUambi^et.- .cqqÊiï no bijûM
— Tu vois bien, alors, qu'il est temps que j'éteigne a«<3«n.
Je n'ai pas même la liberté de veiller,, i^datis.cetlé maison
r/.A.K,4.rÈNF<ANT' ''liÈ ^i'ÀMANT
I ,iio'l îi's'^hûi^éi'covraît, et dirait que l'insomnie est letvsultat? d'une
' ' 'dô'i^brértc«{' (iotipabîe, — - ricana-t-elk3. •' • '-"''-^'^ J-i ii'i> — Est-ce que lu ne dormiras pas, mon enfunt?""'^''"^^*' ''> ;nol «oôau'ljûisaè-moi,: Va-t-en! — réplicfua Emma,' ©n haussant les ' "'éptiùleJs.'-^i' ùn^ÏKyi -liu I à ^-juyi iv un aiwin ,^jjUi uj;
■•'■i'^y.q La VieilIe^NfarGriTerite s'avança pour em"bfàssér' la jeune fille, qui lui tendit le Iront, avee un mûlani^e d'Jiumeur et d'ifidii'fc- ' '"' i^éncè; puis gagna une porte de communication entre la chambre
'' d'Ënima'ôt'tajchambïteOù hi gouvernante couchait. liitji ,ui^.iiai>l^'aUtMl la laisser entr'ouverte y — demandti-t-elle doucement. — Je garderais ma lumière allumée, et cela t'éclaircrait '!'^ toujours un peu, quand tu auras éteint chez toi. — Tu sais que
tUrt JDère ne peut apercevoir ma fenêtre. i
i) iaJJa4i)N<!>n,'l"ermc, au contraire! — s'écria la jeune fille. !
Et; poussant Marguerite, elle retira violemment la pe>rle, de \
façon à rester seule. i
Marguerite demeura un moment debout, puis secoua sa tête j
grisonnante et alla s'agenouiller sur une chaise basse, cacha i
son front dans ses mains, et pria longuement; — non pour elle, i
assurément. i
Un profond silence régnait dans Ihotel, où toutes les lumières j étaient éteintes, malgré l'heure peu avancée; sauf celle de la
vieille iemme. ^- '•" '^ ' ' "
Tout à coup, Marguerite releva la tête 'a;-V^''fetii*p'n se. ,
On avait frappé à sa porte. ''P ''^*''^^ ^^-^ •' '-'" '-''^' ~ |
La chambre, eu efiet,où elle se trouvait, communiquait, d'une part, aVec la chambre de mademoiselle Dalifruj^, et, d'autre part, donnait sur le corridor; et c'est à la porte du corridor qu'on avait frappé, d'une façon discrète, avec Tintention évidente de n'être entendu que d'elle. ' i^n^osa ui; tmiô
Cela lui parut si' extraordinaire, qu'elle' hésita, d'abô'r'd, à en croire le témoignage de ses oreilles, et resta sur'^lace, la tête redressée, — se disant quelle avait mal entendu. '""•''^'' ^^
Mais on frapp.ide nouveau, avec la môme discrétion, il est vraiu on^^jioJô i, t'iq> i-qxuyJ Ji^a h iJp .^^lolu tiioal f-.io/ j l — -
,,ij.ia Eile'Seleva. ■ - ' ■ l ' ^
— Qui peut venir, à cette heure? — se dit-elî^. — Tout le
no
monde dort dans la maison. —» Sarait-ce quelque domestique?... Mais non, à cette heure-ci, — onze heures venaient de sonner, ils sont tous couchés depuis longtemps. — A moins que quelqu'un ne soit malade... Et ce n'est pas moi qu'on viendrait prévenir. On frappa une troisième fois.
— Que je suis bête! — on dirait que j'ai peur! fît-elle, en se secouant pour se donner de la résolution j et, marchant vers la porte, elle demanda:
— Qui est là?
— Ouvrez, Marguerite, et vous le saurez! — répondit une voix dont le timbre contenu indiquait les précautions qu'on prenait pour n'être entendu que de la personne à qui l'on répondait.
— Je ne connais pas cette voix ! — murmura la gouvernante.
— Ouvrez! — répéta la voix. — Il le faut pour éviter de grands malheurs.
Marguerite tressailht, comme si ces accents, d'abord nouveaux pour elle, réveillaient, tout à coup, en elle, d'anciens échos muets depuis longtemps, et, un peu pâle, d'une main tremblante, cédant peut-être à quelque impulsion lointaine et mal définie, elle tourna la clef et ouvrit la porte.
Elle se trouva en face d'un homme assez grand, d'aspect vigoureux, aux traits fatigués et profondement labourés, aux yeux caves, à la barbe grisonnante.
Cet homme, nous l'avons déjà vu une fois, dans la petite maison du chemin de ronde, où se réfugia Ivan Daniloff, la nuit même du crime.
Le visiteur, profitant de la stupeur que sa présence causait, repoussa vivement Marguerite, pour entrer dans la chambre, et referma la porte derrière lui.
La gouvernante, effrayée, recula, ouvrant les lèvres pour laisser échapper un cri de surprise ou d'appel.
Elle n'en eut pas le temps.
Il lui mit la main sur la bouche, en murmurant d"une voix sourde, mais pleine de commandement;
— Silence, Marguerite! — Au nom d'Andrée, silence !
La pauvre femme tressaillit de nouveau, et ses yeux s'agrandirent, pendant qu'elle reculait toujours, sans cesser de regarder
son étrange visiteur, la bouche ouverte, mais désormais silencieuse.
Lui, la regardait aussi de ses yeux profonds, sans menace, et pleins d'une prière tragique.
— Oh! mon Dieu ! mon Dieu! — balbutia-telle. — Qui êtesvous donc ? — Est-ce que je deviens folle ?
— Non. Marguerite ; mais il y a dix-neul ans que nous ne nous sommes vus.,, et j'ai bien changé.
— Dix-neuf ans !... Andrée!... Ah! vous êtes Maurice... Maurice Au...
— Ne prononcez pas mon nom ici, mallicureuse ! — Oui, c'est moi !
Marguerite chancelait.
Il s'élança vers elle, et la soutint.
— Vous ! vous ! — répétait-elle, prête à se trouver mal,
— Voyons, Marguerite, du courage. Soyez forte .' — pas de faiblesse! — Ne perdons pas le temps. — Les minutes sont comptées, pour l'œuvre que je viens accomplir ici ! — Où est mademoiselle Dalifroy?