‹ L'enfant de l'amantChapitre 26 sur 69 · LA FEMME · texte numérisé non relu

LA FEMME

— Moi! — fit la blonde Athiiiuïs, en se rejetant en arrière. Elle était devenue un peu paie, ne sachant plus rougir depuis

longtemps.

— C'est C3 que je craignais ! — pensa-t-elle.

Mais elle n'était pas femme à perdre la tête au premier mot; et, d'ailleurs, le ton assez calme d'Andrée la rassurait jusqu'à un certain point.

— Ma chère enfant, — lui dit-elle, — je vois que vous n'avez pas encore bien repris vos sen-i. Voyons, rappelez vos esprits.

— Oh! je me rappelle très bien,

— Vous avez rêvé... Vous êtes malade !

— Non. — J'ai vu !

— Vu <|Uoi ? — C'est une hallucination. — Cela arri\ç très souvent aux jeunes femmes trop nerveuses... et l'aibles...

— D'esprit, — acheva Andrée iro.iiquemént. — Cela peut arriver... je ne vous contredirai pas. — Mais cela ne m'est point arrivé... et vous le savez bien?

— Je no sais qu'une chose, — répliqua madame de Séverin, — c'est que l'accusation que vous portez là est fausse. M. Dalifroy, en effot, était chez moi, comme il y vient souvent, connue vous y êtes venue vous-même, comme je viens ici... Vous savez quels sont les liens de vieille intimité qui m'unissent à lui, et que votre mariage a encore resserrés... puisque je remplace votre mère.„

J'étais dans mon boudoir, où je me liens, lorsque je n'attends pas de visite... tous étiez dans le salon... ! — Et votre porte était fermée b clef?

— L'était-elle vraiment? — fit Athénaïs, avec un accent de doute et d'indifférence assez bien joué. — C'est possible, après tout. — Je la ferme ainsi souvent, quand je ne veux pas être

.dérangée... mais, raisoa de plus... Vous étiez dans le salon... Itià porte était fermée... En admettant que voire abominable supposition fût exacte, vous n'auriez pu, alors, rien voir, et vous ne pourriez, par conséquent, rien croire, ni rien affirmer, surtout.

— Vous aviez oublié de tourner la clef dans la serrure, de telU' sorte qu'en se penchant, on voyait très bien, — répliqua Andrée d'une voix nette.

Athénaïs eut un léger frisson, et recula encore.

La situation se dessinait.

Mais, s'il était vrai qu'Andrée eût tout vu, — et malheureusement, elle n'en doutait guère, — que signifiait le ton de la jeune femme ?

— Est-ce qu'elle serait encore plus bête et plus nulle que je n'avais cru ? — se demanda-t-elle. — Ou me tend-elle un piège, et prêche-t-elle le faux pour savoir le vrai?

— Ma, chère ! — répondit Athénaïs, en donnant à cette appellation caressante cet accent propre aux femmes et qui la transforme en une déclaration de guerre, — je ne vous engage pas à répéter cette sottise à personne?

Avec moi, cela n'a pas grande conséquence.

Je sais que vous êtes une enfant et quo vous ne comprenez pas beaucoup la portée de vos paroles ; mais d'autres, des indifférents ou des malveillants, pourraient en tirer le plus mauvais parti contre vous?

Je suis connue, ma vie n'a jamais donné prise à aucune attaque, à aucun soupçon...

— Oui, vous êtes fort habile!

Athénaïs fit semblant de ne pas entendre l'interruption.

— Si M. Dalifroy, si votre mari, — poursuivit-elle vivement, — se doutait d'une semblable accusation, aussi folle qu'elle est

n saisit la lettre anonyme dans son portefeuille et la lui .taina.

fausse, et aussi ridicule qu'elle est odieuse, je vous assure qu'il prendrait la chose fort mal, et qu'il n'y répondrait pas aveo l'indulî^ence et la patience que j'y mets.

Vous devriez le connaître assez pour savoir jusqu'à quel poin^

Frime gratuite de L'ÉLECTEUR RÉPUBLICAIN.

il tient à sa considération, à celle de ceux qu'il honore de son estime et de sou affection.

Il regarderait cela comme la plus cruelle des injures et ne vous le pardonnerait jamais.

■ Pesez donc bien vos paroles ; faites attention... cola serait plus grave que vous ne le supposez... Il n'est pus homme à endurer de pareils soupçons... et il vous briserait comme verre... je vous en préviens.

En parlant, Athénaïs s'échauffait.

La tranquillité d'Andrée l'enhardissait.

Elle ne se défiait point d'elle, et espérait lui faire peur assez facilement, la regardant toujours comme la petite niaise, sans ressort et sans idée, qu'elle avait prise, au couvent, pour lui faire jouer le rôle qu'elle jouait depuis deux ans.

Mais, quand elle parlait de son indulgence et de sa patience, il n'eût pas fallu la voir pour croire à ses paroles, car sa bouche et son regard avaient pris quelque chose de dur et de particulièrement faux et menaçant, qui révélait l'état véritable de ses sentiments et ne présageait rien de bon pour la victime dont les yeux .se dessillaient.

Malgré cela, Andrée la regardait sans sourciller, bien en face, un peu pâle aussi, quoiqu'on n'eût pu dire si cette pâleur provenait des suites de son évanouissement ou de quelque violente commotion intérieure.

Ce regard, ce silence, gênaient énormément madame de Séverin.

Elle se tut brusquement, attendant une réponse.

— Madame, — reprit Andrée, — rassurez-vous, — Je n'ai point l'intention de faire un éclat, ou de vous dénoncer à votre mari, ou de nuire à votre considération dans le monde, ni même de parler de rien à M. Dalifroy.

Madame de Séverin ne put contenir absolument un premier mouvement de satisfaction.

— A la bonne heure i — fit-elle. — Je vois que vous reprenez votre bon sens et que cette sotte hallucination...

— Vous voyez mal, et vous ne me comprenez pas., — interrompit la jeune femme du même ton à demi-indifférent qui clé-

montait son interlocutrice. — Vous êtes lu maîtresse de mon mari. S: bote et si nulle que je sois à vos yeux, je sais ce que je cli-^... et vos négations, comme vos menacos à peine dissimulées, sont inutiles»..

Mais, encore une fois, rassurez-vous.

Ce que je pense de votre conduite à mon égard est mon affaira. — Car, si j'ai vu, j'ai entendu également.

Laissons donc cela de côté.

Seulement, n'espérez plus me tromper... et soyons franches vis-à-vis l'une de l'autre.

Cela vaudra mieux pour vous, je vous assure.

--Je ne vous comprends pas? — flt Athénaïs assez troublée, convaincue à présent qu'Andrée avait bien tout vu et tout entendu, et décidée à ne plus se compromettre ni s'avancer, avant de savoir où la jeune femme voulait en venir.

— Vous allez me comprendre.

Andrée se recueillit un instant.

Madame de Séverin ne lit pus un mouvement.

— Laissons-la parler ! — ponsait-elle. — Attendons. Pas de fausses manœuvres.

— Madame, — reprit Andrée, — si j'étais jalou.se, ou si je voulais me venger, il me serait -facile, ayant surpris votre intrigue, de vous déshonorer et de vous perdre.

— Voiis n'avez de preuves!

— Je n'en ai pas; mais, en cherchant, j'en trouverais, ou je pourrais vous forcer à r^nioncer à M. D.diiioy...

Mais, — se hâla-t-elL; d'ajouter, — je ne suis pas jalouse de cet homme, et je n'ai nul désir de me venger.

A quoi bon ?

Je ne dois pas oublier que je suis mère, que j'ai un enfant; une fille, et il ne me convient pas de faire du scandale autour do son berceau.

Je n'ainio pas M. Dalifroy. — Je ne l'ai jamais aimé. — J'ignolais ce qu'est l'amour... J; respectais, je craignais un peu, l'homme à qui vous m'aviez livrée.

J'étais sa chose, et je me soumettais...

Cela aurait pu durer longtemps ainsi. Vous y avez mis un

terme. C'est une dclivraiicu... Je vous en remercierais presque !

En voulant me faire beaucoup de mal, vous m'avez fait ijuaucoup lie bien...

Madame de Séverin l'écoutait maintenant avec une grande surprise.

— Si même j'aimais mon mari, je crois que jo n'agirais pas davantaî^e.

11 e>t votre aniaiil..

C'est donc qu'il vous préfère à moi.

A cela on ne peut rien.

Ce ne sont pas des violences , des scènes do désespoir, un procès en séparation, qui me ramèneraient son cœur, au cas où j'y tiendrais.

Et, alors même que j'arriverais à lui rendre impossibles les rapports qu'il a avec vous, je n'y gag-nerais que de le rendre fort malheureux et de me faire prendre en haine , résultat peu enviable, encore une fois, — si je l'aimais.

Andrée continua ;

— Je ne pense pas qu'un homme et une femme doivent se regarder comme une propriété, ni qu'il y ait des droits, là où les sentiments et le cœur doivent être tout.

Ces choses-là, je le sens, à présent, sont indépendantes de la volonté.

Si je l'avais pu, j'aurais aimé M. Dalifroy... car je l'ai voulu ardemment, sans trop savoir ce que c'était que l'amour.

Je n'y suis pas parvenue, et je trouve, maintenant, trop vile cette sorte d'obéissance passive, en vertu de laquelle, au nom de la loi, j'étais à lui, pour songer que j'aie plus de droits à la lui imposer que je ne me reconnais le devoir de la subir, désormais.

Laissant donc de côté ce que je puis penser du calcul dont j'ai été victime et qui m'a faite sa femme, — ce calcul est la seule chose que je ne puis pardonner, — je n'ai ni colère ni regret de ce qui se passe.

Voilà qui est bien entendu, et j'espère que vous me comprenez, à présent, car je crois avoir été assez claire.

— Parfaitement claire, en effet, — répliqua Athénaïs, après une seconde d'hésitation et prenant son parti avec une habile

L'ENFANT DE L'AWANT 213

résolution. — Je vois que je m'étais trompée sur votre compte. — Je vous croyais niaise, vous n'étiez qu'ignorante. — Vous voilà femme... et vous prenez la chose comme il faut... J'en suis fort heureuse... Vous avez on ne peut plus raison.

Ce qui est fait est fait. Rien ne peut l'empêcher.

Seulement, ma chère belle, Liissez-moi vous dire, puisque je 1

vois que vous êtes en train de devenir fort intelligente et tout à fait raisonnable , qu'il n'y a dans ce qui vous arrive rien j

d'exlraordinaire.

C'est l'histoire do tous les ménages.

Le mariage n'est point l'amour... C'est une affaire. Il ne faut *

lui demander que ce qu'il peut donner.

Si l'amour s'y trouve, c'est par hasard.

La preuve, c'est qu'on ne consulte jamais une jeune fille sur ses goûts. — Ce n'est pas elle qui décide, ce n'est pas .lie qui choisit.

Je comprends que vous soyez blessée du peu de cas qu'on a fait de votre esprit... mais on l'ignorait; et, certes... si j'avais su... mais, enfin, ne revenons pas sur le passé.

Croyez-moi, en somme, M. Dalifroy est quitte envers vous. — Vous lui apportiez une jolie dot et une jolie femme... Il vous a donné un nom très respecté et une situation enviable dans le monde. Il est ambitieux, il ira loin. — Vous voilà établie, mère d'une charmante enfant, à la tête d'un salon sérieux... Nulle femme n'est mieux lotie que vous, et le mariage que je vous ai fait faire, je l'aurais fait faire à ma propre fille.

Mon Dieu!... vous ne connaissez ni le monde, ni la vie... mais je pourrais vous citer tous les gens que je reçois, ou dont vous avez entendu parler... ;

Et M. X!... El madame Z !... Et M. B ! ... Et M. C !... tous ma- \

ries... et ne se plaignant point. )

Le mari court, la femme se console... C'e.st la règle, et je vous ;

assure qu'il n'y a rien de i)lus mauvais genre que la jalousie... l

Vous n'êtes pas plus .sacrifiée que toutes celles que je fréquente... et que moi-même. ;

Si vous croyez que M. de Séverin... quand il est en Afrique ou en garnison, ou mémo à Paris... s'en prive !

LENFANT DE L'AMAM

J'ai les preiivo«...

Je ne dis rieu..;. Il m'adore... et je travaille à son avancement, m bonne et loyale associée.

Andrée récoutait, sans manifester ni un blâme, ni une approbation, ni une impression quelconque.

— Revenons à la question, — interrompit-elle tout à coup.

— Eh bien, mais, nous y sommes.

— Pas tout à fai^ — Je vous ai dit... que je me tairais, et que jo ne vous mènerais pas ! — J'y mets une condition.

— L quelle? — lit Athénaïs dressant l'oreille.

— Une seule; mais elli est absolu?.

— Parlez dono !

— Vous avez pris mon mari. — Je ne vous le disputerai pa,s, — J • vuus laisse, je vous le donne — tout entier... je n'efn veux plus !

— Comment cjla! — Vous disiez...

— J'ai dit que je me tairais... et que je ne ferais ni procès, ni démarche pour une séparation... légale.

— Eh bien?

— 2dais il me faut, néanmoins, la séparation.

— C'est-à-dire...

— Que je ne veux plus être sa femm.e.

— Voyons, soyez raisonnable,.. Et d'ailleurs, que puis-je à cela ?

— Beaucoup. — Usez de votre influence sur lai pour amener ce que je désire, ce que j'exige.

— Mais... cependant... c'est absurde... ce sera tout lui dire !

— Non. Je prétexterai que je suis souffrante, d'abor.l. — Vous lui soufflerez de m'exposer quelque théorie, que la poupée.., que j'étais... paraîtra acx^epter religieusement. — D".iiUcurs, cela le soulagera presque autant que moi... Il s'y résignera facilement..., et ne s'étonnera pas de l'indifférence d<; la créature en bois... qu'il me croit.

— Certains mots vous ont blessée... je les regrette... Vous ne lis méritiez pas! — Vous êtes très forte, ma chère !

— Vous m'av'z déniaisée, madame.

— Ma ..

— Vous m'avez entendue... et vous consentez, n'est-ce pas?

— J'y essayerai... puisque vous le voulez... Vous m'y aiderez... Car c'est difllcile.

— Jo le veux, je vous l'ai dit.

— ■ Mais lui?

— Il ne regrettera rien. — Vous savez bien que, sur ce terrain, je ne puis, ni ne veux lutter contre vous, avec lui !

— Ma chère Andrée, vous m'en voulez encore... Vous avez tort, car je \o\is assure que je vous tiens aussi haut dans mou esprit à présent, que vous pouvez le désirer.

— Où est M. Dalifroy?

— Dans son cabinet.

— Pourquoi n'est-il pas là?

— Il a préféré que je fusse la première à vous voir, lorsque vous reviendriez à vous.

— Oui. — Il avait peur et comptait sur votre habileté pour amortir le jDremier choc. — Il se doute donc...

— Il l'a craint.

— Il faut le rassurer. — Allez le chercher...

Mais, vous m'enteadez... par v«us, il ne saura pas... Je ne veux pas d'explication avec lui.

— Oh! je vous le jure ! — s'écria Athénaïs, avec un accent de sincérité.

— J'y tiens. — C'est bien ! — Allez. — ■ Je l'attends. Athénaïs sortit, après avoir regardé encore Andrée d'une façon

singulière.

Deux minutes après, elle rentrait, suivie de M. Dalifroy.

— Eh bien ! — fit celui-ci, en s'avançant près de sa femme, — comment alez-vous, ma chère A idrée?

— Mieux, mon ami, je vous remercie ! — Je suis encore très faible... mais j'espère que cela ne sera rien.

— Comment éliez-vous venue chez madame de Séverin, — demanda M. Daliiroy, — et quelle a été la cause de cet évanouissement si violent ?

Tout en parlant, il l'interrogeait de 'on air dur, inquiet, défiant et scrutateur.

— C'est la chaleur, sans doute... je suis peu habituée à sortir seule, et à marcher dans les rues bruyantes

— Vous aviez eu tort de sortir sans m'en prévenir... et je vous prie de ne pas recommencer... cela n'est point convenal^le... et \oufi voyez ce qu'il en arrive.

— Oui, j'ai eu tort ! — Mais je ne croyais pas mal faire, en allant voir Athénaïs.

• — Ma chère enfant, — interrompit madame de Séverin, acceptant son rôle avec un admirable sang-froid, — •. ne vous fatiguez pas ! — Voilà votre mari rassuré. Il faut vous reposer... Lo médecin l'a bien recommandé.

— Oui, j'ai besoin d'un peu de tranquillité, de solitude ! — répondit simplement Andrée.

— Nous vous laissons ! — s'écria M. Dalifroy avec empressement.

Et, se penchant, il déposa son baiser ordinaire sur le front d'Andrée.

Madame de Séverin eut une hésitation imperceptible, puis, s'approchant du lit, elle embrassa aussi sa pupille, suivant son habitude, çhaqu^c fois qu'elle vemut la voir, ou qii'ellvj^ia qjiiiUait.

La jeune femme accepta ces deux baisers sans souroiller.

Mais, dès qu'elle fut seule, elle en essuya la place avec son mouchoir et le jeta loin d'elle.

LKMANT 1)K i/AM aNT

AL! je me vengerai de telle sorte, que personne ne rira plus de moi.

Page 1