‹ L'enfant de l'amantChapitre 18 sur 69 · L APPARTEMENT B ANDREE · texte numérisé non relu

L APPARTEMENT B ANDREE

Ces mots de la jeune fille furent suivis d'un silence.

Marguerite s'était retournée vers Emma et la regardait avec une sorte, d'effroi, mêlé de reproche, visiblement blessée au cœur de l'accent avec lequel mademoiselle D^Iifroy avait prononcé cette phrase :

« L'amant de ma mère ! »

Un éclair de colère avait passé dans les yeux de Maurice, puis avait fait place à une expression de hautain mépris.

Ce fut lui qui reprit le premier la parole.

— Eh ! bien, oui, — fit-il enfin d'une voix assez calme, — je suis l'homme que vous dites. Je vois que vous êtes bien rensei-

gnoe, quoique vous fussiez trop jeune, à cette époque, pour pouvoir vous rien rappeler par vous-même. Maintenant que vous me connaissez, êtes-vous prête à m'écouter, à me croire, à me suivre ?

— Certes! — répliqua la jeune fille, do son ton toujours à demi ironique, mais plus rassuré. — Je n'ai rien à craindre de vous, puisque je sais votre secret, comme vous suivez le mien. — Vous êtes ici, aussi menacé que moi... Et vous ne pourriez me perdre, sans que je vous perdisse également. — Si j'élevais la voix, en ce moment, si mon père vous surprenait, dans cette maison ou ailleurs, vous n'igaorez pas plus que moi ce qui vous attend. — L'intérêt de votre sûreté me répond de votre sincérité.

— Oh ! Emma ! Emma ! ne parle pas ainsi, je t'en conjure ! — sanglota la vieille gouvernante, en cachant son visage dans ses mains.

— Mademoiselle Dalifroy, — interrompit Maurice, avec une sorte d'indifférence' farouche, — je vous l'ai dit, demain, votre père saura ce que vous êtes parvenue à lui cacher jusqu'à présent. — Vous ne pouvez ignorer quelles en seraient les conséquences pour vous. — Quant à nier, c'est impossible!... Les preuves seront accablantes...

— Qui les donnera?

— Ce ne sera pas moi. Mais vc)us comprenez bien qu'une fois accusée, il sera facile de vous convaincre ; la justice par les soins de... votre père, a relevé toutes les preuves. Il ne manque qu'un nom : le vôtre. Ce nom prononcé, tout se réunira pour vous accabler, et vos dénégations ne serviront de rien. .;

— Qui me le prouve?

— Ma présence ici. — Aurais-je risqué ce que je risque, en venant vous trouver... si je ne vous savais perdue, et si je n'obéissais à un sentiment plus fort que tous mes autres sentiments, en essayant de vous sauver, dans la mesure du possible; et en ce qui dépend de mon pouvoir ?

Vous êtes la fiUo d'Andrée, vous aussi, — ajouta-t-îl d'un accent étrange, — et Marguerite sait ce que cela veut dire pour

moi, puisque je ne l'ai pas encore oublié, même ilevant vos provocations.

— Crois-le, mon enfant, crois-le ! — bal])utia la vieille gouvernante.

— Alors, que me proposez- vous, et quel genre de salut m'apportez-vous?

— Le moyen de quitter cette maison assez tôt pour pouvoir échapper à votre père et à toutes les recherches, en gagnant l'étranger.

— : Je ne puis sortir de la maison, à cette heure-ci, sans {[u'on le sache. — Pour qu'on m'ouvrît la porte, il faudrait dire mon nom.

— Si vous passiez par la porte de la maison, évidemment ; — mais je connais un autre chemin, celui par lequel j'ai surpris... votre secret... celui par lequel je vais partir moi-même.

— En effi't, vous n'avez pas dû entrer par l'entrée de tout le monde, — dit-elle lentement.

— Etes-vous prête?

Elle réfléchit une seconde.

— Est-ce vous qui me cacherez, ou qui me donnerez la possibilité de quitter Paris, la France, si cela devient nécessaire? — reprit-elle enfin. — Car l'avarice do mon père est telle que, malgré sa fortune, je n'ai pas uu sou vaillant. — Et il faut de l'argent, pour faire ce que vous me proposez.

— Je n'en ai pas, — répliqua l'homme. — Je suis pauvre, plus que pauvre. Si j'avais quoi quj ce soit, je vous le donnerais,

— Et moi, non plus, je n'ai rien ! — s'écria Marguerite, en se tordant les maias avec désespoir.

Emma se taisait.

Pâle, lia sueur au visage, les traits contractés, on devinait, malgré son extraordinaire présence d'esprit, en ce moment tragique, et l'effort qu'elle faisait pour braver la situation, l'angoisse horrible qui remplissait son cœur.

Tout à coup, elle secoua la tête.

— Peu importe! — dit-elle brusquement. — je sais où aller d'abord. Partons !

CiiJU S'I-atriJCJ ■t'.i::

.Encore une voiivo, n'ost-ce pas, Mademoiselle?

Klle fit v^n pas en avant.

— Couvre au n:oin.s ta tètr et tes épaules, — lui dit sa vieille goiivernauto. — Il fait froid...

Et il faut (--achvjr mon visaG-e.

LEiMWNÏ DE LAMANi-

— N'emportes-tii rien ?

— Qu'emporterais-je? — Mes bijoux de jeune lille ne valent pas cent francs.

Puis, il m'accuserait de l'avoir volé, — ajouta- t-elle avec ironie.

Non, donne-moi seulement ma mante noire et une capuche,

Marguerite se dirigea toute tremblante vers la chambre à coucher de la jeune fille, en emportant la lumière.

Emma et Maurice restèrent seuls dans Tobscurité.

Ils n'échangèrent pas une parole ; et rien n'eût interrompu le silence profond, si l'on n*avait entendu la respiration forte et haletant© de mademoiselle Dalifroy.

Une minute après, la gouvernante rentrait rapportant les objets demandés,

Emma les prit et s'en couvrit fiévreusement.

Maintenant qu'ellô, était décidée, on voyait qu'elle avait hâte de partir.

Sa toilette terminée ;

•=== Allons ! =^ rituelle,

^=- Marguerite, •-=- dit alors Mauri^; — il faut que vous restiez.

■r^ Moi ?

^r-r^ Oui. — Vous veillerez à ce que demain, M. Dalifroy ne s'aperçoive pas du départ de sa lille. Il faut qu'il le sache le plus tard possible... Vous comprenez pourquoi?

— Que lui dire ?

-= Tu diras que je suis malade ; tu inventeras un ï3a.ensOHtge quelconque... C'est toujours possible» -— interrompit la jeune fille.

— Je le ferai ! — répliqua la vieille femme avec résignation, mais frissonnant des pieds à la tête.

C'est le dernier service que je puisse te rendre, Emma, compte sur moi. Embrasse-moi, nous ne nous reverrons peut-être plus, et pardonne-moi, si je n'ai pas fait pour toi tout ce que je devais... J'ai du moins fait tout ce qua je pouvais... et, si j'ai péché, c'est par trop d'affection pour toi... et pour elle.

Elle avait saisi la jeune fille dans ses bras, les larmes étouffaient sa voix.

Une larme aussi brilla dans l'œil clair de mademoiselle Dalîfroy, larme bien vite sécliée.

Ce fut le premier témoignage de sensibilité qu'elle eût donné pendant toute cette longue scène.

Ce fut aussi l'unique.

— Adieu ! — dit-elle.

Et, se débarrassant de l'étreinte de celle qui lui avait servi de mère, elle se retourna vers Maurice, d'un geste résolu. Lui, il tendit la main à Marguerite.

— Adieu, — lui dit-il aussi. — Et, cette fois, pour toujours !

— Oh! ne m'accusez pas, — murmura -t-elle à voix basse, en montrant Emma, d'an geste plein de prière.

• — Je ne vous accuse plus I — fit-il avec un sourire triste. — Je vous plains !

Il ouvrit la porte et franchit le seuil, suivi d'Emma. Tous deux se trouvèrent dans le corridor. 11 referma la porte et l'obscurité les entoura.

— Donnez-moi la main, — lui dit-il. — Nous aurons de la lumière tout à l'heure.

Emma lui tendit sa main glacée, qui se crispa au contact de la main de cet homme, plus glacée encore que celle de la jeune fille.

Lui la guidant, ils suivirent, sur la pointe des pieds, le long corridor du deuxième étage, dont mademoiselle Dalifroy n'occupait, avec sa gouvernante, qu'une faible partie.

Au bout do quelques pas, ils s'arrêtèrent, et Emma entendit que son guide introduisait doucement une clef dans une serrure dont le pêne tourna sans bruit.

11 s'avança, l'entrainant derrière lui, et elle entendit encore le bruit de la porte qui se refermait avec précaution.

Maurice lui lâcha la main.

— Où sommes-nous? — dit-elle d'une voix étranglée.

— Vous devez bien le deviner ! — répondit-il. — En tout c.\<^, vous allez le voir.

Au même instant, un jet de lumière troua les ténèbres.

Maurice venait d'allumer une petite lanterne sourde de poche.

Ils se trouvaient dans une assez grande pièce, qui avait dû servir de chambre à coucher ; on apercevait, à travers la pénombre, les blancheurs d'un ht, à demi entouré de rideaux de couleur gaie.

Emma reconnut, en effet, la pièce qu'elle avait, d'ailleurs, en partie devinée à la direction suivie par son guide, car elle s'écria d'une voix étouffée avec un imperceptible grincement de dents :

— Pourquoi m'avez-vous ramenée ici ?

— Je ne pouvais l'éviter.

— Mais e'est l'appartement...

— De votre mère, oui, mademoiselle.

Elle chancelait et ses genoux s'entrechoquaient.

— Est-ce ma faute? — ajouta-t-il avec une amertume menaçante, — s'il est pour vous, peuplé de fantômes terrifiants ? — Mais voici son portrait ! Il veille sur vous. Rassurez-vous donc. C'est ici qu'est le salut pour la fille aînée d'Andrée.

En parlant ainsi, il dirigeait la lumière de sa petite lanterne vers le côté opposé à celui occupé par le lit, et une figure de jeune femme apparut brusquement duv.si. '^an cadre doré, souriante et pensive à la fois.

Maurice se découvrit devant le portrait.

— Andrée, — dit-il doucement, — tu vois ce que je fais pour toi : tu n'en exigerais pas davantage, n'est-ce pas ?

Pendant ce temps, Marguerite, restée seule, sanglotait, le visage appuyé sur le rebord de son lit.-

Enfin, elle se releva.

— Il me tuera, quand il saura la vérité, — balbutia-t-elle. — ■ Eh bien ! j'aime autant cela, du moins, mon calvaire sera fini!

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