‹ L'enfant de l'amantChapitre 22 sur 69 · LE PREMIER CHOC · texte numérisé non relu

LE PREMIER CHOC

Andrée était une innocente, une écrasée : elle n'était point une bête.

Athénaïs, suivant le programme convenu avec son amant, s'était installée, dès le premier jour, dans le jeune ménage comme une sorte de belle-mère, — belle-mère de la main gauche, et cela n'avait point choqué Andrée.

Au contraire, cela lui avait fait plutôt plaisir.

N'entendant rien à la vie nouvelle qu'elle allait mener, s'y sentant étrangère, intimidée en face de son époux, il ne lui déplaisait pas qu'il y eût, le plus souvent, un. tiers entre eux deux, et que ce tiers fût une femme entendue, fort usagée, assez riante et remuante, qu'elle connaissait, à qui elle était habituée à attribuer certains droits d'autorité sur elle.

L'intérieur de Marc Dalifroy était lugubre et glacé.

Avec cela, Athénaïs, fine mouche s'il en fut, avait su prendre des allures d'amie, de sœur aînée et expérimentée; — elle s'offrait comme un guide, un cicérone tout naturel; d'ailleurs elle se montrait fort caressante avec la -petite^ ainsi qu'elle l'appelait, — et Andrée était sensible à toute apparence de caresse ou d'affection.

Ce joug lui parut d'abord tout charmant, dissimulé qu'il était sous les fleurs de l'affabilité perfide et superficielle de madame de Séverin.

Cela ôtait à la jeune mariée la fatigue de vouloir, de chercher . son maitre et seigneur, de plus, l'encourageait à cette intimité qui semblait le satisfaire.

Nulle raison pour la nouvelle venue do se défier ou d'y résister.

Ce fut, aux premiers jours, une abdication complète.

Le ménage d'Andrée fut le ménage d'Athénaïs, par procuration.

Elle y régentait tout, disposait des occupations de la femme offici(f]le, lui disait comment elle devait s'habiller, lui expliquait ses devoirs vis-à-vis du mari, et l'enfonçait, de sa main blanche, en souriant, dans la fange de l'esclavage, jusque par-dessus la tête, — lui faisant des obligations et du rôle de l'épouse un tableau approprié à la place qu'on voulait qu'elle occupât, dans ce mé?iage... à trois.

Andrée ne songea pas, de quelque temps, à se demander si Ath''naïs occupait la même place, dans son propre intérieur, et pratiquait ses propres conseils.

Tout cela changea, quand elle fut mère.

Nous l'avons dit, la maternité, en lui apportant la tendresse et la responsabilité, lui apporta la dignité, et é\ eilla sa volonté.

Vis-à-vis de son mari, qu'elle n'aimait point et qu'elle regardait comme un maître, dont il avait pris les façons, dès la première heure, abdiquer ne lui coûtait rien.

Elle ne se sentait le désir d'exjrcer aucun rôle avec lui.

Lorsqu'elle eut une fille, elle aima ce petit être plus faible et plus dépourvu de défense qu'elle-même, qui ne pouvait vivre que de sa vie à elle; — et, alors, le besoin d'augmenter sa propre vie apparut.

Elle se réveilla, ouvrit les yeux, regarda.

Il avait fallu prendre une nourrice sur lieu.

C'avait été Mjrguerite, brave fille de la campacrne, restée veuve avec un enfant en jjas-âge, qu'elle avait laissé au village, pour venir à la viMe gagner, avec son lait vendu à d'autres, le lait de son propre fils.

Marguerite s'attacha à sa mail rosse et à la petite Emma.

Elle n'avait ])oint d'édiu-ation, ni un grand nombre d'idées; mais elle avait du cœur et son gro> bon sens.

Tout en restant à sa place, et sans se familiariser, — c^r Andrée, quoique douce et bonne, était très renfermée, et ne se

familiarisait point, en partie par timidité, — Marguerite laissa tomber quelquefois un mot ou apparaître un sourire, en certaines p^^^^^I(^squ'il s'ai^issait de madame de Séverin, qui corn- [i taenberènt ■Réveiller l'ail ention de la jeune femme. j

jlj^ndrée s'^:)\çiit tout à coup qu'Alhénaïs entendait, chez elle, j lé mariage d^itme façon bien différente de celle qu'elle prêchait â'tea pu pi il ei.^ \

] Chez M. dé Se vérin, c'était visiblement la femme, comme on i dit vulgaire ipent", qui portait les culottes. ' I

Madame de Séverin y avait le verbe haut, les allures indépônl * dantes, y semblait à Taise, absolument Ubre, commandaif, dirigeait, sortait quand bon lui semblait, recevait qui lui plaisait, ne ijendait point de, comptes, régnait et régentait. },,,Elle était quelqu'un.

; An cirée était à peine quelque chose, I /Elle 1 était tout.

' Andrée n'était rien.

Cela commença à la faire réfléchir.

Était-ce une exception?

, Ou bien cela pouvait-il se rencontrer souvent, généralement?

Cela ne lui plaisait guère.

Andrée n'était pas née pour commander, et la dict.iture la révoltait au lieu de l'attirer.

Là n'était point son idéal secret.

Marguerite paraissait avoir beaucoup aimé son mari.

Elle en parlait souvent avec des larmes dans le yeux.

Andrée eut une curiosité, et l'interrogea, ou plutôt se prêta à l'écouter mieux qu'elle n'avait fait jusque-là.

Marguerite n'en demandait pas davantage pour débrider sa langue de commère villageoise.

De fil en aiguille, elle raconta sa vie : son enfance employée à garder les oies, puis sa jeunesse et ses amours avec François, et leur mariage, qui n'avait duré que deux ans.

Or, il se trouva que Marguerite et François vivaient comme deux bons camarades qui s'adorent, et que Marguerite mariée, avait été, aussi,: quelqu'un chez elle.

L'ENFANT DK L'AMANT

Vous chasser, vous, la nourrice de mou cnluat!

François la consultait sur tout, la laissait chez elle maîtresse de tout, ne s'occupait que d'elle, en dehors do ses travaux, vi^ait avec elle sur le pied de roiralifé parfaite, et l'entourait, à sa façon de paysan, peu raffiné, il est vrai, de cette galanterie, de ces

W LIVH.

Prime de VELECTEUR REPUBLICAIN.

preuves de douce et sincère alfeclion, que madame DalilVoy n'avait jamais connues.

Cela se rapprochait davantage de l'idéal inconscient d'Andrée ; — et ses réll'jxions 0.11 devinrent plus vives et plus incessantes.

[Jn beau jour qu''Andrée assistait au déjeuner d'Emma, fourni par le sein blanc et tout gonflé de la fraîche et appétissante Marguerite, Andrée, qui paraissait préoccupée, releva vivement la tête, et dit, d'un ton brusque, à la nourrice :

— Vous n'aimez pas madame de Se vérin. Athénaïs était venue ce niatin-là.

Elle avait donné des tas de conseils et fait des tas d'observations, au sujet de l'enfant, qui avaient blessé Andrée, sans qu'elle eût osé, néanmoins, le montrer.

Elle était mère, sa iille était à elle, et elle s'irritait, qu'une autre s'en mêlât;, sur un certain ton.

La nourrice lui avait soulis^né sa propre irritation, en répondant d'un air assez revèche à l'amie de la maison, et en grommelant ;iprès son départ ;

— Dj quoi donc tfu'clle se mêle? C'est pas à elle, Fenfant. (Ja regarda madame, après tout!

Quand Marguerite entendit ces mots :

— Vous n'aimez pas madanio di Séverin ! Elle tressaillit, et répondit aussitôt :

— Ah! madame! nu dites pas cela ! On me ferait chasser!

Et c^la me ferait trop de peine, non pas tant seulement parce qU3 la place est bonne^ que parce que j'aime bien li; bélîé... et vous aussi, allez!... qui êtes si douce... si résignée,

— Resignée ! — rép ta Andrée avec un accent de surprise.

— Oh ! pardon, madame... ça ne me regarde point... Ne m'en voulez pas !

Andrée se tut une seconde.

Elle était visiblement irès agitée.

— Qui est-ce qui vous ferait chasser?

— Cette dame...,

— Quelle dame ?

— Vous savez bien qui je veux dire..,

— Non.

Marguerite baissa la voix.

— Oh! que si.

Andrée était devenue très rouge.

— Je ne vous comprends pas, — fit-elle. — Est-ce de madame do Séverin que vous voulez parler?

— Oh! pour sûr!

— Et vous croyez qu'elle me forait vous chasser?

— Non pas vous, mais monsieur.

— Mon m^iri?

— Ne vous fâchez pas ! — Mettons que je n'aie rien dit.

— Vous chasser, vous, la nourrice de nion é-nfant!... qui me convenez... qui avez d'excellent lait... qui soignez -très bien ma fille!!... ■■.'■■■■

Ah! je voudrais voir ça ! — ajouta Andrée, presque hors d'ellemême, — avec un accent d'énergie et de colère si nouveau, si inattendu chez elle, qu'elle s'en arrêta elle- hiême tout interdite, tandis que Marguerite la regardait stupéfaite.

— Ah ! ben, si c'est comme ça, à présent, — fit la paysanne, avec un regard d'intelligence, — j'en suis ben heureuse. — A la bonne heure, donc. — C'est vrai, ça, que l'enfant est â vous, et le père aussi... et tout ici... quoique ça n'en ait pas trop l'air.

— Taisez-vous! — lit violemment Andrée; et, sortant brusquement de la pièce, elle rentra ^dans sa chambre où elle iondit en larmes.

T. -mi ou LA RÉVOLTE COMMENCEf i

— C'est pourtant vrai, —se disait-elle, — qu^,JBi/?®jfj^;? Rî chez moi, ici ! ,,,.*.',,, ;i r, t /";

Cette pauvre paysanne s'en aperçoit, le pense, le dirait, si je voulais, le dit même, à chaque instant, sans que je le veuille, par ses regards, OU par ses sourires, ou par des paroles |etées en l'air!...

Athénaïs ne vit pas ainsi dans son ménage.

Marguerite n'y vivait pas ainsi, non plus...

Elle s'arrêta tout à coup.

Mille faits, inaperçus jusqu'alors, lui sautaient brusquement aux yeux.

Puis, elle remonta dans sa] courte,, e^^is^ence, se revit chez ses parents, quand elle était toute petite.

Il lui semblait que c'était si loin !... , w> tv»

Et pourtant il n'y avait guère que six o^ septansl, ,, , ) ),;[ivi.f,n

Quand elle pensait à son père et à sa mère, — et elle y pensait souvent, — c'était pour les pleurer. 3„j '^j^ aifim^ij joijpji

Jamais elle n'avait songé à se rappeler ;Ç|Çj^g,ij\^-^Ç'jp8n^ai^y^'

eux. .... i-. ■,..i:.M, ■.■■-<f'i^ A jM

Tout s'y résumait pour elle en quelques points luminei^^ >;,,,. , Son père la faisait sauter sur ses genoux, sa mère la couvr(t|i^'

de baisers. ; ,1 . ;

Il lui en restait un tel éblouissement au cceur,,,q}if'Ç jçe|ajjlaj^a|it|

la nuit sur tout le reste. ,,..rrf .'^i-iî,i:2îl -jJIjo 13

Maintenant, elle voyait clair. Elle se rappelait conijiiientjjlp

vivaient ensemble, coinment ils se parlaient. / mI.I

Cela ne ressemblait nullement à ses rapports à elle avec !SOn

mari.

L^E>«^fA^T'^i)E:^^t'A;i^*1^]^;y.,. ' 189 >g|

Sa mère aussi était (|ul'1({u'ii!i clicz cUf.

Elle avait son {"raïu-parlcr.

Elle était reine !

Nulle femme étrani^ère ne se mêlait à la vie intérieure.

Pourquoi n'en était-il pas ainsi clioz elle, clioz M. Dalifroy?

Elle était j. une, inexpérimonléc, lirnoraiite de la vie et du monde, inhabile à dirig'er un intérieur... soit.

Mais sa mère, (|uand elle sV'tait iWiàir'ïêe,' avait dû eommencer par être aussi iL^norante, aussi inexpérimentée!

Atliénaïs, elle-même, avait été ainsi, tout d'abord...

Cela était évident. ' •^^^^y-ï.^a^f -- -^ .r.;.. hii^iinocj J-^o U —

C'était là, après tout, l'histoire de toutes les jeunes 'ïîlJéâ^^uP'^' se marient. ' ■ ' arv/ie^iaq oviin^q oJ JoQ

Qu'est-ce qui les avait done cliatigées? r»môm ïih &[ ^^ibXuq^

Qù''ëst«ce qui leur avait donc donné cëtté'^'âsMr{m'ééW'cëtt'e''-'-î autorité? ci'îk'ltî-'

— Le mariao-e ! ' • '« BfenàdtA

Pourquoi était-ue le contrair.3 avec elléV^J .tt^Jvi? v'o o/-f3fj^i£U Pourquoi son mari la traitait-il toujours' eh 'pet'i'té'^fiiië','éiï'etir'é'' in férieuV, qu'on tient à distance, par un mélaTigfe d'indifrérërièêet de despotisme? /aa^/t-

Pôurciuoi ne lui avait-il jamais parlé de r'i'eîi',"(^liè''dè'lsès dë-'^ Vuir.s d'obéissance et de soumission?! «J*^f>j imi^t oih hn^yp ,8Jns>7. :.;

Pourquoi ressemblait-il toujours, avec élIè, â'Uri^'l^éTi'qùry^'^ compromettrait, s'il se mettait sur un pied' -d'égalité' 'x)ii''(l'in'i^ timité? ■ '*-- ^"^ ■' '■ ^^^^'^ ^ :m;y.i\'M\ r>fffi hcumQ

Pourquoi jamais un mot de tendresse, ou dé sympathie, bii-' dé» '^^ conflance, ou d'expansion? '1'-'^ -''■ - '^^'-''" navn'rf ^Ubi v^ii.rnr;!

Et Andrée alignait, dans son cerveau enfiévréj les points d'in^-'«terrogation, sans y ajouter encore une réponîie.' -"^^ ' y, - ''i '" Mais une Usure se détachait toujours obMinémertè, etu 'inilieu des ténèbres où elle se trouvait. -M^Maûnk

La figure d'Athénaïs ! ' " .u..';-...- au u' '"

Et cette figure, maintenant, l'irritait, la choqûaî^. ■"^•■^ "*'^^ Marguerite lui avait dit qu'Athénan la' ferait' chjlsser par M. Dalifroy, si on savait que Marguerite n'aimait pas itt'adame de S^verin. 'JA^i|'p;î ^m f^ ëi:Vi: .ï o»; f;U'j

Oh ! ça c'était trop fort!

Et pourtant, c'était vrai !

Andrée le sentait, le savait.

Elle avait beau vouloir se mentir: — oui, encore une fois, c'était vrai !

La nourrice paraissait la plaindre.

Elle lui avait dit qu'elle n'avait pas l'air d'être chez elle.

Il fcdlait que cela fût, puisque cela frappait, même celte pauvre fille do la camna:j:nL', qui avait été mariée aussi, qui était mère, et qui, certes, n'eût pas supporté une Athénaïs à ses côtés.

Cela se voyait bien à ses façons de regarder madame de Séverin, à sa maussaderie, quand mad;ime do Se vérin lui parlait ou la conseillait.

Puis Andrée se sentit lasse de toutes ces questions qui se pressaient dans son esprit; c ff r;iyée de ce problème qui se posait devant elle; brisée par l'énnotion sourde et vague que cela éveil» lait dans son cœur.

Gela lui donnait comme une sorte de vertige.

Elle avait peur d'aller plus avant.

Elle avait peur de la réponse qui grondait en elle, de l'état nouveau où cela la plongeait.

Après un premier mouvement rapide et tout instinctif de révolte, une sorte de moilessj lâche l'envahissait de nouveau, qui lui conseillait dé ne pas voir, de ne pas entendre.

Elle eût voulu retrouver ce calme de îa mort, qui avait accompagné ses débuts de femme mariée, et qui la fuyait davantage, d'heure en heure, depuis qu'elle était mère.

Pendant plusieurs jours, elle resta hésitante, flottante, trèsma' heureuse.

Enfin, l'habitude reprit le de-sus, et fatiguée de ce premier effort, elle crut s'être rendormie.

Cependant, elle éprouvait un besoin de mouvement physique qu'elle n'avait jamais ressenti jusqu'alors.

Elle aspirait au grand air.

Elle avait envie de voir les rues de Paris seule ; d'aller seule ][dans quelque promenade publique; de marcher seule à travers e bruit et le mouvement.

L'ENFANT DK L'AMANT 191

M. D.'lifroy s'absentait régulièrement, chaque jour, vers le milieu delà journée, et jamais Athénaïs ne venait à ces moments-là.

Un lundi du mois juin, il faisait un temps admirable.

La nourrice restait à la maison avec Emma, qui était légèrcmeut indisposée.

Andrée se sentit prise d'une de ces irrésistibles envies de sortir, qui s'emparent de nous, parfois, commcj si nous avions, quelque part, un rendez-vous important et qui ne peut s'ajourner.

Elle s'habilla, et sans rien dire à personne, sans même embrasser sa fille, en pensionnaire qui s'échappe et craint d'être surprise, elle sortit et se dirir^ea vers le Luxembourg.

Pourquoi ?

Parce que c'était loin.

D'abord, l'air, le mouvement, les allées et venues des passants, l'occupèrent et lui firent plaisir.

Elle arriva ainsi au jardin du Luxen.bourg.

Il était plein d'enfants qui jouaient sous l'œil de leurs bonnes ou de leurs mères.

Sur les bjncs, sur les chaises, à l'ombre des marronniers, partout, de jounes femmes travaillaient ou causaient, en sur. veillant les ébats de leurs bébés.

Andrée regarda toutes ces femmes.

Elle leur trouva l'air heureux, et surtout assuré: — elles avaient toutes ce je ne sais quoi qui lui manquait.

Sa solitude, alors, lui fit mal.

On la regardait. — Cela la troublait. — Elle ne savait que faire, où aller.

La s nsation de son isolement, du vide de sa vie, lui causa une douleur atroce.

La joie peinte sur ces visages lui donna envie de pleurer. Elle eut un accès de désespoir.

E le s'enfuit.

Retourner chez elle?

Cela lui faisait horreur.

Elle grelottait sous le chaud soleil, à l'idée de l'hôtel glacé de la rue de Turenuc.

D'instinct, elle se dirigea vers la rue de l'Est, qui bordait, à cette époque, le jardin du Luxembourg, et où demeurait madame de Séverin, qui, n'étant pas encore générale, n'occupait pas le quartier aristocratique de la rue des Pyra-mides, où nous l'avons vue plus tard.. . | 11 |

Pourquoi allait-elle chez madame de Séverin ?

Parce que c'était la seule femme qu'elle connût intimement ; — la seule créature qui lui parlât avec amitié, si banal que cela fût; — qui lui fit quelques caresses ; parce qu'elle avait besoin de quelque chose de doux autour d'elle, de se sentir moins abandonnée, de réchauffer son être grelottant à une tiédeur quelconque.

Du reste, elle ne réfléchissait pas.

L'instinct la guidait ; la fatalité aussi.

Jamais elle n'était allée ainsi, à l'improviste et à pareille heure, chez madame de Séverin, chez qui elle allait seulement certains jours, à certaines heures, et qui venait infiniment plus souvent chez Andrée qu'Andrée ne venait chez Athénaïs.

Madame de Séverin habitait au troisième étage de la maison de la rue de l'Est, portant le n* 35.

Andrée monta, sans rien demander à la concierge, qui ne fit pas même attention à elle, et sonna à la porte de sa tutrice.

Une petite bonne vint ouvrir.

Elle était depuis peu chez Athénaïs, qui n'avait point encore de domestiques mâles,' et se contentait de deux femmes, dont l'une faisait fonction de femme de chambre.

— Est-ce que madame de Séverin est chez elle ? — demanda Andrée.

— Je n'en sais rien, — répondit la bonne. — J'étais sortie pour une commission, et je rentre à l'instant. Mais Li femme de chambre doit le savoir... et si madame veut attendre, je vais le lui demander.

— Oh! c'est inutile, — fit Andrée, qui ne voulait pas être contrainte de rentrer immédiatement chez elle, au cas où Athé-

-t.*ENFAîVT DE L'ARfAM

iitiOLÏ'i di> y&L

Bi'usquement, automatiquement, elle baissa la tête et regarda.

naïs n'eût pas été là. — Je vais m'en assurer moi-même.. Vous me connaissez bien, n'est-ce pas?

— Parfaitement : — madame Dalifroy, si je ne me trompe?

— C'e.st cela! — Si madame de Séverin est sortie, je l'attendrai au salon, voilà tout. Je connais la maison.

25™* LIV. Prime gratuite de l' ELECTEUR RÉPUBLICAIN.

101 L'ENFAM' DE L\4MA:N'T !

Et, sans attendre la réponse de la nouvelle bonne, qui paraissait peu entendue, elle traversa l'entrée et ouvrit la porte du salon, qui se trouvait en face d'elle.

Andrée y fit quelqiies pus avec découragement. Elle ne voulait plus être seule.

Elle luyait ses pensées, ♦

Puis, elle se dirigea vers une porte qui conduisait dans la chambre particulière d'Athénaïs.

I — Peut-être est-elle là, — se dit-elle. — Ce c'est pas son jour

de réception. M. de Sâveriii est au ministère. Elle n'attend per- • sonne.

Arrivée à cette porte, elle essaya de l'ouvrir. Elle était fermée.

' Cela étonna Andrée, qui resta un instant immobile.

i Tout à coup elle entendit un bruit étrange qui venait à elle,

à travers cette porte fermée.

On eût dit un bruit de baisers !

1 Elle tressaillit, surprise, et tendit l'oreille.

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