UN MOUGEAU DU PASSE
Emma, qui avait suivi la direction du rayon de lumière, porta ses yeux hur le portrait et les détourna presque aussitôt, en disant d'une voix saccadée :
— Encore une fois, pourquoi m'amenez-vous ici ?
Depuis qu'elle avait mis le pied dans cette pièce, son audacieux sang-froid et sa fièvre de bravade semblaient l'abandonner.
Sa pâleur avait augmenté, son regard devenait fuyant et incertain, de légers frissons secouaient tout son corps, et, parfois, ses dents claquaient bien que ce ne fût pas de froid.
Pourtant, l'atmosphère était glacée et humide, ainsi qu'il arrive dans les endroits inhabités, ]on.firteœDs ff-T"inés, privés d'air et de lumière.
Maurice, sans lui répondre, promenait, à présent, la lumière autour de lui, comme pour s'orienter, et l'on pouvait voir, à l'aspect général de la chambre, qu'en effet elle était abandonnée, ou, si l'on préfère, inoccupée depuis un temps considérable.
Les rideaux blancs des fenêtres, closes par d'épais volets pleins, avaient jauni sous l'action des années, et pendaient misérablement fanés par l'humidité des longs hivers, alourdis par la poussière lentement accumulée et tournée en moisissure.
Aux angles, près du plafond, de larges toiles d'araignées étendaient leur ombre, semblables à des ailes de chauves-souris.
Une sorte de lèpre couvrait le papier des murs, — jadis de couleur clairo, — où les bleus étaient devenus blanch'itrcs, où les jaunes avaient rougi, où les rouges avaient pris des teintes de rouille, où les verts donnaient la sensation du vert-de-gris,
d'ailleurs uniformément étendu sur tous les cuivres, dorés jadis, des candélabres, de la pendule silencieuse, des fenêtres, des portes et des corniches.
Lo lit, le lit lui-même, dont nous avons signalé les blancheurs dans la pénombre, participait, vu en pleine lumière, à cet état de vétusté et de dégradation lamentables.
C'avait été un lit charmant et coquet, jadis, à longs rideaux de soie, couvert de dentelles... avec des teintes roses et des ondulations caressantes.
C'avait été le sourire de cette pièce, pleine de souvenirs féminins, épars de tous côtés, et qui faisaient mal à voir, comme des perles en collier, au cou d'une momie noire et ratatinée.
Tout à coup le rayon lumineux, en passant, fît sortir de l'ombre une dépression de forme singulière, lourdement empreinte sur Tun des oreillers de cette couche d'amour, dont la vue, aujourd'hui, glaçait et faisait penser à quelque tombe abandonnée.
Mademoiselle Dalifroy aperçut cette empreinte, et porta vivement la main à ses yeux, tandis que Maurice, à qui ce geste n'avait pas échappé, disait froidement :
— Encore une preuve, n'est-ce pas, mademoiselle ?
— Voyons, monsieur, répliqua-t-elle haletante, — pourquoi m'imposer ce surcroît de torture ? — Vous savez bien que je connais cette chambre...
— En effet, il paraît que vous en aviez la clef , — vous vous croyiez sûre que personne ne viendrait vous y surprendre, car, depuis dix-neuf ans, elle est fermée, et votre père n'y a jamais remis les pieds.
— Ce n'est pas moi qui avais cette clef, — fit la jeune fille, d'une voix haletante. — C'est Marguerite... et je n'y suis entrée qu'une seule fois!,,.
— - Il y a dix jours !
Mademoiselle Dalifroy se redressa, avec Une sorte de rage.
— Eafîn, monsieur, que faisons-nous ici ? Vous m'avez promis de me sauver, de me donner les moyens de fuir, et vous m'amenez dans cet appartement sans issue...
Quel est votre but ?
M'avez-vous menti? M'avez- vous trompée?
Ah î prenez garde !
Ne me poussez pas au désespoir... Si tout est perdu pour moi, tout sera perdu pour d'autres aussi. Sorions. Je ne resterai pas où nous sommes une minute de plus.
Pendant qu'elle parlait, son compagnon avait eontinué de diriger la lanterne autour de la pièce, jusqu'à ce que le rayon lumineux eût fuit sortir do l'ombre la porte d'un placard creusé dans le mur.
Ce placard .se trouvait placé entre la cheminée et le lit à égale distance de l'un et de l'autre.
— Vous êtes dans l'erreur, — dit-il alors ; — il y a une issue à cet appartement, et la voici !
— Ce placard?
— Oui.
Elle lui jeta un regard sceptique et déliant, tout chargé aussi d'une colère mal contenue et prête à éclater.
Mais, sans s'inquiéter de ce qu'elle pensait, son guide s'avança rapidement vers le placard, tira une clef de sa poche, et l'ouvrit avec précaution.
La jeune fille put voir, alors, qu'il était rempli de divers objets de toilette de femme, restés là depuis une lointaine époque, et suspendus à un portemanteau intérieur.
D'une main respectueuse et qui tremblait, Maurice souleva légèrement les étoffes soyeuses, et qui portaient encore comme l'empreinte du corps charmant et jeune sur lequel elles avaient dû se mouler plus d'une fois.
Emma, surprise, s'était ra23procliée, et regardait, inquiète et silencieuse.
Derrière les vêtements, elle aperçut une sorte de tenture épaisse et lourde qui tapissait le fond du placard.
Maurice l'écarta, et ses doigts recourbés s'appuyèrent avec force contre la paroi de bois sombre que cachait cette tenture.
Aussitôt, sans bruit, une rainure apparut ; puis, il se produisit un écartement, et la planche glissant lentement sur la droite, laissa un passage suffisant pour une personne.
Maurice souilla sa lanterne.
Immédiatement une lumière pâle apparut, à travers cette baie
i28 L'ENFANT PE L'AMANT
ouverte, lumière venant, celle-là, de l'autre côté de la muraille.
— Passez, mademoiselle, — dit alors la voix du compagnon de mademoisellL; Dalifroy, dont le corps se perdait au milieu ùe l'ombre épaisse de la grande pièce.
Après une seconde d'hésitation, elle s'élança résolument vers l'ouverture, s'engagea dans le placard, le traversa, et se trouva, tout à coup, dans une chambre inconnue, où brûlait, sur une table, une lampe recouverte d'un abat-jour.
Elle resta là un instant, immobile, regardant ce qui l'entourait.
Il n'y ^vait là, du reste, dans ce nouveau lieu, rien de remarquable.
La chambre était petite, pauvrement meublée de quelques meubles de noyer; lit, commode et chaises.
Les murs recouverts d'un''papier gris sur gris, usé, déchiré en plusieurs endroits, n'avaient aucun ornement.
La cheminée, de marbre noir, surmontée d'une glace, et qui se dressait sur la gauche, au foyer froid et annonçant qu'on n'y faisait jamais de feu, n'avait même ni pendule, ni candélabres.
Cela sentait presque autant l'abandon que l'ancien appartement de madame Dalifroy, que nous venons de traverser.
La seule différence, c'est qu'il n'y avait point de poussière et que l'air semblait y avoir été renouvelé depuis peu.
Lorsque la jeune lîlle eut terminé son rapide examen et se retourna pour chercher son compagnon, celui-ci avait eu le temps de refermer le passage secret, et elle aperçut, dans le niur, un placard correspondant à celui qui s'ouvrait au même endroit, dans la chambre à c®ucher d'Andrée.
— Où sommes-nous? — dit-elle.
— Dans la maison voisine.
— Ah! je comprends ! Et c'est ici que vous habitez?
— Je n'y habite point; mais j'ai loué cette chambre redevenue libre depuis peu, et que je connaissais...
— Oui, depuis longtemps... je m'en doute! — interrompit-elle d'un ton singulier, qui voulait dire évidemment :
— C'est par là que vous pénétriez chez ma mère, autrefois, et c'est par là, qu'il y a dix jours, vous avez surpris mon secret.
Il s'éloignca de quelques pas jusqu'à ce qu'il l'eût vue ..uirer dai!., lu lu.a. . u.
— Vous voyez donc que j'avais le moyen de vous faire sortir sans danger, — ajouta- t-il, — et que je ne vous ai pas trompée.
— Merci, monsieur,— répondit-elle. —Je vous suivrai, quand vous le voudrez.
IT uv.
130 L'ENFANT bl:: LWMANT
— A Tinstant môme.
Il ouvrit kl porte qu'on apercevait en face d'eux.
îts se trouvèrent sur le palier.
Il jjouvait être environ minuit.
Maurice éteignit la lampe, et reprit la main de la jeune fille, pour la guider à travers l'obscurité, du côlé de lescalier qu'ils de-;cendirent lentement, grâce aux tâtonnements et aux hésitations de mademoiselle Dalifroy, non seulement par suite de son émotion, mais aussi par suite de son ignorance des lieux.
Enfin, ils arrivèrent dans une cour qu'ils traversèrent; et, deux minutes après, le concierge de cette maison, ayant tiré le cordon à la demande de Maurice, dont il parut reconnaître la voix, riiomme et la jeune fille se trouvèrent sur le trottoir de la rue de Turenne.
— Où faut-il vous conduire , mademoiselle ? — demanda Maurice.
— Rue des Pyramides, cliaz m idam:^ de S j vérin.
11 lui offrit le bras pour toute réponse, et tous deux s'éloignèpcnt.
PeiMiajQt cttte longue route, ni l'un ni l'autre ils n'échangèrent une paroi;;.
Maurice avait relevé le col de son pardessus et baissé son chameau sur ses youx, afin de dissimuler le mieux possible son
Emma s'était presque entièrement cachée sous s:i. capuche.
Par le vent froid de décembre qui balayait les rues, à cette lifeure avancée de la nuit, ces précautions n'avaient rien d'insolite, ni de nature à éseiller les soupçons des rares passants,
OM-reete, c}%xt«uii marchait vite et s'inquiétait peu des gens rencontrés en route.
Eu trois quarts d'heure, Maurice et Emma parvinrent à la rue des Pyr.ani^.ies.
Là, ils s'arrêtèrent.
— Merci, monsieur, — ■ dit-elle pour L^ seconde fois, en dégageant son bras.
— Je ne puis plus vous être utile ?
— Xu.i.
L'EMAM DE L'AMANT 431
— Adieu, alors.
Il s'éloigna de quelques pas, mais s'arrêta jusqu'à ce qu'il l'eût vue entrer dû.ns la maison, à la porte de laquelle elle avait f-onné résolument.
— Maintenant, — dit-il sourdement, — j'ai rempli mon devoir... que justice se fasse !
Justice! — répéta-t-il avec un geste de désespoir. — A quel prix ? Celle-là est sauvée... et Inès reste.
Il étouffa un sanglot dans sa gorge et s'enfuit.
RECETTE POUR COMMUmOUER WEC UN PRISONNIER AU SECRET
Le lendemain, lorsque M. Dalifroy, vers midi, pénétra dans son cabinet de juge d'instruction, au Palais de Justice, il ignorait absolument les événements auxquels nous venons d'assister, et ne se doutait point (]uo sa tille eût quitté le domicile paternel, pour n'y plus rentrer, suivant toutes les probabilités.
La vieille Marguerite, atîn d'ex})liquer l'absence de sa jeune maitresse, qui n'a. sistait point au repas du matin, avait d 'claré qu'Emma souffrait d'une très violente migrain^^, et M. Dalifroy, encore sous l'empire de l'irritation que lui avait causée l'aventure du manchon, la veille, n'insista point pour voir sa lille.
11 ruminait quelque combinaison de nature à îui faire découvrir la vérité vraie sur le caractère des relations occultes qu'il avait surprises entre mademoiselle Dalifroy et madame de Séverin ; — car, pour lui, il ne doutait pas de la présence de la jeune fille chez la veuve du général.
— Elles ont donc ensemble, — se disait-il, — des rapports beaucoup plus intimes que je ne le croyais, et le refroidissement
L\i:>'FANT DE L AMANT
de leur amitié, leur apparente indifférence, depuis un certain temps, ne seraient qu'une ruse destinée à me tromper !
Pour([uoi cela ?
'Dans quel but ?
D'autre part, l'affaire Emile Rouget le préoccupait, ce matinlà, au point de le rendre à demi insensible aux choses qui l'eussent le plus vivement intéressé en toute autre circonstance.
Ce jour était un grand jour pour le juge d'instruction.
Il tenait Ivan Daniloff, et il avait décidé, en son for intérieur, de le confronter immédiatement avec la prévenue, convaincu que, de cette brusque confrontation, sortirait enfin la dernière révélation dont il eût besoin :
Le nom de la jeune fille.
Il comptait aussi profiter du trouble qu'elle ressentirait nécessairement à la vue de son complice arrêté, pour lui jeter au visage l'accusation d'infanticide qu'il réservait, avec grand soin, jusqu'au moment jugé par lui opportun.
On se rappelle qu'il s'était bien garde d'y faire aucune allusion devant elle, et même de la soumettre à un nouvel interrogatoire, depuis qu'il était sur cette piste.
Elle ne devait avoir aucune idée du soupçon terrible qui pesait sur elle, et quelque forte et habile qu'elle fût, il était impossible que, frappée deux fois par surprise, dans la même journée, sur des points si sensibles, elle ne perdît pas un peu de son merveilleux sang-froid et de son infernale présence d'esprit.
En se faisant toutes ces réflexions, M. Dalifroy ressentait une douce émotion de joie et de triomphe, qui, peu à peu, effaçait de son esprit le souvenir de sa fille et de madame de Séverin.
Celte journée qui se levait, lui semblait de celles qu'un magistrat peut marquer d'une croix blanche, car il avait le pressentiment qu'elle ne se terminerait pas sans lui apporter la vérité tout entière sur l'affaire Emile Rouget.
Son pressentiment, d'ailleurs, ne le trompait pas.
Il allait savoir !
— M. Plandineau, — dit-il au greffier, en entrant dans son cabinet, — j'espère que nou:» allons faire, aujourd'hui, de la belle et bonne besoune.
L'ENfANT m: L'AMAiNT lii3
— Je le pense aussi, monsieur. L'arrestation de ce Russe va beaucoup siinplifier la situation, et la principale accu.sc';e ne pourra plus longtemps garder son incognito. — L'affaire était une des plus difficiles que j'aie encore vues, et vous avez procédé avec une habileté méthodique que je ne saurais trop admirer.
D'habitude, en ces sortes d'affaires, on dit :
Cherchez la femme !
Vous avez renversé le dicton.
Vous avez cherché l'homme.
— Et j'ai trouvé I — interrompit M. Dalifroy. Il en est toujours ainsi. .
Quand c'est l'homme qui agit :
Cherchez la femme !
Quand c'est la femme que vous tenez :
Cherchez l'homme !
Pour connaître une médaille, il faut la voir sous ses deux faces.
Ivan Daniloff est- il là ?
— Oui, monsieur.
— Je vais commencer par lui. — A mon premier signe, vous ferez entrer immédiatement la femme, en allant prévenir vousmême l'huissier de service à la porte.
Il donna à son secrétaire quelques explications minutieuses sur la façon dont il fallait procéder à ce coup de scène.
Ses instructions données, M. Dahfroy s'assit à son bureau, et Daniloff fut introduit.
Le premier regard du jeuae homme ne fut pas pour le juge, cette fois.
On eût dit qu'il cherchait quelque chose, ou qu'il s'attendait à trouver qu'elqu'un dans la petite pièce, qu'il parcourait avidement d'un coup d'œil perçant.
En constatant qu'il n'y avait là que le magistrat et son greffier, il eut comme un léger mouvement de déception, mais si rapide et si insaisissable, que M. Dalifroy ne s'en aperçut pas.
Celui-ci commença par poser au jeune Russe une foule de questions minutieuses, et qui n'avaient qu'un rapport assez éloigné et tout à fait indirect avec l'affaire pour laquelle on l'avait arrêté , — interrogatoire destiné à changer le cours de ses idées.
134 L^ENFANT DE L'XJÎIANT
quel qu'il fût, et à le fatiguer, en lo forçant à' se mettre svif ses gardes, de vingt côtés différents, sans qu'il pût prévoir c'a OJi voulait l'amencu'.
Ivan, tantôt répondait, tantôt refusait de répondre et paMiSî^ciit évidemment assez surpris, se demandant où tendait le' juge' d'^ilistruclion.
Cela dura une bonne demi-heure.
Tout à coup, M. Dalifroy, le jugeaHt assez fatigué, et iasstz embrouillé, lui demanda brusquement :
— Ainsi, vous persistez à nier vos rapports avec l'auteur de l'assassinat ?
— Olù, monsieur.
— A nier votre présence ?.u bal de madame de Séverin ?
— Oui, monsieur.
— A soutenir que vous ne connaissez pas la prévenue ?
— Oui, monsieur.
Tout en interrogeant, JNI. Dalifroy feuilletait les piapîers étalés devant lui.
Parmi ces papiers, se trouvait un rapport de police, deliiandé par lui, la veille.
Ce rapport relatait les déclarations du concierge de la maison habitée par Ivan, et qu'on avait immédiatement interrogé sur son location.
Les réponses du concierge confirmaient, d'ailleurs, celles du prévenu, et n'apportaient aucun élément nouveau.
Toutefois, ce dernier affirmait que, le jour du crime, Ivau Daniloff était rentré dans sa chambre, à l'heure habituelle.
Seulement le concierge, pressé de questions, avouait que son locataire était rentré à la nuit, sans qu'il fit grande attention à lui, et qu'il était ressorti, le lendemain matin, avant le jour, sans qu'il l'eût reconnu autrement que parce qu'il lui avait crié son nom, en demandant le cordon.
Comme on le voit, c'était bien un alibi, iiiais un alibi assez douteux, et cjui n'(Hait point de nature à ébranler la conviction de M. Dalifroy.
— Je dois rLComiailre, — réplicfua ^L Dalifroy, à l;i dernière dénégation d'Ivan. — que le rapport que j'ai .sous les yeux vous
est très favorables, et semble, on effet, constater votre présence chez vous, au moment où s'accomplissait le meurtre. Dans c-^s conditions, si le témoin qu'on va introduire confirme vo-^ dires, je n'aurait plus qu'à ordonner votre mise en' liberté.
Appelez le témoin, — dit alors M. Dalifroy à son greffier, en lui faisant le sio^no convenu.
Ivan paraissait tout à fait surpris, nous devons l'avouer, et plus surpris même que satisfait de cette solution inattendue.
Mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir lonq-temps, car, au même instant, il se trouva en face d'Inès.
Si le juf?e d'instruction s'attendait à un coup de scène, — et on sait qu'en effet il s'y attendait fermement — il dut être fort déçu.
En s'apercevant, les deux jeunes O'cns tressaillirent, à la vérité, et le sano: monta au visasse; mais ce fut tout.
Ivan, après ce premier mouvement, s'inclina respectueusement devant la jeune fille, qui le re^^ardait fixement, d'un air interrogateur ; et, quand il releva la tête, les paupières du Russe se fermèrent deux fois, comme pour répondre affirmativement à qu-'lquo question muette, connue d'eux seuls et prévue d'avance.
Ce siîi^ne, ou, plutôt,' cette pi-euve de connivence, si faibb qu'elle eût été, n'échappa point au reofard de M. DaliiVov.
— Jrf vois que vous vous connaissez, — s'écria-1-iI aussitôt, à demi consolé, par cette remarque, de la déconvenue relative que lui causait le faible résultat de sa manœuvre savante.
— E:i effet, — répondit froidement Ivan. — Je connais nu^îemoiselle.
— Ah ! — fit le juge triomphalement. — Alors pourquoi le niiezvous ?
— Pardon, monsieur, '. — fit encore Ivan, du même ton imperturbable,— vous ne m'aviez pas dit le nom de mademoiselle, et j'ig-norais que ce fût d'elle qu'il s'agit.
— Puisque vous l'accompagniez...
— Je ne l'accompagnais pas. — Il y a plus d'un mois que je n'ai vu mademoiselle...
— Et où l'avez-vous connue ? — dit vivement le juge.
— Chez des amis communs.
136 L'ENlFÀNt DE L'AMANT
— Lesquels?
— Mademoiselle vous les nommera, si elle le juge à propos. ^ — Pourquoi vous y refusez-vous ?
— Parce que je vois, par mon arrestation, qu'il suffit d'avoir connu mademoiselle pour être compromis, et que je neveux compromettre personne.
Le juge se mordait les lèvres jusqu'au sang.
— Vous me direz bien, au moins, comment se nomme mademoiselle, — fit-il enfin.
— Si mademoiselle vous l'a dit, il est inutile que je vous le redise. — Et, si elle ne vous l'a pas dit, comme c'est son secret, non le mien, vous trouverez bon que je me taise.
M. Dalifroy l'eût volontiers étranglé de ses mains. Cette arrestation, cette confrontation, ne produisaient rien de ce qu'il avait espéré.
Il n'en savait pas davantage.
Il était un peu plus joué, voilà tout.
— Mademoiselle, — fit-il brusquement, en se retournant vers la jeune tille, — vous comprenez bien que cette comédie ne peut durer plus longtemps.
Ou cet homme est votre complice, ou il ne Test pas.
S'il est innocent, ses réponses, ou plutôt son refus de répondre, ne peuvent que le compromettre et ag-graver singulièrement sa position. C'est à vous de parler, de dire qui vous êtes, et par là de permettre à la Justice, en sachant toute la vérité, de relâcher un innocent injustement soupçonné.
Mais, si vous persistez dans votre silence, ce sera une preuve accablante contre celui que j'appelle jusqu'à nouvel ordre Yotr« complice.
M. Dalifroy partait de cette hypothèse : — il l'aime !
Il essaie de ne pas la compromettre, en s« taisant, en l'aidant à épaissir les ténèbres autour d'elle.
Elle, si elle l'aime aussi..» elle parlera peut-être, pour essayer de le sauver à son tour.
Et alors...
Avait-il raisonné juste et frappé à l'endroit sensible?
La jeune fille, qui s'était tue jusqu'à cet instant, regardant
Ivan, et semblant peser toutes ses paroles, se retourna vers le jug-e d'instruction.
Sa figure avait brusquement changé.
De pensive qu'elle était, elle avait passé, sans transition, à une expression de haine et Je menace.
18' nvR.
Prime gratuite de L'ÉLECTKUil llEl'LlU.ICM \
i;i:m-\\m ni: i.a.mam
— Monsieur, — dit-elle d'une voix dont l'accent avait quelque chose de terrible, — je suis prête à répondre à toutes vos questions.
Elle .«-ouligna fortement le mot -.toutes.
— Enân ! — murmura le jui<e.
Mais il avait encore.de la défiance.
— C'est ce que nous allons voir, — reprit<-îl.à ihaute voix.
— Le moment est v€ïmu ! — ajouta-t-elle. — -»V4>us pouvez m'interroG^er ; je n'ai plus aucune raison pour me .taire.
— Vous avouez, alors, connaître Ivan Daniloff.
— Ivan vous a Tépondia,'et|'je4i*ai'rien à ajoi^ter à^ses réponsos. — -Nous nous cannaiss©ns, comme il Pa dit.
'Mais ce n'est pas de lai qu'il s'agit, c'est de moi. M. Dalifroy ne voulut pus insister.
lia prévenue lui paraissait décidéeà parler. Il fallait «.-n profiter, et rapidciiient. D'après ses réponses, il verrait ce qu'il aurait à faire.
— Qu'on emmène le prévenu Daniloft, dit-il brusquemeTit. J)eux gardes de Paris entrèrent.
Ivan s'inclina, .'-ilencieux, pour la seconde fois, devant la jeune fille, pendant qu'elle Tenvcloppait d'un regard d'ardente passion, et tout plein de reconnaissance, qui disait :
Merci !
Plus éloquemment et plus nettement que ses lèvres n'eussent pu le prononcer.
Puis, quand il eut disparu, elle ramena ses yeux brillants vers le juge, d'an air si résolu, qu'il en sentit comme un vague malaise.
— Interrogez, — reprit-elle alors.
vrnr/ ' îm r//' ' , ■
L'IvM'AM l)i: I -AMANT 139
OU M. DALlFftOl PROUVE QU IL EN .SAIT LONG.
Ce brusque revirement de l'occusée, tout en satisfaisant M. Dalifroy, ne laissait pas que de lui inspirer une vag-ue inquiétude.
Evidemment, ce revirement provenait de la confrontation, et, en ce sens, il avait atteint son but, qui était de faire parler la jeune iille ; mais on eût dit que la prévenue et Ivan Danilofï souhaitaient cette confrontation, au lieu de la redouter.
Ils n'avaient riôn montré de cette surprise, du cette stupeur, qui devaient éclater, tout au moins, chez la jeune fille, puisqu'elle ignorait l'arrestation de son complice et qu'elle avait paru, jusqu'à ce moment, vouloir le cacher à toutes les recherches de la justice.
Il était certain qu'ils avaient échangé une question et une réponse, — muette, à la vérité, — dont le sens et la portée échappaient au juge, et qu'il ne pouvait tourner contre eux, puisque pas un mot n'avait été prononcé.
D-'abord, il avait cru que le jeune homme niait ses rapports avec l'accusée pour se faire relâcher.
Maintenant, M. Dalifroy se demandait, avec un certain effroi, s'il n'avait pas nié tout simplement pour hâter sa confrontation avec Inès, et porter ainsi à sa connaissance quelque fait ignoré d'elle, et dont la communication l'avait seule décidée à sortir de son mutisme.
En effet, maintenant, il se disait que cet Ivan Danilofï était trop fort, pour s'être exposé maladroitement à une arrestation, au cas où il ne l'eût pas désirée.
Il lui était si facile de se dissimuler, de rester inconnu, en ne se montrant pas de quoique temps.
UO LENf A>T DE L'AMAiNÏ
Tl était élrani^e qu'il se fût, à point iionimé, jtrpuyé,su,r le passade du seul témoin qtii pût le feconhaître et le dénoncer.
La jeune fille, en l'apercevant, semblait s'attendre à le rencon» trer chez le jui^e d'instruction; et, de sa bouche, pas plus que de la bouche d'Ivan, il n'était sorti une parole qui pût compromettre ce dernier. , ., .,,-,.
Toutes ces idées, toutes ces hypomeses, se pressaient a [la lois dans le cerveau du juge ; mais il n'avait pas le temps de les approfondir, ou de les tirer au clair.
L'accusée était là, qui le. regardait de ses grands yeux noirs et brillants, se déclarant prête à répondre.
Il fallait proliter de la circonstance.
Après, il méditerait tout à son aise sur les incidents de plus en plus étranges et mystérieux de cette alïaire, qui se compliquait, comme à plaisir, à chaque pas qu'il faisait en avant.
— ' Mademoiselle, — dit-il donc sèchement, après une demi-minute do silence, — veuillez commencer par le commencement en me disant enfin votre nom et votre domicile.
— Vous saurez mon nom quand je signerai mon interrogatoire, — répliqua-t-elle ironiquement, — et je le signerai, aujourd'hui, je vous le jure.
— yVlors, c'est vous qui avez la prétention de le diriger? — s'écria aigrement le juge d'instruction.
— En ce point seulement, monsieur. Pour le reste, je suis à vos or 1res.
— Passons ! — lit M, Dalifroy. — Nous verrons, tout à heure, si \ous continuez à vouloir vous jouer de Injustice.
Il s'arrêta et reprit :
— Vous ne niez point, ayant été prise en flagrant délit, ayoir frappé M. Emile Rouget?
— Non. monsieur.
— Vous avouez î'avoir frappé volontairement?
— Oui, monsieur.
— Sciemment, avec intention de donner la mort?...
— Oui, monsieur.
— Après avoir prémédité cet assassinat?
— Oui, monsieur.
»- Vous avez déclare de plus que, le malheureux jeune homme était votre amant î, ,, .^j^.,^,., j.^^,,.,^^^^n'f no .-^lîri !
— Avait été, — rectifia-t-elle.
— Il ne l'était plus ?
— Non.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis un an environ.
— Qui avait rompu : — vous ou lui?
— Lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'une jeune fille sans appui, abandonnée ainsi que je l'étais, se prend et se jette au caprice de l'homme.
— Il ne vous aimait donc pas?
— Vous le voyez bien.
— Pourquoi avait-il fait de vous sa maîtresse, alors ?
— Pour s'amuser, pour tuer le temps, parce qu'il me troir. ait jolie, et que je ne lui paraissais pas exigeante, ne lui demandant rien q';e son (;œur.
11 n'en avait pas. — Il était donc sûr que je ne lui prendrais rien.
— Vous l'avez aimé, vous?
— Oui, beaucoup.
— A quelle occasion s'est produite votre rupture ?
— A l'occasion do ma grossesse... Gela pouvait le gêner. — Il ne voulait pas du devoir.
— Mais peut-être n'était-il pas sûr de sa paternité? — fit le juge d'un ton méprisant.
La jeune iille ne répondit que par un regard si plein de fierté indignée et de colère dédaigneuse que M. Dalifroy en fut interdit pendant une seconde.
Cela ne dura pas. '
— Vous vous taisez? — reprit-il. — J'ai le droit de faire cette supposition. — Si vous n'aviez rien à cacher dans votre passé, vous auriez déjà fait connaître votre nom, votre famille, permis à la justice de savoir en face de qui elle se trouvait ; tandis que vous avez pris toutes les précautions imaginables pour laisser ce
— 142 L'EiNFANT DK L'AMAiNT
passé enfoui .dans les ténèbces les plus profortdes. Néanmoins, elles seron percées.
— Je le d j.sire autant que vous, monsieur, et j'en suis plusrsûre que vous.
— Toujours le même système de réponse sybillines... Passons à votre accouchement...
— C'est à ce moment que son abandon est devenu définitif, absolu.
— Qu'avez-vou'^ fait de votre enfant? — continua M. Dalifroy arrivant ainsi, tout naturellement, et sans éveiller les soupçons de Tactusée, au sujet qui lui tenait) le plus à cœur.
— Il e-;t mori, je vous l'ai dit : mort; de. la misère de sa mère et de l'abanilon de son ] ère.
— \'ous ne scmblez iiourtant pas si pauvre, pui.^;que vous pouvez aller au h d. et qu'on a trouvé cent francs sur vous. — Mais nous rovieniîr >!)s là-dessus.
Je vous ai déjà demandé ce qu'était devenu le corps de cet enfa it, que vo is dites mort, il y a six mois.
— J.^ vou^ ai repondu également qu'il reposait dans la fosse cominuu'. — Je n'avais pas môme les moyens de la faire enteirrer. à cetie epo ju ', et j'étais de plus mourante, quand il mourut.
— El vousaw z refusé de faire connaître la date de sa mort.
ainsi que 1/ lieu où cet événement se produisit.
La jeune liil" se tut ; mais son re.uard était devenu jdiis ardent et inUrroueait le visage du juge avec une sorte d'impatience et de curjO.it;, c^ui indiquait que, pour elle aussi, cette partie de Tiiitvrr/oga oire était la plus importante, celle qui la préoccupait le plus.
i\]. D l.froy qui voyait cette curiosité non exempte d'angoisse, en fui sa îsf.it et se orépara à frapper le grand coup.
— Eh bien, moil ■ — ■ lit-il après un court instant de recueillement, destiné à rendre ses paroles plus solennelles, — je vais vous d r ■ jour p:oi vous vous.tuisez...
— J'ali.euJ-, inu:i:ïi ur, — répoudit-cUe, d'une voix légèrement ;J té •■('■,.
— G o:re enfant n'est pas mort, il y a six moi-:, mais il y >i Ijtiii j. urs. — C'est quïl n'est pas mort de votre misère et
I/ENF.V.NT IVÎ' L'AMANT ! iH
cle rubandon de «on père, — mais à ïu- suite d'un premier crime ! -i-- C'est qu'il n'a pas été' enterré chrétienne'nient, mais jf-Mé au fond d'une carrière de la route de Chat. lion, par une créature dénaturée,—» par sa mère elle-même.
La jeune fille avait pâli.
Ses lèvres tremblèrent, et ses lont^ues paupières couvrirent un instant ses yeux noirs et profonds.
M. Dalifroy éprouva une sensation rapide de joie délicieuse.
Le coup portait.
Plus de douLe !
C'était son enfant, son enfant qu'elle avait tué.
— Vous ne répondez pas? — reprit-il d'une voix sévère, et avec un accent d'autorité triomphante.
— Alors, — balbutia-t-elle, — on a bien trouvé ce corps? Elle paraissait hésitante, r.t la violence de son émotion, qu'elle
ne cherchait pas à cacher, eût éclaté aux yeux les moins chdrvoyants.
— Oui, malheureuse ! — sécria M. Dalifroy d'une voix tonnante, l'écrasant du regard et du geste.
Il y avait évidemment une expression de victoire insultante et de revanche impitoyable, dans le geste et l'intoualija de M. Dalifroy; il y résonnait si clairement la satisfaction de celui qui fond sur une proie longtemps convoitée, que Li prévenue tressaillit et se redressa.
Elle fixa sur lui son regard étrange, d'où rhé>italion disparaissait peu à peu.
II y avait eu, au premier moment, comme un sorte de faiblesse ou de pilié dans le regard, lorsqu'il' se porta sur le juge d'instruction ; mais, presque aussitôt, au contact du r 'gard de M. Dalifroy, les yeux de la jeune iille s'allumèrent et changèreiit (.l'expression.
On eût dit qu'ils pui.saient la haiiie dans cotte huiiu qui la menaçait.
— Eh bien? — fit-elle.
— Eh bien, riiifanticide avait précédé l'assas-inat. — Avant d'égorger le père, vous aviez étranglé l'enfant. — N cs-uyey. pas
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de nier. — Votre trouble vous trahit, vos paroles mêmes, arrachées aux cris de la conscience, ont été un aveu.
— Quelles paroles? ^__,. ..w,^.»^: w- —..
— Relisez, monsieur Blandinèau,-— s'écria te jugé en s'adressant à son greffier, — relisez la phrase prononcée par la prévenue, lorsque je lui ai appris la découverte du corps de son enfant?
« Alors, on a bien trouvé ce corps? » — lut M. Blandineau, de la voix dont il aurait lu :
« Hier, il a plu toute la journée. »
— En effet, j'ai prononcé cette phrase.
. — Et vous n'en comprenez pas la portée? C'est un aveu, un aveu que riea ne peut plus elïacer. D'ailleurs, cela devait être. Vous voyez donc bien que, malgré vos ruses, vos mensonges, le soin que vous avez pris de cacher votre personnalité, on a pu retrouver et suivre lu trace de ce crime que vous croyiez bien ignoré, bien enseveli... là-bas!
— Pardon, monsieur, — reprit la prévenue, toujours assez émue, mais évidemment redevenue maîtresse d'elle-même, — qui vous prouve que ce corps soit celui de mon enfant?
— Tout. — C'est un garçon comme le vôtre. — Il u Tâge in» diqué nar vous, comme étant celui où il serait mort. — Vous n'avez menti que sur deux points : — la cause et la date de sa mort.
— Ce ne sont pas des preuves, — répliqua la jeune fille ;— mais de simples coïncidences.
Son regard continuait d'interroger ; toute son attitude disait qu'elle attendait encore quelque chose.
— Coïncidences que l'impossibilité où vous êtes, très certainement, de fournir l'extrait mortuaire de votre enfant, transforme en certitudes.
— N'avez-vous point d'autres preuves? — demanda-t-elle encore.
— Est-ce que vous voudriez revenir sur vos aveux et nier, maintenant?
Elle haussa les épaules.
— Vous auriez tort, ou du moins cela serait bien inutile, —
^^t!4&FA]V^' M'^V^XyT ^''U5
JÏ3 *no ,9on9ioanoo ai ob an
Je suis la liUe tU- Miiuiico Aubin et .l'Aiidive Dulilrov, Nutiv iViuiucl ^
poursuivit le juge ; — car les preuves, ce que vous appelez les autres preuves, ne manqueront pas.
Le visage crinès se tendit.
On eût dit qu'elle retenait sa respiration pour mieux entendre.
19""^ LIV. Prime (/rat ai te de rELECTELll llÉriBLICAlS.
— Le cadavre de cet enfant, — poursuivit le juge, en s'apprêtant à lire sur les traits de l'accusée les traces de sa défaite, — portrait les traces de la main qui Ta étouffé, marque dont on a pris l'empreinte exacte; marque d'une main de femme !
Inès restît. immobile et impénétrable.
.— Cela ne suffit pas? — On a relevé la mesure des pas de celle qui a jeté le corps dans le puits de la carrière abandonnée... que vous savez. — Et ce sont des pas de femme.
Même immobilité, même impassibilité de la part d'Inès.
— Enfin, — continua le jucre, quelque peu étonné de cette impas-ibilité qui semblait auî^menler à mesure que les preuves s'accumulaient, — on a retrouvé ce lambeau d'étoffe arraché à la robe de la criminelle.
11 lui montrait, en même temps, le petit morceau d'étofle de laine noire, recueilli par lui, sur un buisson, près du lieu du crime.
Inès le considéra iittentivement,
— Vous voyez donc qu'il sera facile de savoir qui a laissé les empreintes et qu'il suffira de retrouver la robe...
Inès sourit tristement.
— Oui, mom-icur, — interrompit-elle, — cela sera facile, et je vais vous guider.
ou i:;i:s rnouvE a m. dalifroy quelle en sait
PLUS LOWG Ql'E LUI
Inès avait changé d'aspect.
Ce n'était plus la fierté résignée des premiers jours.
Ce n'était pus l'ironie menaçante des jours qui avaient suivi,
C'était une sorte de tristesse résolue, si l'on peut dire, — sem-
blablo à celle qu'on éprouve au lîioinont d'iiccomplir un devoir pénible, mais devant lequel on est décidé à ûe point reculei*.
— Je vous écoute/'— répliqua le jui^'-e uii peu étonné. La jeune fille se retourna d'abord vers le e^reffier.
— Moiisieur, — lui dit-elle, — les paroles que je vais prononcer, les révélations que je vais faire sont graves, et il faut qu'elles soient reproduites, quelles qu'elles soie)it, avec la plus grande exactitude.
— Soyez tranquille, — interrompit M. Dalifroy avec ironie, — rien de ce que vous allez dire ne sera perdu.
Inès ramena ses yeux sur le magistrat, et le regarda un instant en silence.
— Monsieur, — reprit-elle enfin lentement, — l'enfant qu'on a découvert, dans une certaine carrière de la route de Châtillon, que, d'ailleurs, je ne connais point a bien été tué par sa mère, étouffé par elle, dans un moment d<3 crise suprême et peut-être de folie passagère, causée par la peur qu'elle avait de son père.
— De son père !
'■ — Oui. — Mais cette enfant n'est pas le mien, et ce n'est pas moi qui ai commis ce crime abominable.
— Vraiment ? — Comment connaissez- vous ce crime, alors, car il est évident que vous le connaissiez, quand je vous en ai parlé. — Et qui serait, suivant vous, l'auteur de rinfanticide ?
Inès le regarda encore et reprit après une dernière et fugitive hésitation :
— Mon enfant, ù moi, mon pauvre Georges, est mort, il y a six mois, ainsi que je vous l'ai dit. Je suis accouchée, il y a treize mois, le 15 novembre, dans une jjauvre petite chambre, où j liabitais, à cette époque, rueDauphine, n° '21. Il vous sera facile de le faire constater par la propriétaire de la maison, madame veuve Firmin.
— Prenez bien cette adresse et ce nom — dit M. Dalifroy, en se retournant vers M. Blandineau, dont la plume courait activement sur le papier étalé devant lui.
— Et, — poursuivit la i)révenue, — mon enfant est mort le IG juin suivant, rue de l'Ecoie-de-Médecine, n° 39, dans la maison que j'occupais alors...
148 ' L'ENFANT DE L'A^IANT' '^ ' '
j — Vraiment! — demanda M. Dalifroy, de l'air d'un homme jqui ne croit pas un mot de ce qu'il entend.
— J'habitais une mansarde portant le n" 32.
— Continuez. Si cVsL là que mourut votre enfant, où et quand son décès a-t-il été déclaré? -an intiUi yijya dosiii ^jt-tit» iiù ,€>fii"
— Le 19 juin, à la mairie du 'PaniMému^^f^ iJCÎa.étéjfflfrf^qré', le ■ même jour, au cimetière Montparnasse, i^o jf'..f .r^r^M; ; ,•• ■
La voix de la jeune fille avait faibli, depuis qu'elle parlait de cJt enfant et de sa mort, et une larme brûlante, mal contenue par les paupières rougios, coula lentement sur ses joues pâles.
Le juge, surpris, suivait ce changement d'allure avec une : inquiétude naissante.
Il commençait à craindre qu'elle ne fût innocente de ce crime, : et se raidissait, faisant appel à tout son scepticisme de vieux magistrat, se disant :
— La voilà qui joue, à présent, la comédie du sentiment,
Inès passa vivement son mouchoir sur ses yeux et reprit d'un accent un peu plus ferme.
— Vous le voyez, monsieur, je vous donne des renseignements très nets et des dates très précises qu'il sera facile de contrôler.
— On les contrôlera, soyez-en certaine, et dès aujourd'hui.
— Je poursuis : — J'étais mourante, à ce moment, je vous l'ai dit, et mon pauvre enfant mourut de faim près de mon sein tari.
Un sanglot monta à sa gorge.
Elle s'arrêta, puis reprit;
— On me transporta à 1 hôpital de la Charité, salle Sainte- Cécile, lit n»?, où je restai six semaines entre la vie et la mort.
— Alors, — interrompit M. Dalifroy un peu déconfit de cet ensemble de réponses, si faciles, en effet, à vérifier, et qui lui faisait craindre que Iti prévenue ne sortit indemne de cette seconde accusation, pour laquelle, depuis trois jours, il se félicitait de son habileté, et de ce qu'il appelait sa seconde mie] — alors, vous niez absolument être TautL-ur de cet infanticide ?
— Je vous donne des preuves, monsieur. — Mais il en est d'autres.
— Lesquelles?
L'ENFANJ, ,.i^E, L;i4L^]Aj>i;i;
j —Les empreinjtes, a^ ^oigJ^^^^ti^es ,sui;,,9ç,^j?^i^Yr.e. jiejtft ^ç^^^
|davre. .bn'-jn'î îi'iir oo ^-b lom rrtr ?na ir-TO on inp
— Eh bien?
— Ce sont les empreintes d'une main de femme, et de jeune ienime, en effet; mais cette main n'est pas la mienne... la com-r.L i, j paraison le prouvera. De même les marques de p;is relevées par' ~ la justice ne correspondent pas à mon pied. Enfin, la robe à laquelle manque le morceau d'étoffe que vous venez de me montrer, ne m'a jamais appartenu. li-'^ J'-'->
La conviction de M. Dalifroy était visiblement ébranlée, et son dépit d'avoir fait fausse route n'était pas moins visible.
Il resta un moment silencieux, paraissant feuilleter les papiers étendus devant lui pour cacher sa déconvenue.
Il releva la tête.
— Pourquoi n'avez-vous pas ré^oondu plus tôt, fourni plus tôt ces renseignements sur votre identité? — fit-il sèchement.
— Parce que j'attendais, pour les fournir, que cette accusation se produisit.
Le juge la regarda avec un étonnement profond.
— Vous l'aviez donc prévue ?
— Oui.
— Et vous en connaissiez l'auteur?
— Oui.
— Alors, vous en êtes complice ! — répliqua-t-il, avec une sorte de rage interne et se raccrochant désespérément à cette brandie.
— Moi !
— Ou doit dénoncer un crime aussi abominable, quand on le connaît... à moins, je le répète, d'en être le complice.
— Vous voulez que je vous nomme...
— Certes !
Inès se recueillit un instant en silence.
— Eh bien, vous hésitez?
— Pour vous, monsieur, bien que je vous haïsse de toutes les forces de mon âme, non pour moi, — et surtout pour elle, si criminelle qu'elle soit, bien que je ne la connaisse pas, et que je ne l'aie jamais vue.
Devant cette réponse inouïe, M. Dalifroy resta stupéfait, et j\I. Dlandineau lui-môme garda une seconde sa plume en l'air.
— 7- (^ue signiiîentçes, paroles insensées? — demanda enfin le
— Elles sip:nifî(!nt que vous connaissez l'auteur du crime, et que c'est chez vous qu'il faut l'aller chercher, monsieur Dalifroy,
— Vous êtes folle ! — Prenez carde î
— A quoi donc? Je dis la vérité, et je la dirai jusqu'au hout.
— C'est, pour cela que je suis ici, — répliqua-t-elle, et son vlsa,ge chfirmante exprima tout à coup une résolution impitoyable.
Ecoutez-moi sans m'ititi-rromprc. Il y a un au, mademois^^Ue Dalifroy, vous devez vous le rappeler, alla passer deux mois à la camp -giiG, chez madame de Séverin. Elle y fut malade.
M. Dalifroy, eu entendant tout a coup sortir ces deux ijioms accolés ensemble, des lèvres de l'accusée, devint vert, et ressentit comme une douleur sourde et un peu de vertige.
Toutes .'-es inquiétudes, tous ses vagues soupçons, de la veille et du uîatiii, lui revinrent fouJroyants à l'esprit.
il 1. 'Voyait le trouLlo uc la veuve du général, quand il découvrit chez elle ce manchon qu'il avait cru reconnaître ; — puis cet accident, cette la ; pe renversée...
D"instiiict, il eut peur.
Poiu'tant il interroiupit la jeune fille.
— Que viennent faire ici les noms de ces deux personnes, — dit-ii violemnient, — que vous ne connaissez point, qui ne vous connaissent pas, heureusement, et que je vous défends de mêler à cette ignoble affaire.
— Monsieur, — répliqua froidement la jeune fille, avec un accent qui fit passer un frisson dans les veines de cet homme de fer, — vous êtes ici pour entendre la vérité, et vous l'entendrez. — Un crime a été commis. — Vous en cherchez l'auteur,
— Osez le connaitre !
Je reprends :
Mademoiselle Dalifroy était enceinte ; et c'est à la campagne, chez madame de Séverin, qu'elle accoucha.
L'KNFAN'l DE L AMANT 4$f
— Vous mentez! — hurla le jni-e hors clé lui. — Mousieui- Blandineau, n'inscrivez pas ces infamies.
— Tout sera inscrit, ici ou ailleurs, aujourd'hui ou plus tard,
— répliqua Inès avec force, bien qu'elle fût plus ];âle qu'une stalue de cire; — car, si vous refusez de m'éc ouler, vous, c'est devant le tribunal, en public, que j.i parlerai.
M. Dalifroy qui s'étail levé, se kii>sa retomber assis, en proie à une a.fjfitation convulsivc, qui surprenait chez ce tempérament fait de bile et de glace.
La prévenue profiia de ce moment de silence pour reprendre.
— Non, je ne meïis pas, et vous le sentez, vous le devinez.
— Co.isuliez les ein])reintes relevées pars vous, avec un soin jaloux, j'en suis sûre ! La main qni les couvrira, c'est la main de mademoiselle Daiifroy ; — le pied qui en reproduira la mesure,
— c'est le pied de mademoiselle Dalifroy; • — allez, rentrez eh -z vous-, d'où votre iVlle a disparu 1 — C'est pour cela que ]e parle, car je n'ai jamais voulu la li\rer, et ce n'est pas elle que je vise, mais vous, monsieur, — allez rue de Turenne, clierch z j)armi les robes de mademoiseHe Dalifroy, et vous y trouverez celle qui a laissé un lambeau de sou étoffe aux jjuissons du sentier. — Allez rue de Turenne, pénétrez dans l'appartement, où vécut jadis... une fenmie....
La voix d'Inès devint tremblante et respectueuse :
— Une femme, — répéta-t-elle, — qui s'appelait madam.e Dalifroy... Allez dans cet appartement abandonné depuis dix-neuf ans; et, sur le lit de l'absente, de la morte, vous trouver, z encore l'empreinte du pauvre petit corps de l'enfant de votre dijrne fille, étoufié là, par elle, parce qu'on venait de le lui rajiporter, parce qi'il pleurait, et parce qu'elle avait peur que ses cris ne vinssent jusqu'à vous.
M. Dalilrey était effrayant.
Son visage marbré de larges taches bilieuses exprimait le plus affreux désespoir, mèîé à la rage la plus insensée.
Ses longs doigts crispés entraient dans la paume de ses mains. Ses yeux se lixaient su)" celle qui parlait, avec une inteiisité do haine et de terreur ine\})riniable, et sa gorge sèche se refusait à l'émission de la voix.
Cependant, il fit un effort surhumain, et retrouva la parole, parole hachée, sifflante.
— Malheureuse ! — dit- il d'une façon presque inintelligible, — qui êtes-vous donc ?
Elle sa redressa terrible, et, se penchant vers lui, le brûlant d'un regard sous lequel il courba la tête :
— Je m'appelle Inès, — répondit-elle. — Je suis la fille de Maurice Aubin et d'Andrée Dalifroy, — votre femme !
nu DKLA PBEMifeRI PARTIS.
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TfirsriIsrT-^
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M. Marc Dalifroy froissa (Talbord ce Dlllet avec un mouvement de colère.