MARC ET ATHENA.1S
Voici, d'ailleurs, comment M. Dalifroy s'était marié, quelques années auparavant.
Il venait d'avoir trente-deux ans, et, depuis quatre ans, il était l'amant de madame de Séverin.
C'était alors une belle jeune femme, dans tout l'éclat de sa beauté de blonde potelée, avouant vingl-cinq ans, mais en ayant, en réalité, vingt-huit : — Ce qui est le plus bel âge pour certaines femmes.
Marc Dalifroy tenait énormément à cette femme, et Athénaïs tenait également à lui, bien que l'amour, à proprement parler, n'entrât guère que pour mémoire dans cette union que le temps ne paraissait pas avoir affaiblie, ni devoir affaiblir dans l'avenir.
L'amour passe, la passion s'émousse et s'éteint; mais il y a de ces sortes d'associations entre homme et femme, qui reposent sur des bases beaucoup plus sérieuses, joignant aux polissonneries du fruit défendu tous les avantages du mariage de raison.
Dire qu'Athénaïs aimait Marc, dire que Marc aimait Athénaïs serait de la pure hyperbole.
La vérité, c'est qu'Athénaïs était de ces femmes qui ne peuvent se passer d'un amant, et que Marc Dalifroy avait trouvé chez elle la maîtresse de ses rêves; — cette maîtresse qui satisfait les sens, qui ne compromet pas et qui ne demande point d'argent.
Au point de vue physique, en effet, elle était parfaitement appétissante et agréable; au point de vue social, elle était mariée, par conséquent, discrète, aussi intéressée que lui à ce que le monde ignorât leurs rapports ; au point de vue économique, ayant très l^en compris l'homme à qui elle avait affaire, elle s'arrangeait pour ne lui rien coûter.
Il payait autrement : en influence et en considération.
Cet homme sévère et solennel ornait le salon de madame de
Séverin, lui donnait du poids, et répondait, aux yeux du monde, de la respectability de la déesse de céans.
De plus, il avait d'admirables relations, et il les mettait au service du mari, qui, par lui, et avec le concours de son épouse, — laquelle travaillait de son côté, à Tinsu de M. Dalifroy, — faisait un chemin des plus rapides et des moins pénibles.
En un mot, Marc se payait, sans danger et sans se compromettre, avec Athénaïs, 1 1 quantité de vice et d'irrégularité dont tout homme a besoin ; et madame de Séveria, qui n'était point une vertu et que la nullité de son mari n'eût point sufilsamment couverte, faisait passer sa contrebande sous le pavillon Dalifroy.
C'était grâce à lui qu.?, mariée à un petit officier incapable et sans fortune, elle a\ait vu, peu à peU;, son salon se remplir de gens sérieux, bien posés, ayant le bras long ; de femmes vertueuses et intrigantes ; de telle sorte que Nestor de Séverin, dernier rejeton d'une famille qui avait été quelque chose, autrefois, venait d'être attaché au ministère de la guerre, où il conquérait ses grades sans se déranger.
On pense bien, en effet, qu'A'hénaïs tenait à rester à Paris, et n'avait nulle envie dé courir, à la suite de son époux, les petites villes de garnison de province.
Elle n'avait, du reste, aucune passion et nul tempérament.
Fille de soldat, élevée à Saint- Denis, elle avait épousé un soldat, efplaçait ses charmes, avec l'habileté et le faire intelligent d'un rentier qui place ses fonds sur de bonnes valeurs, où il cherche moins les gros dividendes que la sécurité.
Chi va piano, vo sano, chi va sano, va loniano, — dit le proverbe italien.
Elle allait doucement, mais sans accidents, et arrivait petit à petit à une assez belle position.
Elle voyait le moment où son mari gagnerait forcée: ent ses épaulettes de général, sans s'aventurer sur le champ de bataille ; c'était elle qui faisait campagne et livrait des combats obscurs, mais pratiques, — et le moment où M. Dalifroy, fort ambitieux, devenu magistrat, ajouterait chaque jour à la considération de son salon et élargirait le cercle de son influence.
Quant à M. Dalifroy, sa fatuité lui faisait croire qu'on n'aimait
L'EISi'A.XT DK L'AMA.NT
Je saurai me soumettre et me contenter de ce que vous me donnoroz de votre cœur.
que lui, et son avarice se félicitait d'avoir trouvé une femme, si peu exigeante du côté de l'aro^cnt, — ayant, de plus, au môme degré que lui, le respect du ca Mi, et la passion de l'e^timo du moiide.
2|me Liv. Prinw graliùie ,le VELFXTEUR RÉmiLlCAI.X
Tout allait donc pour le mieux, dans le meilleur des ménages à trois, — et tout le monde y était satisfait sauf en un point,
M. Daî if roy avait trente-deux ans, et il possédait quelque bien du chef de sa mère, morte peu de temps auparavant, après un long veuvage ; mais il commençait à sentir que, pour un homme sérieux et qui est voué à la cravate blanche à perpétuité, le mariage est une nécessité.
Cela pose et cela rapporte. — Cela inspire confiance. Cela complète un personnage tel que l'était M. Dalifroy.
Il avait reçu déjà bien des propositions, et l'on se fût étonné de ne pas lui voir prendre une compagne officielle.
Il était arrivé à l'âge exact, où les gens sérieux se créent une famille.
Cette idée le préoccupait.
Seulement, il avait, d'une part, ses idées particulières sur le choix d'une femme; et, d'autre part, Athénaïs le gênait un peu.
Comment accepterait-elle la chose?
Il n'eût pas voulu se brouiller avec elle ni se séparer d'elle.
Sans qu'il s'en doutât, madame de Séverin avait pris un grand empire sur lui.
Elle lui allait à tous égards, flattait sa vanité, chatouillait agréablement ses vices cachés, le comprenait, et, parfois même sans en avoir l'air, lui donnait un bon conseil.
En un mot, elle savait en jouer, et lui avait créé des habitudes auxquelles il tenait, et qu'il lui eût été pénible et désagréable d'abandonner brusquement.
De son côté, Athénaïs, qui était femme de tête, et qui avait toujours l'œil ouvert sur ses intérêts, sentait venir le moment psychologique.
Elle se doutait bien que M. Dahfroy se marierait un jour du l'autre. — Cela lui était parfaitement égal, pourvu que cela ne lui nuisit pas.
En femme habile, elle se fit ce raisonnement:
— Il se mariera, certainement. — Il en a envie, et cela ne peut s'éviter. — Or, il se mariera contre moi, ou il se mariera d'accord avec moi.
Si c'est contre moi, c'est-àf-dire si j'ai l'air de m'y opposer, — je le perds.
Si, au contraire, je m'y prête, si je l'y aide, si je guide son choix, je le conquiers plus que jamais, et je m'assure plus que jamais son éternelle amitié et son éternelle complicité.
Le tout est donc de trouver une femme qui ne puisse ni lutter avec moi, ni me gêner.
Or, Athénaïs avait justement, sous la main, la femme en question.
C'était une jeune fille de dix-huit ans, dont son mari, M. de Séverin, était tuteur.
On le savait vaguement, mais personne ne la connaissait, ne l'avait jamais vue chez madame de Séverin, qui la faisait maintenir hermétiquement dans un couvent de province, où elle terminait son éducation.
C"est qu'en effet, Andrée Marcelin était charmante, et qu'il ne convenait point à Athénaïs de montrer chez elle, à ses côtés, une jeune personne, dont la beauté eût amené des comparaisons et dont l'extrême jeunesse eût vieilli relativement la blonde madame de Sùverin, qui n'était plus assez loin de la trentaine pour braver certains dangers.
D'ailleurs, rien de gênant dans la vie, telle que la menait Athénaïs, comme la présence d'une jeune fille, qui, sans même le vouloir, devient un espion, ou, tout au moins un témoin embarrassant.
Une femme de chambre s'achète et sert.
Une pupille, — c'est autre chose, et madame Séverin avait besoin d'avoir ses coudées franches.
Andrée, devenue orpheline à douze ans, et extrêmement riche, était tombée sous la tutelle de M. de Séverin, seul parent, et encore éloigné, qui lui restât; et M. do Séverin, obéissant à sa femme, en cela, comme dans le reste, — il s'en trouvait trop bien pour ne pas se complaire à cette obéissance aveugle, — avait placé la petite Andrée au couvent à Orléans.
II allait l'y voir deux fois par an.
Madame de Séverin y allait une fois à Pâques, et la pauvre petite vivait en recluse sans trop se plaindre, ayant su plaire à
1G4 LEiSFANT DE EWMANT
la .sLqn'riciirc, qui la savait très riclij et se disait que j)eut-ètre on oPi forait un:; r ■lii^icii^e, — ce qui eût amené à la communauté une dol des plus alTriolanteH.
Allii'tuïs, dans s s rares visites à la pupille de son mari, avait juge l,i pet te personne.
Elle était jolie, incontestablement, mais maigrelette, et paraissait tiiiide, douce, résignée, sans volonté, .''ans initiative, peu intelligent-, en tous cas nullement usagée.
— Ces' une niaise, — se disait Atliénaïs, — qui ne saura prendre aucun empire sur son mari, et qui subira facilement le joug conjugal, étant dressée à l'obéissance monacale, el n'ayant en tête que les idées que lui a fourrées son confesseur. — Elle ne connaît pas le monde. — Elle s'y sentira perdue, dépaysée, et, au besoin, si je le juge nécessaire, je me ferai son amie, et je la dirigerai à ma uuise, de façon (ju'elle ne devienne point dangereuse pour moi.
Puisque Marc doit se marier, puisqu'il en a envie, puisqu'il cherche, sans oser m ; le dire franchement, courons au-devant du danger, prenons le taureau par les cornes et donnons-lui cette petite.
Ce sera un coup de maîtr.^, d'autant plus que, n'ayant aucune famille pour l'appuyer et la protéger, pour la conseiller et la guider, elle sera forcément la plus inoifensive de celles que Dalifroy pourrait épouser.
Elle est jolie, elle est fort riche.
Il m'en sera reconnaissant et prendra cela pour une preuve de dévouement et d'abnégation, qui peut me réussir et me l'attacher plus que jamais.
Ceci pensé et conclu, Athénaïs, qui était femme d'action, sous ses airs vaporeux de blonde sentimentale, se mit immédiatement à l'œuvre.
L ENFANT DE LWMANT ' 165
ou ATilENAIS TIENT L ENCENSOIR
— Mon cher Marc, — dit un jour Athénaïs à M. Dalifroy, pendant un do ces tête-à-têlie qu'ils savaient se ménager, — il s'agit de causer sérieusement. Vous savez combien je vous ;,uis attachée. ■ — Je vous en ui déjà donné quelques preuves, et je viens vous en donner une nouvelle, que peu de femmes dans ma position auraient le cuurage, je ne dis pas de regarder en face, mais même d'entrevoir seulement dans un lointain vague.
— Je vous écoute, — interrompit M. Dahfroy, quelque peu surpris de ce préambule, ne sachant où il tendait, et se mettant instinctivement sur ses gardes, ainsi qu'il lui arrivait, chaque fois qu'il se trouvait en face d'une circonstance inconnue.
— Voici quatre ans que nous nous aimons, quj nous sommes l'un à l'autre, sans qu'un nuage ait troublé cette union, qui a certainement ses côtés coupables, — ajouta-t-clle en poussant un ?-oupir; — mais on n'est pas maitre de son cœur, Lt, qu.nd une femme mariée à un être nul rencontre un de ces hommes supérieurs à qui rien ne résiste, elle a bien droit, n'est-ce pas, à quelque indulgence ?
— Sans doute ! Sans doute 1 — fit Dalifroy plus tendrement.
— Du reste, j'ai toujours essayé de racheter ma faute, en épurant le sentiment qui m'attache à vous, en le relevant par tout le dévouement dont je suis ca;.'able.
— Vous avez toujours été une femme adorable, Athénaïs, et, certes, je ne me fusse attaché à aucune autre comme je me suis attaché à vous.
— J'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre heureux... J'aurais voulu y réussir davantage...
Elle poussa un second soupir.
■ — Mais je ne me suis jamais plaint, fit-il en lui prenant les mains.
— Non, il est vrai...
Cependant il y a des jours où je sens mon impuissance, où je me dis que cette situation fausse... incomplète... ne peut durer éternellement.
M. Dalifroy la regarda avec inquiétude,
— Est-ce qu'elle songerait à une rupture ? pensa-t-il.
Et cette idée le blessa, non pas tant pour la rupture en ellemême, bien qu'il tînt énormément à madame de Séverin, que parce que la rupture, venant d'elle, l'eût vivement humilié,
— Expliquez-vous, — lui dit-il, — je ne comprends pas où vous voulez en arriver.
— Marc, — reprit-elle avec une certaine agitation très réussie, — on dit que l'amour est égoïste. — c'est une calomnie, — du moins en ce qui me concerne.
Quand on aime bien, on doit aimer surtout le bonheur de ceux qu'on aime, et, au besoin savoir se sacrifier à ce bonheur.
J'ai rêvé toujours pour vous les plus hautes situations et la fortune...
Je ne voudrais pas être un obstacle à votre avenir... Or, depuis quelque temps, vous ne m'ouvrez plus complètement votre cœur... mais j'y lis, et je devine ce que vous éprouvez.
— Je vous assure, Athénaïs, que je ne comprends rien à vos discours aujourd'hui.
— Marc, vous avez trente-deux ans : vous êtes un homme sérieux; vous êtes ambitieux, et vous avez raison de l'être; — votre fortune n'est pas aussi considérable qu'elle pourrait et devrait l'être...
Il faut vous marier.
— Me marier ! — répéta M. Dalifroy, assez troublé de cette attaque qui répondait trop bien à ses intimes préoccupations et à ses secrets désirs.
— Ne m'interrompez pas, mon ami.
Il faut vous marier.
Je savais, quand je vous ai connu, que ce jour arriverait tôt ou
L'FIVFANT DE L'AMANT 107
tard. — Je n'y pensais qu'en frémissant; — mais je vous aime assez pour tout vous sacrifier, et je serai à la hauteur de mon devoir envers vous.
Vous voyez combien je suis sinv.ère avec vous. — Soyez également sincère avec moi. — D'puis quelque temps vous y songez, vous cherchez, et vous n'osez me le dire...
— II y a du vrai dans ce que vous dites là, — fit M. Dcilifroy, mis à l'aise par la netteté de cette explication; mais croyez bien que je n'ai jamais songé à me séparer de vous, à vous quitter.
— Ne parlons pas de moi, parlons de vous. Vous ne saurez jamais combien je vous aime. Je ne suis pas une de ces femmes sottes et égoïstes, qui font une chaîne d'acier pour leur amant.
Je suis mariée, je sais que je ne puis être tout pour vous, ni remplacer ce qu'une femme légitime apporte à un homme de votre caractère. Je saurai faire la part du feu, supporter ce qui est inévitable ; me sacrifier dans la mesure nécessaire à votre intérêt, qui, pour moi, passe avant tout.
Croyez, Marc, que je suis une femme intelligente, une amie dévouée, et non pas seulement une amante.
Je connais la vie et le monde, je comprends ses exigences... Je saurai me soumettre et me contenter de ce que vous me laisserez de votre cœur.
— Athénaïs, vous êtes une femme supérieure, — interrompit M. Dalifroy d'un ton grave. — Et nulle femme ne pourra jamais vous remplacer à mes yeux, ni dans mon coeur. J'ai toujours admiré la sagesse de votre conduite, la raison saine et ferme qui dirige votre existence.
— C'est tout ce qu'il me faut; — fit-elle tendrement.
Mais croyez bien que ce que je vous propose, là, à vous, dont je connais l'immense supériorité, jamais je ne l'eusse proposé à tout autre homme, que j'eusse aimé...
Vous êtes au-dessus des autres, et je vous- trate comme vou s le méritez, en homme capable de tout comprendre, et dont je suis sûre; — d'ailleurs, de vous, l'amitié môme, fût-elle seule, désormais, me rendrait encore fière, sinon tout à fait heureuse.
— Je vois, en effet, ma chère enfant, — reprit M. Dalifroy complètement rassuré et parfaitement satisfait de la tournure
que prenait l'entretien, grâce aux flatteries dont Athénaïs l'as- Scisonnait, — que l'on peut tout vous dire et penser haut devant vous. Vous avez compris la situation.
J'ai besoin de me marier.
J'ai une certaine fortune, mais inférieure à ce que j'ai droit d'ambitionner, et, de plus, un bon mariage aiderait puissamment à ma carrière, en me donnant ce quelque chov.e d'assis et de sérieux, qui manque toujours à un garçon.
Mon rêve, c'est d'entrer dans la magistrature, et de quitter le barreau, pour lequel je n'ai point de vocation.
Or, un magistrat doit être marié...
— C'est mon avis, — murmura doucement lu Ijlondu Athénaïs.
— J'hésitais, de peur de vous affliger...
— Ce qui m'affligerait le plus, ce serait de n'avoir pas votre entier^; confiance, de n'être p.;s cellu à qui l'on dit tout, devant qui l'on pense haut. — Votre intérêt, votre av(;nir, sont tout pour moi.
— Ensuite, — poursuivit M. Dalifroy, — le mariage n'étant, à mes yeux, et dans les conditions où je suis avec vous, qu'une affaire, je voudrais qu'elle fût bonne, et ne devînt pas une gêne pour moi.
— Vous avez raison.
— Vous savez combien peu j'estime les femmes, — sauf vous, qui êtes une exception.
Je ne voudrais donc pas d'une femme qui m'entraverait, qui entrerait dans ma vie, qui la changerait ou tenterait d'y faire peser son influence.
3'ai mes idées sur le mariage.
Le mari doit être tout ;
Le chef, le maître, dans l'acception la plus absolue du mot.
Je n'entends ni être disent', ni être dominé.
Or, cela devient fort difficile avec les usages actuels, et le mépris de toute autorité quis'est infiltré peu à peu dans nos mœurs, et jusqu'au sein do la famille. On élève fort mal les jeunes filles, à présent. — Puis, elles ont des parents, derrière elles, qui veulent assurer leur indépendance... préserver leurs droits.
Madame de Séveria lui conseillait d'accepter et lui dorait la pilule.
11 se leva.
— Cela fait pitio !
— Oui, jo connais vo^ idées.
- Aus^i, — ajouta-t-elle mentulement, — je suis ta maîtresse, mais j^aimerais mieux me pondre que d'être ta femme !
Prime de l'ELECTEUR REPUBLICAIN.
— Elles veulent du luxe. Il fcxut leur procurer tous les plaisirs du monde. Le mari n'est plus qu'un camarade ou un banquier. On se lasse du camarade ; on exploite le banquier... et on trompe le mari.
Eh bien, cela, je ne le veux pas, à aucun prix. Sa figure avait pris une expression de dureté repoussante, qu'Athénaïs étudia avec plaisir.
— Enfin, — ajouta-t-il, en se radoucissant, — je ne voudrais pas renoncer à vous, Athénaïs.
Vous ne m'avez jamais paru plus charmante ; votre beauté se développe tous les jours, el je trouve auprès de vous ce que je ne trouverais auprès d'aucune autre femme.
Il faut dire qu'Aihénaïs, en femme intelligente qu'elle était, avait choisi pour cet entretien le moment de la soirée qui précédait celui où elle se rendait à un grand bal.
Elle était sous les armes, c'est-à-dire que sa toilette, savamment combinée pour faire ressortir celle qui la portait, montrait ses épaules blanches et rondes, ses bras potelés, la finesse transparente et rosée de sa peau de blonde grasse.
Il y avait là un petit tableau de genre, de nature à éveiller tous les désirs de Marc Dalifroy, dont elle connaissait les goûts et les faiblesses.
Elle prenait les poses penchées qui pouvaient le mieux souligner ses charmes, et se tenait le plus près possible de lui.
Aussi, au moment où il jetait sur elle un de ces regards élo* quents qui racontent les intimes désirs, elle se leva brusquement lui passa ses bras nus autour du cou, avec des façons de chatte, en lui murmurant à l'oreille ;
' — Oh ! oui, n'est-ce pas? Nous nous aimerons toujours !
ou LA MAITRESSE MARIE LAxMAMT.
— Je l'espère, répondit-il dans un baiser.
Il faut dire que M. Dalifroy avait cette ardeur de passion physique qui possède, en général, tous ces hommes solennels et d'aspect glacé.
En cela, le magistrat, — et M. Dalifroy l'était de naissance, — ressemble au prêtre et à l'ambitieux, qui ne pourraient, la plupart du temps, jouer convenablement leur rôle d'ennui gourmé et de tenue imposante dans le monde, si quelque exutoire secret ne calmait l'âcreté de leurs humeurs et ne détournait le courant de leurs passions de simples mortels.
L'équilibre se rétablit toujours de façon ou d'autre, et il y a des détentes inévitables qui font leur salut.
Athénaïs connaissait fort bien ce côitéde la nature de son amant et savait en jouer, quand il le fallait avec d'autant plus do su -ces que M. Dalifroy, attache au rivage par sa dignité, n'était pas do ceux qui dépensent leur trop-plein à tous les carrefours et qu'elle représentait pour lui toutes les fantaisies et. toutes les joies défendues.
— Mais, — reprit-il, en se détachant lentement d'elle, — où trouver la femme qu'il me faudrait? Cela est fort difficile... Je cherche et je ne vois pas.
Les unes ont la fortune que je désire ; mais leur éducation et leur caractère m'effrayent.
Les autres me cortviendraienl au point de vue moral, mais la fortune n'est pas suflisante.
Puis, je voudrais aussi que la personne que j'épouserai me fit honneur dans mon salon, sans y jou )r pourtant aucun rôle.
Un homme dans ma position, dans la po^iitiun que j'ambitionne
172 L'KNFANT DE l/AMANÏ
surtout, a besoin de recevoir, d'aller dans un certain monde, et d'y produire jusqu'à un certain point celle qui porte son nom... Tout cela ne se rencontre pas facilement.
— Je le sais... J'y songe, de mon côté, — interrompit madame de Séverin en le forçant à se rasseoir, tout près d'elle, sur un petit canapé dont elle occupait plus de moitié avec sa personne grassouillette et ses amples jupes, — et je crois avoir trouvé.
— Vraiment !
— La personne à qui je pense pour toi, — continua-t-elle en se penchant à son oreille qu'elle caressait du mouvement de ses lèvres roses, — est riche, très riche ; — elle a au moins soixante mille livres de rente.
— Ce n'est pas trop, mais je m'en contenterais, ■ — Elle est orpheline.
— Excellent !
— Et depuis longtemps, de telle sorte qu'elle n'a pu subir les mauvaises influences d'une de ces familles dont tu redoutes, avec
■ raison, l'esprit et les habitudes.
— Très bien.
— Depuis six ans, elle est au couvent, dont elle n'es pas sortie. ^- Cela est précieux.
— Elle ne sait rien du monde et de la vie.
— Je lui apprendrai ce qu'elle en doit savoir.
— C'est une natura douce, timide, sans initiative...
— C'est ce qu'il faut.
— Accoutumée à la sommission, qui regardera le mariage, comme une fonction austère...
— Parfait.
— Et qui sera, en un mot, entre tes doigts, comme une cire molle, à qui tu donneras l'empreinte voulue.
■ — Quel est donc ce phénix.
— C'est la pupille de mon mari, — Andrée Marcelin,
— Ah ! Ah ! — En effet, je t'en ai entendu parbr, une fois ou deux, mais je l'ai jamais vue.
— Elle a dix-huit ans. — Elle est petite, frêle, brune, assez gentille, — trop même... pour moi...
— Athénaïs, tu n'as rien à craindre...
Et ses lèvres s'appuyèrent avec une violence contenue sur les épaules rondes qu'on lui offrait.
— Peu formée encore... mais qui se développera... et alors...
— Je n'aime que les blondes.
— Il est vrai que les brunes n'ont jamais la peau bien blanche.
— Et la tienne ressemble à la neige où l'on aurait exprim ' des roses.
— Ah! Marc, c'est pour toi que j'essaye d'être jolie.
C'est mon mari, — reprit-elle, après un court silence, qui représente sa famille, et de qui elle dépend. — Tu comprends que, par moi, chez lui, tu trouveras pour cette affaire toutes les complaisances imaginables.
Il fera ce que je voudrai, et je voudrai ce qui sera dans ton intérêt.
Tu n'auras pas à compter avec des parents qui dictent le contrat, qui veillent à ce qu'il favorise leur fille.
C'est toi qui en dicteras les terme-, pour assurer du mieux possible ton indépendance et t'avantager de la façon la plus sérieuse.
— C'est fort simple, — interrompit M. Dalifroy ; — nous nous marierons sous le régime do la communauté, et elle me fait donation de tout, au cas où elle mourrait la première.
De la sorte, quoi qu'il arrive, je reste maître de la totalité de la fortune, alors même que j'aurais des enfants et que je deviendrais veuf. — ■ C'est lu seule manière de réserver intacte l'autorité du chef de la famille. — J'y ai souvent réfléchi,
— Alors, cela te convient ?
— A merveille !
— Et puis, — ajouta Athénaïs, — bien que je l'aie peu vue, elle est habituée à me regarder comme étant de h famille, comme ayant de certains droits sur elle, puisqu'elle dépend de Nestor.
Une fois mariée, il n'y aura donc pas à craindre quelle se choque de notre intimité ni qu'elle essaye de me chasser, ou tout au moins de m'éloigner, comme font généralement les jeunes femmes, à Tégard des autres femmes que leur mari a connues avant son mariage, et parait avoir en quelque amitié.
Tu t'arrangeras pour exiger qu'elle m'écoute, qu'elle reçoive mes conseils et ma direction, et elle le trouvera tout naturel, puisque je suis, de lait, un peu sa tutrice aussi. Elle acceptera tout, et rien ne Tétonnera, de même qu'elle ne se défiera de rien.
D'ailleurs, il faut qu'une jeune femme ait une amie. — Généralement, c'est une ennemie du mari. — Ici, ceserasaplus fidèle et sa plus coupable complice.
— Es-tu sûre qu'elle ne fera aucune difficulté pour m'accepter? — Ah! grand Dieu, non! — C'est moi qui lui parlerai... Elle
sera trop heureuse de quitter le couvent, où elle est en prison depuis six ans. — D'ailleurs, puisque je me charge de la mission...
— Elle réussira. — J'en suis convaincu. — Mais ton mari...
— Mon mari ? — répéta Athénaïs étonnée.
— N'a-t-il aucune \uc, à son sujet, aucun projet d'un autre mariage... plus avantageux pour elle... car enfin, je ne suis pas bien riche... c'est à peine si je possède 20,000 livres de rente.
— Nestor fait ce que je veux, tu le sais bien, — Il n'existe pas. — Il n'a ni vue, ni projet. — En eût-il, par hasard, que je soufflerais dessus, et tout serait dit.
— Voilà une femme, — pensa M. Dalifroy, — que j'adore comme ma maîtresse, mais que je n'aurais jamais épousée.
— Es-tu contoit de moi? — conclut-elle, en assaisonnant la question de son regard le plus provoquant.
— Athénùïs, je n'oublierai jamais cette preuve de dévouement et d'esprit. — Voilà comment il faut m'aimer: — pour moi, non pour toi.
Et il la saisit dans ses bras avec, passion.
— Il se croit fort, pourtant! — se disait madame de Séverin, en dedans, — et je le mène par le bout du nez ! Que les hommes sont bêtes ! Il pourrait m'échapper par le mariage, qui était inévitable. Je le marie, et il me restera.
Js suis, assez contente do moi!
Athénuïs avait raison: il n'y avait de résistance, ni dedifficulté à redouter, du cô:é de Nestor de Séverin, son épou>c, ni du côté de la jeun<i fille, Andrée Marcelin.
Elle accepta le mariage avec reconnaissance, comme toute fillette de dix-huit ans, dans sa position, l'eût accepté.
M. Dalifroy no lui plut , ni ne lui déplut, quand elle le vit.
Il l'intimida, et lui parut d'aspect sévère ; mais la vie, depuis qu'elle avait perdu ses parents, n'avait eu pour elle que des aspects sévères, et elle ne pensait pas qu'elle pût être autrement.
M. de Séverin, qu'elle voyait deux fois par an, avaitTaJi' féroce qu'ont souvent les ganaches, et ne savait rien dire.
M. Dalifroy lai parut plus intelligent, plus comme il faut, et sut lui parler avec cet accent paternel et protecteur qui prend très bien auprès des êtres faibles et abandonnés.
Madame de Séveria, qu'elle voyait peu, mais qui était fort caressante, et pour qui elle se sentait une certaine sympathie, parce qu'elle était jeune, jolie, de façons douces et flatteuses, lui conseillait d'accepter, et lui dorait la pilule.
Elle se livra, sans hésitation et sans ardeur, heureuse de quitter le couvent, et de vivre davantage avec Athénaïs, qui lui avait promis d'être sa tendre amie.
Le contrat, médité et dicté par Marc Dalifroy, fut signé, sans que personne la prévînt, ou l'engageât à se réserver, au moins, la part d'indépendance matérielle que la loi accorde parcimonieusement à la femme mariée, et, un beau matin, Andrée quitta le couvent, pour venir, épouse légiiime de M. Marc Dalifroy, habiter l'hôtel de la rue de Turenne, que nous connaissons, pour y avoir déjà pénétré, dix-neuf ans plus tard,
COMMENT l'esprit VIENT AUX MARIÉES
Or, il se trouva que cette petite fille était une femme, ou, plutôt, qu'il y avait, dans cette petite lîlle, l'étoffe d'une femme, comme il y a un papillon dans un ver à soie.
Personne ne s'en doutait; — elle moins que personne.
Restée orpheline à douze ans, elle était tombée entre les mains d'étrangers et d'indifférents : M. et madame de Se vérin, — nous les connaissons , — et on l'avait fourrée au couvent,
Ce coup l'avait assommée.
Quand elle se maria, elle n'en était pas revenue encore.
C'est qu'elle avait eu des parents d'une rare élévation de cœur et d'esprit, et qu'enfant unique, elle avait été, pendant ses premières années, adorée et réchauffée par la tendres.-^j maternelle qui lui faisait le plus doux des nids.
Tout à coup, cela avait disparu.
Son père, d'abord, sa mère, ensuite, avaient succomba, frapdés en plein bonheur par la maladie, emportés à la fleur de l'âge, lalaissant seule, et elle était passée, sans transition, de cette liède température, aux glaces polaires de l'abandon et de la vie comprimée sous la férule des religieuses.
Son peiit cœur s'était resserre.
Le sentiment de son isolement et de sa faiblesse lui avaient fait peur.
Elle s'était sentie sans défense et comme perdue.
Son développement s'était arrêté, ainsi qu'il arrive pour certaines plantes des tropiques, qui, dans nos climats, restent naines et font assez de ne pas mourir tout à fait.
Mais il pouvait suffire d'un changement de milieu, de quelque
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La maternité la forma physiquement, la développa...
choc violent, ou d'un rayon de soleil, pour réveiller la sève en* gourdie.
Lorsqu'elle devint madame Dalifi-oy, elle avait l'air encore d'une petite tille, malgré ses dix-huit ans sonnés.
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Prime de V ELECTEUR REPUHLICAIX.
Elle était charmante ainsi, avec ses grands yewx l:)runs, sa fîg-ure un peu longue, se ; cheveux noirs, ises lôviMis rouges, sa bouche cPexpression mélancolique, et qui semblait raconter déjà jtout un roman de souffrances précoces.
Il y avait un regard dan^3ces yeux-là ; il y avait un poème dans cette bouche, pleine de douctur et do grâce, mais qui semblait avoir conservé Fombre de quelque contraction douloureuse.
De corps, Anflrée était petite, frêle, mignonne, admirablement pri-e dans sa taille svelte, la peau légèrement ambrée, comme il arrive aux brunes, la poitrine encore peu formée.
Elle appartenait à cestempérammenis nerveux, qui ne s'alourdissent jamais sous rembonpoint, et dont l'énergie, dans la passion, surprend et domine, par le contraste avec les forces appar rentts mises à son service.
Elle était charmante, avons-nous dit, mais d'un charme exquis et jjrofond, qui ne devait plaire qu'à des artistes, qu'à des natures délicates et passionnées elles-mêmes.
Pour le gros du public, elle ne pouvait lutter avec Populente Athénaïs.
Pour Marc Daîifroy, elle était simplement une petite niaise, une créature sans vigueur et sans danger, faite à l'obéissance, dont il aurait facilement raison, et dont les plus grands charmes, pour ne pas dire les seuls, étaient de lui apporter soixante mille livres de rente, de n'avoir point de famille gênante, et de n'exister que fort peu.
Elle ne trompa point les espérances qui l'avaient fait épouser, et répondit parfaitement au programme.
Son mari, qu'elle n'aimait point et qui l'intimidait, lui inspirait des sentiments analogues à ceux qu'elle avait ressenti?-; pour la supérieure du couvent.
C'était une seconde mère Agnès ; — celle-là en culotte.
Elle le respectait, comme elle avait respecté l'aumônier qui recevait sa confession, et la guidait spir.tucllement; le regardait comme un être >-upérieur; se laissait prendre à sa solennité ; et, accoutumée au joug , le subissait avec ce nouveau conducteur, ain.bi quelle l'avait subi avec les conducteurs précédents, ou
L'ENFANT Ï)E L AMANT i79
qu'ello Peut subi avec tout autre qui' so fût présenté, l'aiguillon en main.
La seule différence, lî'est que celui-là lui avait fait un enfant.
Cela n'avait point éveillé ses sens, loin de là !
Cela les avait choqués et lui par lissait un peu répugnant ; mais, puisqu'elle devait obéissance à son mari, en cela comme dans le reste, elle obéissait, dans une de ces passivités sinistres et menaçantes, qui réjouissent tant certains hommes, lorsqu'il «'agit de leur épouse légitime.
— J'ai trouvé la pie au nid ! — se disait M. Dalifroy avec une grande satisfaction.
— C'est une poupée ! Elle est en bois ! — disait Athénaïs, — qui était aussi parfaitement en bois, à cet égard, — mais qui avait l'air de flamber, quand il le fallait.
Lo futur magistrat, par surcroit de précaution, s'était d'ailleurs hâté, nous l'avons déjà dit, de faire un enfant à cette enfant.
Cela rentre aussi dans le système de certains maris.
Rien qui les rassure autant et les débarrassa davantage.
Une femme enceinte, une femme qui allaite, une femme qui passe ses nuits et ses jours près d'un berceau, ne s'appartient plus : elle subit *tous les esclavages dont la nature a entouré la maternité.
N'est-ce pas pain bénit?
A cette créature qu'on veut maintenir dans une éternelle enfance ; dont on ne veut développer ni le cœur ni l'esprit, dont on veut séparer son existence, on jette la maternité, comme un os à i^oniger.
Cela l'occupera.
Cela remphra son cœur, où l'on n'a pas su, où l'on n'a pas voulu entrer.
^ Gela remplira son esprit qu'on craint d'éveiller.
Cela détournera ses rêves et son imagination, — qu'on ne saurait ni satisfaire, ni diriger.
Et puis, cela éloignera les amants et les occasions d'en prendre.
On laisse la femme à la maison.
Le bébé est là.
Elle n'a plus le temps do voir le monde et de s'y dessiller les yeux.
Elle n'a même plus le temps du lirop.Ujflp, penser.
Cela est ravissant... pour le mâle.
Eh bien! ce calcul adjnirable fut pourtant la première faute de M. Dalifroy, et sa première erreur.
D'al)ord, Andrée étant encore trop peu formée et trop délicate, le médecin interdit l'allaitement; — le rêve de M. Dalifroy pour sa fcimuie.
11 était intarissable, là-dessus, et savait par cœur tout ce que l'on a écrit sui;ce premier devoir de la femme !
L'esclavage d'Andrée ne fut donc pas aussi complet qu'il l'eût désiré.
Ensuite, la maternité la forma physiquement, la développa, fit une femme de la petite fille, comme il arrive souvent en pareil cas.
Enfin, les premiers cris d'Emma, éveillèrent, dans le cœur de la mère^ certains échos de tendresse, lui donnèrent une vie, une passion, qu'elle ne connaissait point, lui révélèrent le sentiment, la volupté d'aimer et de se sacrifier à ce que l'on aime.
N'ayant jamais connu l'autre amour, n'ayant jamais aimé, ni même eu d'affection quelconque, à proprement parler, pour son seigneur et maître, elle concentra toutes ses forces affectives sur ce sentiment nouveau,
Mais l'équilibre était rompu, le branle était donné.
Elle était amollie, attiédie.
Mille sensations inconnues pénétraient en elle à présent, qui, autrefois, passaient devant elle sans l'entamer.
Elle se sentait une responsabilité, une autorité, une raison d'être, un rôle, un devoir.
Quelqu'un avait besoin d'elle, dépendait d'elle; attendait d'elle son existence et ses joies.
Cela la redressa.
La mère inspira plus de fierté et plus de dignité à ,1a femme.
Ce fut une transformation profonde.
Ce qu'on appelle l'âme, et qui était en elle, non pas mort, mais pas encore vivant, s'agita, se développa brusquement.
On dit que l'amour donne de l'esprit aux filles.
Pour Andrée, ce fut la maternité qui lui révéla la vie, qui révéla Andrée à elle-même.
Ce berceau, près duquel elle veillait, et que son mari avait placé à ses côtés, comme un bouclier protecteur, l'éloigna davantage de ce mari, qui ne répondait à aucune des aspirations nouvelles dont s'emplissait son cœur, et dont il n'avait pas même le ]>lus vague pressentiment.
L'accord qui n'avait jamais existé, devint désaccord.
Tant qu'elle n'avait pas vécu, il n'y avait pas eu lutte entre ces deux quantités, puisqu'elle représentait le zéro dans le total mariage.
Mais, dès qu'elle se mit à vivre, il arriva que ces deux vies se trouvèrent absolument antinomiques.
Elle en souffrit aussitôt, quoique avec résignation et d'une fayon encore inconsciente.
Ne sachant ce que c'était que l'amour, et ignorant le monde, elle croyait que le mariage était ainsi fait.
Puis elle avait toujours le respect de son maître.
Elle le jugeait impeccable et aussi carrément estimable et indiscutable qu'il voulait le paraître, et qu'il l'était, — à ses yeux à lui.
Cela eût pu durer longtemps ainsi.
Malheureusement, pour renverser cet échafaudage reposant sur une duperie, il suffisait d'une première désillusion.
Pour faire accoucher cette âme qui s'agitait chez Andrée, il devait suffire d'une grande douleur.
Tout enfantement se fait dans la douleur.
La douleur vint.