Deuxième partie. — L'ADULTÈRE
LA LETTRE AÎNONYME.
« Un ami qui désire rester iiKoniiu vous prévient que votre femme a un amani.
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Prime gratuile de LELECTEIR REPUBLICAIN
« On en cause, et, avant peu, vous serez la fable de votre quartier et de vos amis.
« Ouvrez l'œil et vous verrez.
« Cherchez. et vaus trouverez. »
^. Marc Dalifcpy fcai^sa d'abord ce billet, avec un mouvement d^ colère, fuisaiitt rnênje le geste de le déchirer, cpmme il arrive Presque toujours, iHia.nd on se trouve en face d'une révélation q\ii menace de troubler votre existence, et qu'on voudrait bien aoéautir.
gti l'on pouvviit., en même temps, en aïiéa,ntir le souvenir, cela s^reiit fort bien.
Malheureusement, arracher le couteau et le jeter au loin, çte guérit pas la blessures. Elle est faite, Etle saigne, elle cuit, elle
s'e»yônio"iG-
Aussi, après avoir froissé la lettre anonyme, on s'arrête au moment de la déchirer, -— et on la relit plus attentivement, en pesant les mots, ea ei^oiptant les virgules et les points, en analysant l'écriture, l'eues, la couleur et la consistance du papier.
C'est ce que fit M- Dalifroy, dont le visage, généralement p41e, était deveftu iliMide.
■iw^.Çela est faux-' ^-^^'était-îl dit tout 4'abord, -^ non par confiance en sa femme, ou par estime, ou pa,r excès d'amour qui reud aveugle, =- mais par xanité.
Être trompé par aîi femme étant ridicule et humiliant, on hésite toujours il a<p cilôire de la confrérie des Georges Dandin, pour la même raison qui fait; qu'on ne croit pas ceux c[ui mettent en doute votre intelligence, votre esprit ou vos capacités.
Puis, on a sa vie arrangée, on est accoutumé à se figurer qu'elle durera ainsi : et, tou't à coup, vous voilà arraché à votre quiétude, à vos habitudes, obligé d'entrer dans l'action, de combattre, au risque de compromettre souvent de graves intérêts matériels
Vanité, amour du repos, s'unissent pour vous conseiller l'incrédulité.
Ah ! oui, certes, si l'on pouvait détruire le souvenir de la dénonciation, en détruisant la dénonciation elle-même ; si l'on était .sûr que le soupçon s'en ira en fumée, en même temps que
L'ENFANT DE LAMANT i^B
le billet anonyme ; si Ton était certain, surtout, que personne na saura rien, — la lettre irait au feu !
Mais on sait bien qu'il n'en sera pas ainsji'! ; •
Et on la garde, on la relit, on l'étudié. '';' '
C'est ce que fit M, Dalifroy.
Il la relut même trois ou quatre fois, la retournant, la palpant l'auscultant, la flairant, la soupesant étudiant le timbre delà poste, cherchant un mot, on ne sait quoi, qui lui en fît connaître, ou, toui. au moins, supposer la provenance et l'origine.
Celte lettre, qui lui Ijrûlait les doigts, il Tavait reçue, le matin, par la première distribution, le 2 mai de Tannée 1847, — c'est-àdire dix-neuf ans avant l'époque où commence la première partie de ce récit.
M. Dalifroy avait alors trente-cinq ans.
II était marié depuis trois ans, et il avait une petite fille âgée de dix-huit mois, qui avait reçu le prénom d'Emma.
Il n'était pas encore juge d'instruction, mais il cherchait à entrer dans la magistrature et à quitter le barreau, où il n'aVait aucun succès, sa parole sèche, son esprit dur et tout d'une pièce se prêtant mal à la gymnastique de l'éloquence avocassière.
Défendre un accusé, lui chercher des circonstances atténuantes, grouper les faits et les détails qui pouvaient le faire croire innocent ou diminuer sa culpabilité: autant de choses qui répugnaient à sa nature et qu'il n'arrivait point à faire avec quelque chaleur et quelque fécondité.
Il était né pour accuser, accab 1er, chercher et démontrer le mal ou le crime, ou la faute.
Il y trouvait un véritable plaisir, il s'y complaisait comme le poisson dans l'eau.
Alors, il devenait habile, perspicace, presque passionné. ^
Une seule fois, il avait brillé, comme avocat: — c'est qu'il
était l'organe de la partie civile, et que sa plaidoirie était un
réquisitoire.
Néanmoins la parole et ses grands effets n'étaient point dans sa vocation, ni dans ses moyens.
Ce qu'il lui fallait, c'était le huis-clos du cabinet du juge
d'instruction, le tête-à-tête avec le prévenu, l'interrogataire perfide et glacé.
Il faisait donc d'activés démarches pour quitter le barreau et obtenir les fonctions ternes et redoutables qui correspondaient avec son tempérament.
Et c'est à ce moment qu'il recevait, sur le compte de sa femme, une dénonciation, qui, si elle était vraie, menaçait de produire un scand.de où sombrerait son avenir.
M. Marc Dalifroy ressentit, en cet instant, une des plus vives douleurs de son existence.
Lui, l'homme solennel et correct, si dur aux autres, si incapable de pitié ou d'indulgence pour qui que ce soit, trompé, ridiculisé comme le premier venu!
Cette idée le faisait écumer.
Quoi, cette femme, — une femme ! — et nul ne méprisait plus profondément la femme, ne la regardait plus complètement comme un être inférieur, voué à l'obéissance, à qui on ne demande qu'une dot, certains plaisirs discrets d'alcôve et des enfants, — lui échappait, pouvait aimer quelque chose en dehors de lui, lui préférer quelqu'un!
Mais, c'était une véritable rébellion! Cett3 femme lui produi ait presque l'effet d'un insurgé, d'un révolutionnaire, — ce qu'il haïssait le plus au monde.
Il sentait grandir en lui, de minute en minute, une jalousie formidable, féroce, faite de bile, de vanité, d'intérêts lésés, où l'amour, comme neuf fois sur dix dans la jalousie, n'entrait absolument pour rien.
A la supposition que sa femme le trompait, il éprouvait surtout un sentiment analogue à celui que le planteur Brésilien éprouve en apprenant qu'un esclave s'est échappé pour reconquérir sa liberté.
— Il serait vrai, se disait-il, — Andrée me tromperait ! — Malheur à elle si c'est vrai ! Mais cela ne peut être. — Je ne me suis point conduit avec elle comme ces sots maris qui mettent leurs femmes sur un pied d'égalité, qui en font un camarade, un ami, qui lui ouvrent toutes grandes les portes de la vie, qui perdent ainsi leur prestige et leur autorité.
L'ENFANT DK L'AMANT 157
Elle est sortie du couvent pour m'épouser.
Elle ne sait rien.
Elle est religieuse et peu intelligente, assez craintive, très soumise... Elle n'a que vingt-deux ans...
Elle est orpheline...
Je ne lui ai laissé former aucun lien d'amitié avec personne,
Je lui ai fait, toutde suite, un enfant, qui l'a occupée, absorbée, d'abord par la grossesse, puis par les soins qu'exig ra la première enfance.
Je lui ai prêché le respect et l'admiration de ma personne...
J'ai étendu chez elle, de mon mieux, tous les préjugés, toutes les niaiseries protectrices dont on bourre l'esprit des jeunes filles.
Je ne me suis jamais livré devant elle, restant renfermé en moi-même, veillant sur ses lectures, ne la conduisant que rarement au théâtre, et encore après avoir choisi les pièces qui ne pouvaient éveiller en elle aucune sensation trop vive ou trop agréable...
Et elle me tromperait!
Et elle aurait choisi un amant... c'est-à-dire un homme qui lui plairait plus que moi ; qu'elle aurait comparé à moi, et qu'elle m'aurait jugé supérieur, — au moins à certains égards !
Il se leva avec fureur.
— Ah! la misérable! la coquine ! si c'était vrai, pourtant I Il resta un moment silencieux.
— II n'y a pas de fumée sans feu! — reprit-il, les dents sersées, k's lèvres blêmes. — Peut-être exagère- t-on, mais s'il n'y avait rien, on ne m'écrirait pas cela !
La fable du quartier !
Voyons un p eu
Il relut encore la lettre anonyme.
— On ne dit pas que cela soit encore, — murmura-t-il, — mais que cela va être ! Oh ! non, pas cela ! Jamais! j'y mettrai bon ordre. On ne me connaît pas. Je serai impitoyable. Mais, avant tout, il faut savoir, et je saurai. Qui cela peut- il être? Un ami, naturellement !
I! s'arrêta.
— Je n'en ai pas !
Je ne reçois point de ces jeunes gens à la mode, dont le métier est' de séduire les femmes. — Je ne vois que des hommes sérieux... tous inférieurs à moi comme fortune ou comme .situation, bien qu'appartenant tous à un monde grave, fonctionnaires pour la plupart.
Rien de plus vrai que cette observation, M. Dalifroy étant de ceux qui ne peuvent supporter à leurs côtés des égaux ou des supérieurs, et qui ont toujours besoin de dominer ou d'humilier autour d'eux.
C'est pour cela même qu'il parlait avec emphase de la famille, la famille telle qu'elle est organisée encore chez nous, étant' la dernière forme du pouvoir absolu, représenté par l'époux- ôt le père, maître chez lui de par la loi; tuteur étertuel et incontesté de ceux que le mariage lui livre; petite cour fermées, où le despotisme peut s'étaler à son aise, pourvu que le mâle sache choisir une compagne de nature inculte, de caractère faible, d'intelli^gence bornée et de cœur timide.
Seulement, M. Dalifroy oubliait que l'infatuation de soi-même rend aveugle et que le pouvoir grise ; — de telle sorte qu'il pouvait bien y avoir, dans son entourage, quelque homme de grande valeur, dont il ignorait, lui, le mérite, et que sa femme, en apparence si douce et si soumise, pouvait fort bien, danis le silence, l'avoir toisé, jugé, condamné et exécuté.
— Un bon averti en vaut deux ! — conclut-il enfin , en essuyant la sueur froide qui couvrait son front blême. — Avant huit jours je saurai la vérité.